‹ Voyages dans l'intérieur du BrésilChapitre 7 sur 23 · LA VILLE DE CASTRO. — FIN DU VOYAGE DANS LES · texte numérisé non relu

LA VILLE DE CASTRO. — FIN DU VOYAGE DANS LES

GAMPOS GERAES.

La ville de Castro; son histoire; sa position; pont; raes; maisons; église ; instruction publique ; nature de la population ; le nombre des ouvriers des différents états en rapport avec les occupations des habitants des divers cantons de la province. —.Limites du termo de Cas* tro ; sa population ; observation sur les mouvements de cette population ; productions du termo. — Le sargento môr José Carneiro ; sa maison ; petites fêtes. — Désagrément que Tanteur éprouve ai Castro ; rindien Firmiano ; vices des classes inférieures. — Départ de Castro* — Chemin affreux ; supercherie des camaradas de Tauteur. — La fazenda de Carambehy ; ses habitantes ; mauvaise conduite de José Mariauiio. — L'auteur s'écarte de la route directe. — Le Rio Pttontjui. — La fazenda du même nom. — Couleur des pâturages. — Edcorele Tibagy. — La fazenda de Carrapatos; doua Balbina; toilette des dames. — La fazenda de Rincào da Cidade ; discours que la propriétaire de cette habitation tient à l'auteur. — Le hameau appelé Freguezia Nova ; le nombre des blancs fort considérable ; costume des femmes. — La fazenda de Caiacanga* — Changement dans la végétation et l'aspect du pays. — Le Rio Hyguaçu. — Le regislro de Curitiba ; nouveaux détails sur les droits que payent les mulets à leur entrée dans la province.

La ville de Castro ne fut d'abord qu'une simple paroisse et prit alors le nom d'Hyapô, qu'à Tépoque de mon voyage on lui donnait encore par habitude» et qui est» comme je

Tai dit ^ celui de la rivière la plus voisine. En 1 788, le gouverneur de la province de S. Paul , José Bernardo de Lo- RENA, érigea en ville le village d'Hyap6 (1). Lorsque je passai par la ville de Castro ^ c'est ainsi que Tavait appelée Lorena, elle faisait partie de la camarca de Curitiba et elle était le chef-lieu de son termo le plus septentrional ; aujourd'hui [1847j) elle occupe la même position dans la cinquième comarca qui remplace celle dite jadis de Curitiba (2),

La ville de Castro, située à 95 legoas de S. Paul» occupe le sommet d'une colline allongée qui s'étend du sud au nord jusqu'à la rivière d'Hyapô dont j'ai déjà parlé ailleurs. A l'est de la colline, le terrain est peu élevé et n'offre que des pâturages; cependant une lisière d'Araucaria qui borde un marais répand de la variété dans le paysage. Le côté de l'ouest est plus montueux et plus pittoresque; des Araucaria couronnent les collines qui s'élèvent de ce côté; quelques maisonnettes sont éparses au-dessous de ces arbres majestueux, et, plus bas, une vaste pelouse s'étend jusqu'à la ville. La rivière d'Hyapô serpente au pied de cette dernière, entre des arbrisseaux aux^ branches desquels sont suspendus des lichens blanchâtres qui ressemblent à la barbe d'un vieillard et se laissent balancer par le plus léger vent. Les plus communs de ces arbrisseaux sont lepao decebo, Légumineuse dont le bois est presque aussi mou que la tigede YAgavevivipara, VEugeniatenella, Aug. S. Hil. Juss. Camb., dont on mange les fruits et qu'on appelle vulgairement cam&tit; enfin VEscallonia vaccinoi-^

(1) Piz., Mmn. hisL, VIO; 298.

{2) Vliliers, Carta topografica de S. Paulo. Rio de JaneirOy 1847.

des^ Aug. de S. Hil., qui se fait remarquer par ses jolies fleurs blanches.

Ici je ferai remarquer , à propos de la dernière de ces plantes, que les Campos Geraes doivent être considérés comme étant , au Brésil , la région des Escalloniées ; or M. de Humboldt indique celles-ci comme formant une région végétale élevée de 1,140 à 2,460 toises au-dessus du niveau de la mer , dans les contrées tout à fait voisines de réquateur (1) ; donc les Campos Geraes, situés trèsapproiimativement entre les âS"" SO' et 25*" à la haoteor de 400 mètres, correspondent, jusqu'à un certain point, à la partie des montagnes équatoriales qui se trouve élevée de i ,400 à 2,460 toises au-dessus de F Océan.

On avait construit sur THyapo un pont en bois dont les arches , au nombre de vingt-six , avaient environ sept pas de largeur ; mais, à l'époque de mon voyage, il était presque entièrement détruit, et probablement il n'aura pas été rétabli de longtemps, car le sénat municipal de la ville de Castro (camara) était d'une pauvreté extrême. La longueur de ce pont n'indiquait nullement la largeur habituelle de la rivière, mais seulement celle qu'elle a dans le temps des pluies ; elle est beaucoup moins large pendant la sécheresse, et même alors elle devient guéable pour les gens de pied (2).

(X) Distr, planL, 106.

{"Z) Dans ces derniers temps, ou s'est occupé de la réparation da pout de Castro ; le goayemement provincial avait même accordé des fonds pour qu'on y trayailiât; mais, en 1844, on avait besoin d'ane nouvelle allocation pour pouvoir achever Touvrage déjà commencé {Diseur so recUado pelo Preside^Ue Manoel Felisardo de Souza e 31 elle , elc, 18ii).

La ville de Castro se composait , lors de mon voyage , d'une centaine de maisons qui formaient trois rues allongées ; ces dernières étaient fort petites , construites avec des bâtons croisés, et ressemblaient beaucoup à celles de nos paysans de Sologne, avec cette différence qu'elles étaient peut-être mieux éclairées et qu'on ^y voyait moins y de meubles. Depuis les émigrations causées par la crainte du chemin de Garapuâva, la plupart, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, avaient été abandonnées et tombaient en ruine.

L'église paroissiale, dédiée à S. Amarus, était fort basse, très-petite, sans ornement et en aussi mauvais état que les maisons des particuliers. J'en avais peu vu d'aussi vilaines depuis que j'étais au Brésil (Ij; on en avait commencé deux autres, mais on ne les continuait pas.

En i820, l'instruction publique était absolument nulle à Castro et dans tout son district; ce fut seulement en 1830 que le gouvernement provincial décréta qu'à l'avenir il y aurait , dans cette ville , un maître d'école pour les garçons (2), et, par un autre décret de mars 1846 seulement, qu'on y établit une école de Glles. Il ne paraît pas, au reste, que, jusqu'ici, la première de ces écoles ait été très-fréquentée, car le président de la province déclare, dans son rapport de Tannée 1845, que l'instituteur n'avait point envoyé, ainsi qu'il l'aurait dû, la liste de ses élèves, et, comme cette liste ne se trouve pas davantage dans les rapports des années 1844, 45 et 47 que j'ai sous les yeux, il est très-pro-

(1) L'oavrage de D. P. Mûller prouve que Téglise de Castro n'ayait pas encore été agrandie en 1839 (EiMaio estatisticOy 54).

