CHAPITRE III
L’auteur divertit l’empereur et les grands de l’un et de l’autre sexe d’une manière fort extraordinaire. — Description des divertissements de la cour de Lillipuf.
— L’auteur est mis en liberté à certaines conditions.
A douceur et uiu bonne conduite mayaient telleineni gagné la faveur de l'empereur et de sa cour, mèjne du peuple et de l’armée, que j’espérais obtenir bientôt ma liberté, et je n’oubliais ricji pour entretenir ma popidarité. Par degrés, les Lilliputiens s'étaient fami-
liarisés avec moi, au point que je me couchais à terre et permettais à une compagnie de Jeunes gens de danser et de jouer cà cache-cache dans mes cheveux. J’avais fait alors de grands progrès dans la connaissance de leur langue , soit pour l’entendre, soit pour la parler. L’empereur voulut à son tour me donner le spectacle de certains jeux dans lesquels ces peuples surpassent tous ceux que j’ai vus. J’admirai surtout une danse exécutée sur un fd trèsmince long de deux pieds et demi. Le lecteur me permettra d’entrer dans quelques détails sur ce jeu singulier.
Ceux qui pratiquent cet exercice sont les aspirants aux grands emplois et à la faveur du monarque. Ils sont pour cela formés dès leur jeunesse à ce noble jeu , et lorsqu’une grande charge est vacante , soit par la mort de celui qui en était revêtu , soit par sa disgrâce ( ce qui arrive très-souvent ) , cinq ou six prétendants présentent une requête à l’empereur pour avoir la permission de divertir Sa 3Iajesté et sa cour d’une danse sur la corde ; et celui qui saute le plus haut sans tomber obtient la charge. Il arrive très-souvent qu’on ordonne aux grands . magistrats et aux principaux ministres de danser aussi sur la corde