(2) Discursos recitados, etc.

Si VOYAGE DANS LES PROVINCES

bable que le maître rougissait de n'avoir à donner que les noms d'un très-petit nombre d'enfants.

Trois ou quatre marchands » des femmes de mauvaise vie, quelques ouvriers formaient à peu près tonte la population permanente de Castro. Les plus nombreux d'entre les derniers sont les selliers , ce qui ne doit point surprendre , puisque les habitants du pays passent leur vie sur leurs chevaux (1). En général , on pourrait souvent juger des goûts et des habitudes d'une contrée par le genre d'ouvriers qui y sont le plus répandus : dans les pays aurifères , même très-pauvres 9 il y a beaucoup d'orfèvres , parce que toutes les femmes veulent porter des bijoux d'or ; à S. Paul et au milieu des riches districts où l'on cultive la canne à sucre» les tailleurs sont plus nombreux que les autres artisans , parce qu'on a les moyens d'être bien vêtu et qu'on se platt à l'être; à Santos, port de mer, on trouve beaucoup de calfats; les charpentiers abondent dans les cantons où des immigrations fréquentes ajoutent sans cesse à la population, etc.

Les alentours de la ville de Castro produisent du maïs, des haricots , du riz , et du froment avec lequel on foit un pain très-blanc et fort savoureux ; mais les habitants des campagnes voisines songent beaucoup moins à cultiver la terre qu'à élever des bêtes à cornes et des chevaux, et dans les soins peu variés qu'exigent ces animaux se conceatrent à peu près toutes les idées des campagnards.

En 1820 , le termo de Castro était borné , au nord-est y par ritareré , qui le séparait du district d'Itapéva, et, au sud, il était séparé du termo de Curitiba par le Rio Tibagy,

(1) Mill. et Lop. de Mour., Dicc, I^ 25H,

ce qui formait une étendue d'environ 52 legoas ; les terres occupées par les Indiens sauvages le resserraient du côté de Touest et du nord; à Test sont de grandes forêts qui vont jusqu'à la mer, et au milieu desquelles se trouve la ville d'Apiahy. A F époque de mon voyage , on ne s'avançait pas au delà de 13 lieues vers le pays des Indiens; mais , dans ces derniers temps , on s'est étendu davantage, et les forêts qui s'élèvent du côté de l'orient ont été mieux explorées; d'ailleurs les limites du termo sont toujours restées les mêmes.

Il n'y a pas encore extrêmement longtemps, la paroisse de la ville de Castro comprenait le district tout entier ; mais l'accroissement de sa population et surtout l'extension de son territoire ont nécessité des morcellements successifs ; et dès i839 on comptait en tout, sur les terres de Castro, cinq paroisses différentes, celles de la ville, de Garapuàva, de Belem, de Jaguariaiba et de Ponta Grossa (i).

On compte dans la population du district de Castro un nombre d'hommes véritablement blancs beaucoup plus considérable que dans celle du district d'Itapéva ou d'Itapitininga. En 1820, elle s'élevait à 5000 individus (2), dont 500 esclaves; mais elle avait été plus considérable, avant que le colonel Diego, par son extrême rigueur, eût, pour ainsi dire, forcé un grand nombre de personnes

(1) Cette indication est empruntée à D. P. Millier (Ensaio^ tab., 18) ; mais il parak, diaprés la carte de M. de Yilliers, que, postérieurement à 1839, on a ajouté deux nouvelles paroisses aux cinq autres.

(2) Le chiffre 5,000 m'a été communiqué dans le pays même. Celui qu'indique le livre de Pizarro, imprimé en 1822 {MemorUis hisloricas do Rio de Janeiro, Wll, 299)» présente une différence bien peu sensible, puisqu'elle n>8t que de 150.

à quitter leur pays (i). Si les indications dues à P. Millier sont exactes, il y a eu, à partir de 1820, une augmentation de 1190 individus en dix -huit années, ce qui a dû faire, en 1859, une population totale de 6190, sur lesquels on comptait 1612 esclaves, dont 727 nègres africains et 292 mulâtres ou mulâtresses ; le nombre des célibataires au-dessus de trente ans était, en 1837 ou 1838, à celui des gens mariés, environ comme 1 à 4,5; il s'était célébré, dans la même année, 46 mariages de personnes libres et 33 d'esclaves; il était né 310 enfants libres et 94 dans l'esclavage; enfin, pour 404 naissances, il n'y avait eu que 101 décès (2). Les chiffres qui précèdent donnent lieu aux considérations suivantes : — V L'augmentation d'un peu plus d'un cinquième sur le chiffre de la population/ dans un espace de dix-neuf années, serait peu considérable relativement à ce qui a eu lieu dans d'autres parties de la province de S. Paul; mais il est possible que les émigrations aient continué dans le courant de 1820 et ensuite 1821, jusqu'à la révolution qui a changé la face de l'empire brésilien. D'un autre côté, il est bien évident qu'oD canton aussi éloigné que celui de Castro n'a pu recevoir» dans un temps égal , autant d'étrangers que ceux qui avoisinent la province de Rio de Janeiro, celle de Minas Geraes ou le port de Santos. — 2° Tandis qu'en l'année 1838, dans tout l'ensemble de la province, il n'y a eu, comme je l'ai dit ailleurs, que 1 mariage sur 105,35 individus, il s'en est célébré , dans le termo de Castro, 1 sur 78,35. Si l'on pouvait raisonnablement tirer des con-

(!) Le chiffre de 4,831 individas, indiqué par MM. Spii et Martii» pour Famiée 1815 {Reiset l, 239), serait probablement trop faible. (2) Ensaio estalisUco; conlinuaçao do appendice a lab. 5; tab. 6.

séquences d'un fait qui peut-être ne s'était pas encore présenté et peut-être ne se sera pas reproduit , nous serions tenté de croire d*abord que les mœurs sont meilleures dans le termo de Castro que dans une foule d'autres; mais il ne faudrait pas oublier que, sur les 79 mariages qui ont eu lieu, il n'y en a pas eu moins de 5o parmi les esclaves, et que le nombre de ceux qui se sont faits chez les blancs a été comparativement trèsfaible. Des chiffres indiqués nous ne pourrions donc pas conclure que les habitants de ce canton sont plus réguliers que tant d'autres de leurs compatriotes , mais tout simplement qu'ils sont plus prudents et ne veulent pas renouveler aussi fréquemment leurs achats de nègres , conduite qui, au reste, ne devrait certainement pas être blâmée, car, en même temps qu'elle serait parfaitement conforme aux intérêts les mieux entendus du propriétaire d'esclaves, elle tournerait aussi au profit des mœurs publibliques. — 5° Le nombre des esclaves, qui, en 1820, ne formait qu'un dixième de la population, a été porté, en dixneuf années, à un peu plus du quart. Dans l'ordre moral, cette augmentation est, pour les blancs peut-être encore plus que pour les noirs, un malheur véritable ; mais, dans l'ordre matériel, elle est un signe certain d'un très-grand accroissement de richesses. — 4® Si, dans les années qui ont précédé immédiatement 1839, il y avait eu à peu près la même proportion entre les mariages des gens libres et ceux des esclaves que dans cette même année, ce que nous ignorons tout à fait, il faudrait malheureusement conclure que les négresses n'auraient pas toujours été traitées comme l'humanité Texigeait; car, tandis que, d'un côté, les mariages d'individus privés de la liberté ont été à ceux des

personnes libres comme 1 à 1»59, les naissances des enfants d'esclaves ont été à celles des enfants de gens libres comme 1 à 5,29 (1).

Jignore qu^ls avaient été les chiffres des produits da termo de Castro pendant Tannée qui a précédé celle de mon voyage; mais les tables de Pedro Mûller nous apprennent qu'en 1858 on recueillit, dans ce termo, i,080 alqueires (45,200 litres) de riz, 6,691 (267,640 litres) de haricots, 181,651 de maïs, 518 arrobes (4,687 kîlog. 52) de tabac, 200 arrobes (2,948 kilog.) de coton» 5,455 arrobes (50,897 kilog. 22) de malé, et qu'on y éleva 5,751 chevaux, 485 mulets, 12,662 bétes à cornes, 1,105 bètes à laine. Aucun des districts de la province de S. Paul ne fournit , en cette même année, autant de chevaux, de mulets, de bétes à cornes et de moutons que celoi de Castro ; mais il fut surpassé tantôt par Tup, tantôt par

(1) On lit, dans le Diccionario geographico do Brazil (1, 254), qa*ea 1845 la population du district de Castro s*éleyait à 8,000 Ames, et, dans la notice de M. Francisco de Paula e Silva Gomes ( in y4nniMtriO do Brazily 1847, 525), que, conjointement avec celle du district de Tilk do Principe, ou Lapa, elle monte à plus de 18,000 Ames. L'une et Taatre indication présenteraient une augmentation bien extraordinaire sur le chiffre de Tannée 1838, si rapprochée de 1845 et 1846; mais il est permis, ce me semble, de croire qu'il y a eu quelque confusion pour la première ; car, dans la phrase où elle se trouve, il est dit que le district de Castro est limité par les provinces de Rio Grande et de Sainte-Catheriue, et Ton sait qu'entre 'ces provinces et Castro il y a encore le district' de Curitiba. Quant à la seconde indication, qui porterait la population du district de Castro à environ 13,000 individus, déduction faite des 5,000 que Ton compte dans celui de Lapa(Dicc. do Brazil^ U, 777), elle avait un but qui a pu la faire soupçonner d'exagération par ceux qui ne croient pas encore opportun de séparer la septième comarca du reste de la province de S. Paul.

rautre des autres districts pour tous les produits du sol proprement dits (1 ) .

Je reviens à l'historique de mon voyage.

Le lieutenant-colonel José Felis avait chargé mon hôte d'Igreja Velha de me procurer un logement à Castro, et j'eus un peu d'humeur, je dois Favouer, quand je vis celui qu'on me destinait; mais mon mécontentement se dissipa bientôt, lorsque j'eus reconnu que la maison où j'avaiâ été installé, quoique très-vilaine et fort mal entretenue, était peut-être encore la meilleure de toute la ville.

Presque aussitôt après mon arrivée, j'allai remettre une lettre du capitaine général au sargento môr José Cab- NEiRO, fils du colonel Luciano , mon hôte de Jaguariaiba. Il me reçut avec un embarras que je pris d'abord pour de la froideur ; mais je ne tardai pas à reconnaître que c'était un homme excellent, et je ne saurais trop me louer des complaisances qu'il eut pour moi pendant mon séjour à Castro. Non-seulement il exigea que je mangeasse chez lui, mais encore il voulut, à trois reprises différentes, me donner une petite fête. Il n'avait à sa disposition ni meubles riches ni appartements élégamment ornés; rien de semblable n'existait à Castro ; il rassembla tous les musiciens du pays dans sa sala^ qui n'était ni carrelée ni planchéiée, et que je pourrais à peine comparer à nos plus modestes cabarets de village. Parmi les musiciens que j'entendis chez le sargento môr était un hommg qui pinçait de la guitare avec beaucoup de goût sans connaître une seule note. Un

(1) Ensaio eslalislico , tab. 3. — Je ferai observer qu'en parlant du territoire de Castro on a pu dire indifféremment terme ou district , puisque le iermo ne comprend (1838) qu'un seul district (I. c, 54).

autre , yéritablement fort sur le petit instrument appelé machette y qui n'est autre chose qu'une guitare de poche, en jouait dans toutes les postures imaginables, et avait toujours le talent d'en tirer parti. Ce même homme savait encore démonter sa figure de tant de manières différentes, qu'un fameux saltimbanque, que Ton appelait alors à Paris U grimacier y aurait pu lui porter envie. Le sargento môr ne s'en tint pas à la musique ; il fit danser. On ne se permit pas de batuques (1) à cause du carême; on dansa des danses à deux qui ressemblaient beaucoup aux anciennes allemandes, et d'autres à quatre appelées, dans le pays, anu et chuUiy où Ton trépigne beaucoup des pieds en pliant le jarret, mais qui ne sont pas sans agrément. Les joueurs de guitare chantèrent aussi; mais ce n'est point par là que brillent les Brésiliens, qui vivent loin des grandes villes et n'ont pas appris la musique d'ime manière régulière. Quel-

(1) Les batuques sont des danses obscènes dont j'ai eu occasioo de parler dans mes autres ouvrages. M. le prince de Neuwied a cru ( Brasitien, 24) que, dans ma première relation, j'avais écrit balucas ;c*est bien réellement batuques que j'ai écrit (Voyage dans la province de Rio de Janeiro, 1, 40), comme je le fais encore aujourd'hui et comme on k fini au Brésil. Au reste, il eiiste, dans la langue portugaise, certains sons mixtes très-difficiles à saisir, et sur l'orthographe desquels on peut ne pas être d'accord : ainsi M. le prince de Neuwied a entendu appeler Ciri ( Bras, , 46) un certain hameau de la province d'Epirito Santo, tandis que je l'ai entendu nommer Ceri {Voyage sur le littoral, U, 198, 20) ; M. de Neuwied a pour lui Francisco Manoel da Cunha {Informaçâo, etc., in Revisla Irimensal, IV, 240) et moi MM. Milliet et Vbipiis de Moura (Dicc, I, 267). Pour l'orthographe du nom d'un autre hameau de la même province que M. de Neuwied appelle Miaïpé et moi 3ïeiaipi, je ne trouve qu'une autorité, celle du Diccionario geographico, et elle est entièrement en ma faveur. Au contraire, on trouve plus de personnes qui écrivent Jucû (rivière de la province d'Kpirito Santo ) avec M. de Neuwied que Jecû avec moi et <'»»al.

qaes modinhas (1 ) sont sans doute assez jolies ; mals^ en général, rien n'est plus triste etplus monotone que les chants du peuple dans les provinces que j'ai parcourues. La vpix des Brésiliens est presque toujours juste; mais ceux de T intérieur, appartenant aux classes subalternes, appuient pendant des minutes entières sur la même note en affaiblissant leur voix peu à peu, ce qui fait ressembler leurs chansons à des chants funèbres. On joua aussi chez le sargento môr quelques petites farces dégoûtantes par leur indécence et leur grossièreté. Enfin, entre les différentes danses, plusieurs personnes récitèrent des pièces de vers assez jolies, et cependant la société ne se composait que d'ouvriers et de cultivateurs. Chez nous personne ne sait de vers que ceux qui ont fait quelques études; il faut s'être familiarisé avec notre poésie pour en sentir les charmes : la prosodie naturelle aux langues du Midi rend leur poésie plus vulgaire ; habitués à entendre et à prononcer sans cesse des syllabes mesurées, les méridionaux sont instinctivement juges du mètre des vers.

Malgré les politesses du bon sargento môr et Tempressement qu'il mettait à me rendre toutes sortes de services, mon séjour à Castro fut fort peu agréable. Comme la plupart des maisons de cette ville, celle où j'avais un logement était extrêmement mal habitée, et il en résulta pour moi un grand nombre de tracasseries et de contrariétés. L'Indien Firmiano chercha à excuser ses escapades par une suite de mensonges, me manqua de respect, voulut prendre la fuite et me causa de véritables chagrins. Je ne devais pas, au reste, être surpris de ce qu'il se gâtait, je devais l'être de ce

U) Les modinhas sont des chaosonneUei» souvent «wez libres.

que, vivant au milieu des hommes dégradés qui me servaient , il ne s'était pas perdu beaucoup plus tôt. Comme j'ai déjà eu Toccasion de le dire dans mes autres relations, les Brésiliens des dernières classes, privés de toute instruction morale et religieuse, ont rarement de véritables vertus ; souvent ils sont sans famille, des femmes perdues les ont élevés dans le vice (1) ; leur état habituel est une sortç de putréfaction morale, et, s'ils en sortent, c'est par une crise d'où résultent des crimes (1816-22). Les prostituées pullulent dans les moindres villages, et c'est entre leurs mains que les camaradas laissent le fruit de leur travail ; aussi les propriétaires de caravanes évitent-ils avec soin de s'arrêter ailleurs qu'en des lieux isolés ou sous dés ranchoi éloignés des bourgs et des villes. S'ils sont forcés quelquefois de s'écarter de cette règle, les camaradas qui les servent cachent les mulets de la caravane pour prolonger leur séjour au milieu des femmes publiques avec lesquelles ils se livrent à la débauche ; ils volent leurs maîtres et commettent mille désordres. Le nègre affranchi Manoel , qui m'accompagnait, faisait parfaitement son devoir quand j'étais en route; mais, aussitôt que j'arrivais dans un village, il s'habillait, se mettait en campagne, et, excepté aux heures des repas, il ne reparaissait ni le jour ni la nuit (2).

Je passai huit jours à Castro pour y faire faire des caisses que je voulais laisser, pleines d'objets d'histoire naturelle, entre les mains du digne sargento môr José Car-

(1) Padeoda dictu spectantur. Fit ex his consuetudo, deinde natura. DiscoDt hœc miseri , antequam sciant vitia esse (M. F. Quiotiliani, Inst, oralor., lib. I).

(2) Voir le premier volume de cet ouvrage.

neiro. Il s'était chargé de les envoyer au gouverneur de la province, M. Joâo Carlos d'Oeynhausen , et je devais , à mon retour, les prendre chez ce dernier.

Je n'eus qu'à me louer des ouvriers dont je me servis à Castro ; particulièrement du menuisier, qui me fut extrêmement utile pour les petites précautions qu' il fallait prendre, afin de garantir des insectes et de Thuraidité les collections que je laissais derrière moi. Cet homme, blanc de race pure, répétait avec orgueil qu'il était originaire de France, et réellement il montrait plus d'activité que n'en ont commmunément les gens de ce pays.

Après avoir fait mes adieux à l'excellent sargento m6r je repris la route directe de Curitiba, et je parcourus, dans l'espace de 1 lieue, un pays boisé comme le sont, à ce qu'il parait, tous les alentours de la ville de Castro.

A 1/4 de lieue de cette dernière, le chemin devint affreux; il fallut traverser des bourbiers où les mulets enfonçaient jusqu'au poitrail; plusieurs d'entre eux tombèrent, et ce fut avec une peine extrême que nous arrivâmes au lieu appelé Currallinho (petit parc pour le bétail). J'y appris que nous nous étions égarés, et que, pour retrouver la véritable route, il fallait retourner sur nos pas. Il était déjà tard ; Manoel soutenait qu'il allait tomber des torrents d'eau ; je me décidai à rester.

Lui et José Marianne partirent presque aussitôt pour la chasse, et revinrent au bout d'un quart d'heure sans avoir rien tué. Manoel lâcha les mulets dans un pâturage , et, quelques instants après , José s'écria : Voilà les mulets qui s'enfuient vers la ville; nous ne pourrons plus les retrouver demain. Il n'y a pas d'autre remède, dit Manoel, que d'aller coucher sur le chemin. Il s'habilla proprement,

prît une hache et un cuir de bœuf écru pour me faire croire qu'il dormirait dans les bois, et il s'en alla. J'avais déjà trouvé un peu extraordinaire qu'il eût fait une toilette pour passer la nuit sous un arbre ; mais je ne doutai plus que tout ce qui avait eu lieu nfe fût une petite mystiflcation, quand j'appris que José Marianne avait accompagné son camarade, et Firmiano ne tarda pas, en effet, à m'avouer que ces hommes étaient allés à la ville.

Us revinrent le lendemain matin avant que je fusse levé; je fis semblant de ne m' être aperçu de rien et nous partîmes. Nous retournâmes sur nos pas, et, après avoir fiiit 3/ 4 de lieue, nous nous retrouvâmes dans la grande route (1). Elle était tellement large à l'endroit où nous l'avions quittée la veille, qu'il était évident que l'erreur de mes gens avait été volontaire, et qu'ils avaient tout combiné pour passer à Castro quelques instants de plus.

Nous continuâmes d'abord à parcourir un pays couvert ;

(1) Itinéraire approximatif de la ville de Castro à celle de Guritiba faisant quelques détours :

LegOM.

De Castro à Carambehy , fazenda. 3 1/2

De Carambehy à Pitangui, fazenda 3

De Pitangui à Carrapatos, fazenda 4

De Carrapatos à Santa Cruz 2

De Santa Cruz au Rincâo da Cidade 3

De Rincâo da Cidade à Freguezia Nova, hameau. . 1

De Freguezia Nova à Caiacanga , fazenda 3

De Caiacanga à Papagaio Velho , sitio 2

De Papagaio Velho au Registro de Curitiba , douane. 2

Du Registro de Curitiba à Itaque, sitio 4

D^ltaque à Piedade, hameau 2

De Piedade à Ferra ria, sitio 2

De Ferraria à Curitiba, ville 2

mais peu à peu les bois devinrent plus rares, et nous finîmes par nous trouver dans une immense plaine ondulée où, au milieu d'excellents pâturages, on n'apercevait plus qu'un petit nombre de bouquets de bois de peu d'étendue!

La fazenda de Carambehy où je fis halte et qui tire son nom des mots guaranis carumhéy tortue , et y , rivière (la rivière de la tortue), est située dans cette plaine. C'était une jolie petite maison qui rappelait un peu celles qu'habitent certains bourgeois dans nos villages de Beauce.

J'avais une lettre de recommandation pour le propriétaire ; mais, comme il était absent, je fis remettre la lettre à sa femme. Je fus introduit par un esclave dans un corridor sur lequel donnaient plusieurs petites chambres sans fenêtres destinées pour les étrangers , genre de distribution qui se retrouve partout. Mes malles furent déchargées dans le corridor, et croyant que l'on me servirait à manger, mais que je ne verrais personne, comme cela m'était arrivé si souvent à Minas, je m'étais déshabillé et j'allais me mettre à travailler, lorsqu'à ma grande surprise je vis paraître deux jeunes femmes bien mises qui me firent passer dans une espèce de salon. L'une était la femme du propriétaire , l'autre celle de la personne qui m'avait recommandé. Toutes deux étaient jolies; elles avaient de trèsbonnes manières et causaient à merveille. Depuis Rio de Janeiro, je n'avais guère aperçu que des prostituées et des négresses ; ce fut pour moi une nouveauté délicieuse de passer une soirée avec deux femmes honnêtes et aimables. Il fut beaucoup question du pays, de Rio de Janeiro, de S. Paul et de Guarapuàva qui revenait dans toutes les conversations. Ces dames me servirent le thé, et, après être resté une couple d'heures avec elles, je me mis à travailler.

On m* appela ensuite pour souper, mais je mangeai seul avec Laruotte; les dames ne reparurent que lorsque le couvert eut été enlevé.

Je me retirai à mon heure ordinaire ; mais le hasard voulut que je sortisse pendant la nuit dans la cour de la fazenda y et je découvris que mes gens avaient abusé indignement de l'hospitalité qu'on nous avait accordée d'une manière si généreuse et si aimable. Je passai le reste de la nuit dans une agitation violente , occupé à faire mille pn>jets que ma faiblesse et F impossibilité de me débarrasser de mes gens rendaient aussi inexécutables les uns que les autres. Cependant, lorsque José Marianno entra, le matin, dans ma chambre, il me fut impossible de me contenir. Je lui adressai des reproches ; il les écouta la tète penchée sur sa poitrijne et ne répondit pas une seule parole. Les tracasseries que j'éprouvais sans cesse de la part de ceux qai me servaient m'affligeaient plus que je ne puis dire, et dé* truisaient le plaisir que j'aurais eu à parcourir cet admirable pays.

A partir de Carambehy, je m'écartai, pour la seconde fois, de la route directe de Curitiba. Celle que je suivis pour me rendre dans cette ville est plus longue; mais on m'engagea à lui donner la préférence, parce que les lieux où je pouvais faire halle sont moins éloignés les uns des autres, que le pays est plus agréable et les habitants plus hospitaliers.

Accompagné d'un guide que l'on m'avait donné à Carambehy, je continuai à traverser d'immenses pâturages d'une verdure admirable où sonl épars quelques bouquets de bois de peu d'étendue ; je passai devant une petite habitation en bon état, comme paraissent l'être la plupart de celles de l'intérieur des Campos Geraes ; et enfin j'arrivai

au Rio Pitangui , qui donne son nom à la fazenda dans laquelle je couchai (1). A Fendroit où Ton traverse cette rivière , elle a peu de largeur et coule entre des bords élevés couverts d'arbres et d'arbrisseaux que domine V Araucaria au tronc gigantesque. A droite et à gauche de la rivière, des rochers nus se montrent sur le penchant des collines et contribuent à rendre le paysage très-pittoresque.

La fazenda de Pitangui était encore un établissement des jésuites. Le bâtiment qu'ils avaient occupé n'existait déjà plus à répoque de mon voyage ; mais on voyait encore, au milieu de la cour de T habitation, une église assez grande qu'ils avaient fait construire. Lors de la destruction de la compagnie, le roi s'empara de cette fazenda ; les esclaves furent transportés ailleurs, et les terres furent vendues avec la maison et les bestiaux. Elles appartenaient , en i890, à un capitaine de milice que j'avais vu à Castro, c^ qui, obligé de s'absenter, avait laissé chez lui l'ordre de me recevoir. On me donna une chambre, on me servit un fort bon souper , mais je fus beaucoup moins heureux que la veille; je ne vis qu'un sellier qui travaillait pour le compte du capitaine.

Le pays que je parcourus au delà de Pitangui , dans un espace de 4 legoas, est un peu ondulé comme celui où j'avais voyagé la veille ; d'ailleurs il ne présente pas de différences sensibles.

La verdure des pâturages est aussi fraîche dans les Carn-

et) L'Espagool-Américain que j'ai souvent cité faisait Tenir ce mot du guarani pttôort, presque rouge : n'est-il pas plus yraisemblable qu'il dérive de la lingua gérai, comme le pense mon ami M. Manoel José Pires da Silva Pontes (Revista trim,, VI, 2T7) ; pUang oq mitang, enfant, et V'O', rivière, rivière de l'enfant?

pos Geraes que celle de nos prairies ; mais, en généra) , ils ne sont pas émaillés d'un aussi grand nombre de fleurs. En quelques endroits cependant, et surtout entre Pitangui et Carrapatos , je vis un nombre très-considérable de ces dernières. C'étaient VEryngium n** 1,569 et la Composée 1,464 ter qui se montraient le plus fréquemment ; et, taodis que le jaune et le blanc dominent dans nos prés, c'est / comme je Tai dit ailleurs (1), le bleu céleste qui colore les portions de pâturages dont je viens de parler.

Après avoir fait environ 3 legoas 1/2, j'arrivai au Rio Tibagy, que j'avais déjà vu à la Barra d'Hyapô, et qui est encore ici bordé de deux lisières d'arbres et d'arbrisseaux entremêlés d'Araucaria brasiliemis. Au milieu de tous ces arbres, je remarquai le Salix n° 1 ,562, qui s'élève à environ 3 mètres et qui, à peu de distance de sa base, se divise en quelques grosses branches étalées chargées de ra* mules inclinés vers la terre (2).

Sur le bord du Tibagy, nous trouvâmes une petite pirogue qui servit à passer mes effets de l'autre côté de cette rivière.

Sur sa rive gauche , je n'étais plus dans le district de Castro ; j'entrais dans le termo de Curitiba , dont le Tibagy forme la limite septentrionale. II ne faut pas croire cependant qu'en même temps je sortisse des Campos Geraes ; ceux-ci ne finissent que là où s'arrêtent les pâturages et où commencent les grandes forêts.

Après avoir fait encore une 1/2 lieue depuis lepassagedela rivière, j'arrivai à la fazenda de Carrapatos, où je couchai,

(1) Voir le paragraphe Végétation dans le premier volnme. •

(2) Voir la page 4 de ce volume.

et qui appartenait à ia sœur de la propriétaire de Carambehy. Le mari était absent » mais cette circonstance n'empêcha point sa femme de se montrer , et elle me Gt mille politesses.

La toilette de dona Balbina, c'était son nom, ne différait en aucune manière de celle des deux dames de Carambehy. Elle portait, comme elles, une robe d'indienne très-décolletée et un châle de même étoffe qui retombait sur les côtés de sa poitrine. Les jambes de ces dames étaient nues ; un peigne relevait leurs cheveux ; elles avaient chacune un long collier d'or et des pendants d'oreilles de diamants. De Pitangui je me/endis à Santa Cruz , habitation autrefois fort iipportante, et le jour suivant j'allai coucher au lieu appelé Rincao da Cidade (le coin de la ville).

C'était uife petite fazenda qui appartenait à des gens peu riches et chargés d'une nombreuse famille. La maîtresse de lamaison me reçut avec une bonté extrême. Pendant que je travaillais , elle vint s'asseoir sur le seuil de la porte de ma chambre, et nous nous mimes à causer. « Pourquoi vous « tuer ainsi à courir le monde? me disait -elle; vous avez « une mère : que n'allez-vous plutôt vivre auprès d^ie et la a consoler dans ses vieux jours? En ce moment , elle pense a sans doute à vous. Pendant que je jouis de toutes les « douceurs de la vie, se dit-elle, il est possible que mon « fils manque du nécessaire, et elle pleure sur votre sort. « Votre mère n'a pas besoin de vous ; mais croyez-moi, d monsieur, une mère aimerait mieux vivre pauvre au mi- « lieu de ses enfants que riche et éloignée d'eux. » Mes yeux se remplirent de larmes , et je conjurai cette femme de ne pas poursuivre davantage. Celle qui faisait valoir

si bien les droits d'une autre mère devait être une bonne n. 7

mère elle-même ; elle aura, j'espère, été bénie dans ses enfants. Jamais je n'avais éprouvé un désir plus vif de revoir ma patrie et ma famille ; mais j' étais comme fixé par une sorte de fatalité à cette terre du Brésil ; je ne suivis point les conseils de mon excellente hôtesse , je l'ai cruellement expié.

Après avoir terminé mon travail , je sortis dans la campagne pour me dissiper. Il faisait déjà nuit ; une multitude d'insectes phospbor«pES sillonnaient les airs, brillaient un instant, s'obscurcissaient ensuite et reparais* saient un peu plus loin. Le ciel était étoile, on n'entendait pas le plus léger bruit ; je tombai dans une rêverie vague qui n'était pas sans quelque cbarme, et je rentrai plus calme.

A 1 lieue du Rincâo da Cidade, je fis halte à une espèce de hameau qui se composait à peine d'une douzaine de maisons; on l'appelait alors Freguezia Nova (la panrisse nouvelle), parce qu'il y avait seulement trois ans environ qu'il était devenu le chef-lieu d'une paroisse.

Celle de Curitiba comprenait autrefois le territoire de la ville de Lapa et celui de Castro; mais, lors même que ceuxci eurent été détachés de cette paroisse , elle se trouva beaucoup trop vaste. Comme la population des Campos Geraes augmentait sensiblement, et qu'un grand nombre de fidèles , trop éloignés de leur pasteur, restaient privés des sacrements, l'évèque de S. Paul sollicita et obtint du roi la création d'une paroisse nouvelle qui devait s'étendre du Tibagy au Rio Itaque. Le chef-lieu de cette dernière fut d'abord placé à l'endroit apppelé Tamandm (i), où

(1) n parait que, depuis mon voyage, Tamanduâ a acquis quelque im-

était une chapelle qui appartenait aux carmes, mais qui ne leur avait été donnée que sous la condition expresse de ne pas laisser passer plus de trois dimanches sans y dire la messe. Le service divin n'ayant pas été célébré depuis plusieurs années à Tamanduà , on avait pu , sans injustice, prendre possession de la chapelle ; mais les carmes réclamèrent, la chapelle leur fut rendue ; ils y envoyèrent un religieux, et ce fut alors que le hameau où je Gs halte devint le chef-lieu de la nouvelle paroisse, qui commença à être appelée Fregnezia Nova (i).

C'était dans une des douze ou quinze maisons dont se composait ce hameau que Ton disait la messe. D* après Tarrangement qui avait mis le roi en possession des dîmes du Brésil, il aurait dû fournir des fonds pour la construction d'une église (2); on en avait sollicité, mais jusqu'à Fépo-

portance. U ne faut pas confondre ce lieu avec la yiUe du même nom qui fait partie de la province de Minas (voir mon Voyage aux sources du Rio de S. Francisco, etc., I, 148). U ne faut pas non plus le confondre, comme on Ta fait {Dicc. Braz., U), avec la viUe de Tatuhy qui apJMirtient à la quatrième comarca de la province de Saint-Paul, tandis qu'il dépend de la cinquième.

(1) Tel est le nom qu'à Tépoque de mon voyage on donnait, dans le pays, à la paroisse nouveUe; mais je ne le trouve ni dans VEnsaio es^ lalislico de MiiUer, ni dans le Diccionario do Brazil, ni sur la carte de M. de Villiers. La position des lieui ne me permet guère de croire que Freguezia Nova soit autre chose que le lieu indiqué par Milliet et Villiers sous le nom de Palmeiras; cependant je ne sais de quelle manière faire concorder cette opinion avec ce qui est dit dans le DiccionariOt savoir, que Palmeiras fut érigé en paroisse par un décret de l'assemblée générale de 1833. Puisque le village de Freguezia Nova était déjà paroisse eu 1820, il n*avait nuUement besoin de le devenir en

(2) Voir ce que j'ai écrit sur ce point de F histoire ecclésiastique du Brésil dans mon Voyage à 5ïinas Geracs, vol. 1, 169, 175.

que de mon voyage on n'avait rien obtenu. D'un autre cAtéy le curé se plaignait du peu dé zèle de ses paroissiens qui ne voulaient pas sacrifier la moindre chose pour le culte divin ; ils s'étaient accoutumés à ne faire aucun acte de religion, et il avait eu beaucoup de peine à les décider à venir à la messe.

J'avais chargé José Marianne d'aller en avant demander l'hospitalité à cet ecclésiastique, et, quand j'arrivai, je fus introduit dans une chaumière qui, quoique fort petite, put cependant recevoir tous mes effets. Quelques instants après mon arrivée, je reçus la visite du curé, auquel je ne puis que donner des éloges.

J'assistai à sa messe et, à mon grand étonnement, j'y vis un nombre de personnes blanches plus considérable que celui des gens de couleur; c'était le contraire que j'avais remarqué partout ailleurs. Parmi les femmes, il y en avait d'extrêmement jolies, dont le teint était couleur de rose et les traits d'une délicatesse extrême. Suivant l'usage, elles étaient accroupies par terre, et plusieurs d'entre elles tenaient un enfant entre leurs bras. Toutes étaient venues à cheval et portaient le costume accoutumé, un amazone bleu avec des boutons blancs de métal et un chapeau de feutre qu'elles ôtèrent pendant la messe.

Je dînai et soupai chez le curé, en compagnie de deux autres personnes, dont Tune était l'inspecteur de la douane (registro) de Curitiba. On causa beaucoup, et je repris un peu de gaité. Ce qui contribuait à m' attrister, c'était la profonde solitude dans laquelle je vivais habituellement. La conversation de mes camaradas était fort peu divertissante, et j'avais reconnu que je ne pouvais m'entretenir avec eux sans que bientôt ils devinssent trop familiers et

me manquassent de respect; d'un auttfe cdté , la plupart des gens chez lesquels je faisais halte tournaieoif dans un cercle d'idées tellement rétréci, que je ne pouvaTs ebUverser plus d'un quart d'heure avec eux ; j' étais donc oblig&dé fbe nourrir de mes propres pensées, et quand la mélancolie s'en)))arait de moi, que mon travail un peu monotone ne me proeurait plus de distractions, je n'en trouvais nulle part.

De la ville de Castro à Freguezia Nova, j'avais marché à peu près du nord au sud ; pour me rendre de ce dernier endroit à Curitiba, je pris la direction de l'ouest au sudest.

A 3 legocis de Freguezia Nova, je fis halte à une petite fazenda appelée Caiaeanga (des mots indiens cai, singe, acanga , tète ; tète de singe), dont le propriétaire me reçut d'abord fort mal. Il voulait m'envoyer pins loin , mais je parlai un peu haut; je dis que j'étais homem mandado (un envoyé du gouvernement), et je restai. Au bout d'un quart d'heure, mon homme reparut et fut aussi poli qu'il l'avait été peu d'abord. Depuis Capivarhy, il avait plu à mes gens de faire de moi un lieutenant-colonel ; j'eus le tort de ne pas réclamer dans les commencements contre ce titre, et l'on finit par prendre l'habitude de me le donner., A la suite de notre petite discussion, on avait dit sans doute au propriétaire de Caiaeanga que j'étais lieutenantcolonel , car, lorsqu'il reparut, il affecta de m'appeler ainsi, et je suis persuadé que je dus à mon grade le changement qui s'était opéré dans ses manières.

Avant d'arriver à Caiaeanga , je traversai un campo dont l'aspect me rappela les carrascos de Minas Novas (1 ) . Il était

(1) « Les carratcoSj comme je Tai dit dans mon Voyage à Minât Ge-

également couve(i'^;jd^rbres et d'arbrisseaux très-rapprochés, hauts dQ.? à 4 pieds, parmi lesquels les plus communs étaient.^ ks Composées n*" 1,586 bis et o"^ 1586 ter. On croirait.ga'un terrain où croissent naturellement des arbrisseaux doit être meilleur que celui qui se couvre uniqueinenude plantes herbacées ; mais il n'en est pas ainsi • dir*moîns dans cette contrée. Les campos dont le sol est ^'ïk^è mauvaise qualité et ceux qui ont été trop souvent «brbutés pur les bestiaux produisent seuls des arbrisseaux •pressés les uns contre les autres.

Déjà entre Freguezia l\ova et Caiacanga, le paysage m'avait paru moins gai ; il le fut encore moins au delà de Caiacanga. Les vallées devinrent plus profondes; on voyait plus souvent des rochers sur le penchant des collines ; les gazons n'offraient plus une verdure aussi fraîche : J'approchais des limites des Campos Geraes. A leur entrée dans le voisinage de Morangâva , ces belles campagnes m'avaiait présenté un caractère remarquable d'austérité ; elles le reprennent ici où elles finissent.

A quelques lieues de Caiacanga, j'arrivai au Rio Hyguaçû (1) ou Rio Grande^ qu'on appelle, dans ce canton, Rio do Registro , parce qu'il passe auprès de la douane de Curitiba {Regisiro de Curitiba) . Pendant quelque temps, je

c raes (II, 22), sont des espèces de forêts naines composées d*arbrisseaiix « à tiges et à rameaui grêles, hauts de 3 à 5 pieds, en général rapprochés « les uns des autres. » •

(1) Hyguaçû vient de /iy, eau, et de guaçû, grand ; la grande eau , la grande rivière. On trouve dans les auteurs Jg%uistu et Ygudssu ; mais j'ai déjà fait voir (p. 66 ) qu'on ne peut, sans inconséquence, écrire U première syllabe autrement que hy, et l'orthographe guaçû a été adoptée par ceux qui se sont occupés sérieusement du guarani, comme on peut le voir dans le Tesoro de la lengua guarani du P. Montoya.

cdtoyai cette rivière. Des rochers se montrent çà et là sur le flanc des collines entre lesquelles on la voit couler , et elle est bordée d'Araucaria entremêlés de divers arbrisseaux. Elle prend sa source dans la Serra de Paranaguâ dont je parlerai plus tard, coule de Test à l'ouest, forme plusieurs catadupes, reçoit les eaux d'un assez grand nombre de ruisseaux et de rivières , devient fort considérable et va se jeter dans la partie du Parannâ qui coule du nord au sud(l).

Étant encore à Freguezia Nova, dans la maison du curé, j'avais présenté à l'inspecteur du registro une lettre de recommandation que j'avais pour lui ; il m'avait engagé à passer par sa maison, et, comme on m'assura que cela ne m'allongerait pas beaucoup, je me rendis à ses instances. Il serait impossible d'être mieux accueilli que je ne le fus\ psr cet homme. Il était Européen, causait assez bien et avait beaucoup plus d'idées que ses voisins. Il me Gt faire une chère excellente, et je mangeai chez lui des raisins qui auraient été délicieux, si le climat de cette contrée eût permis qu'ils eussent été plus mûrs.

Le registro de Curitiha^ c'est-à-dire îa| douane, était placé sur la route du sud, à 3 legoas de Lapa ou Villa do Principe, ville située à l'entrée du Sertâo ou désert.

(i) Le traductear, aujourd'hui oublié, de Manoel Ayres de CazaI(Hendersou, Hislory, 167), et ce dernier lui-même, disent qu'une horde de Puris habite le voisinage du Rio Hyguaçû. Les Puris vivent dans la partie orientale de la province de Minas ; par conséquent, il serait bien extraordinaire, comme le fait très-bien observer M. le prince de Neuwied {Bras., III, 9), qu'on les retrouvât à l'extrémité de la province de S« Paul : personne ne m'a rien dit, dans le pays, qui confirmât l'assertion du père de la géographie brésilienne.

J'ai dit, ailleurs (1), quels étaient les dnrits qu'il fallait acquitter pour pouvoir introduire dans la province de S. Paul les chevaux, les mulets et les bètes à cornes venant de Rio Grande. Aux détails que j'ai donnés j'en ajouterai quelques autres.

On sait que les droits étaient partagés entre deux administrations , celle de la ferme [contrato) et celle de la casa doada, représentant nominalement la famille à qui le roi avait jadis accordé la moitié des sommes acquittées à l'entrée de la province (2). Les mulets , les chevaux et les juments nés sur les terres situées entre les limites de la capitainerie de Rio Grande do Sul et le registro payaient conmne ceux qui venaient du Sud ; mais la somme entière de 2,500 reis par mulet, etc., était applicable au contrato, parce que, à l'époque où le roi avait fait la concession de la moitié des droits à la casa dooda^ il n'y avait pas encore d'habitations entre le registro et la frontière de la capitainerie de Rio Grande do Sul , et que la concession ne portait que sur les animaux venant de cette dernière capitainerie.

On sait que ce n'est point au registro de Curitiba (3), mais dans la ville de Sorocâba que se payaient les droits d'entrée.

L'administration du contrato accordait encore aux marchands de chevaux et de mulets d'autres facilités dont ellemême retirait de grands avantages. Les hommes qui allaient chercher ces animaux dans le Sud faisaient ce

(1) Voir le chapitre intitulé La ville de Sorocdba, I*' volume de cet ouvrage.

commerce presque sans argent; quelques lettres de recommandation leur procuraient du crédit ; ils achetaient à un an de terme ou même davantage, et ils arrivaient à Lapa sans avoir de quoi payer les camaradas qu'ils avaient loués afin de traverser le désert. Pour qu'ils pussent acquitter cette dette , l'administration du contrato leur faisait des avances ; mais elle n'en donnait en argent qu'une très-petite partie. Le gouvernement lui avait accordé le privilège exclusif d'avoir une boutique au registro^ et elle payait les camaradas des marchands de chevaux ou de mulets avec des étoffes et autres marchandises qui étaient à des prix fixes et toujours très-élevés. Depuis bien longtemps les camaradas étaient accoutumés à ce mode de payement et ne réclamaient jamais. L'administration fournissait aussi aux marchands le sel dont ils avaient besoin pour le reste de leur voyage ^ et elle était remboursée de ses diverses avances à Sorocâba lorsque les mulets étaient vendus. Le privilège exclusif d'avoir une boutique avait été, dans l'origine, beaucoup plus étendu, car aucun marchand ne pouvait s'établir ni à Lapa ni à Lages , villes qui , comme Ton sait, forment les deux extrémités du désert; mais, depuis un certain temps, ce privilège avait été restreint au seul registro.

On estimait, à l'époque de mon voyage, que, dans le courant du dernier bail de trois ans, le contrato avait gagné plus de 40 contos de reis (280,450 fr.), et, quand un mulet entrait dans la capitainerie de Minas, il se trouvait avoir payé pour les droits la somme énorme de 900 reis (56 fr.), sans y comprendre les passages si multipliés des rivières.

L'inspecteur du registro pour la casa doada envoyait

106 VOYAGE DANS LES PROVIIfCES

ses états au ministère; ainsi il était bien facile au gouver-^ nement de connaître le bénéfice des fermiers sur les mnlets et les chevaux qui entraient dans la province de S. Paul. Je présume donc que, si Ton continuait à affermer les droits du contrato, c'était ou pour se réserver un moyen d'enrichir quelques favoris, ou parce qu'il aurait été presque impossible au gouvernement de foire valoir lui-même la boutique du registro; mais il me semble que, dans le cas où Ton n'aurait eu en vue que les intérêts du fisc, il y aurait eu un grand avantage à affermer seulement le privilège de la boutique , à réunir les droits de la casa doada et ceax du corUrato, et à les faire administrer pour le compte da trésor public, ce qui pouvait se faire à peu de frais, car cette administration était d'une simplicité extrême (1).

C'étaient des gardes nationaux (milicianos) qui étaient chargés de veiller à ce qu'aucun cheval ou mulet ne passât en contrebande ; ils faisaient des patrouilles sur le bord de la rivière, et étaient payés moitié par le contrato, moitié par la casa doada. Pendant longtemps ce service avait été confié aux soldats de la ligne; mais alors la contrebande était continuelle, parce qu'on n'avait auicune peine à gagner des hommes qui n'offraient point de garantie. On l'avait rendue plus rare depuis qu'aux soldats on avait

(1) Quoiqae les auteurs du Diccionario do Brasih publié en 1845, indiquent encore le Registro de Curitiba comme le lieu où se perçoivent les droits , il me paraît éyident, d'après ce que dit Daniel Pedro Mnller {EnsaiOy tab. 18), que la douane a été avancée jusqu'à Rio Ne* gro, endroit beaucoup plus rapproché que le Registro de Guritiba de la limite occidentale de la province. U me parait évident encore , toujours d'après ce qu'on lit dans le même écrivain, que sous le gouvernement constitutionnel on a effectué la réunion des droits de la ccisa doada à ceui du eonirato, comme j>n fait sentir m la nécessité.

substitué des gardes nationaux qui possédaient quelque chose et encouraient, en cas d'infidélité , la peine de la confiscation.

Les hommes passaient le Rio do Registro dans une pirogue, et on le faisait traverser à la nage par les chevaux et les mulets. Le péage était affermé pour le compte du fisc.

Au delà du Registro de Curitiba, le pays, montueux et boisé, a un aspect beaucoup moins gai que celui que j* avais traversé les jours précédents ; il ne ressemble plus aux Campos Geraes , aussi considère-t-on comme la limite de cette portion si bien caractérisée de la province de S. Paul de petites montagnes qui se trouvent entre le registro et le sitio d'I toque f qui en est éloigné de 4 legaas.

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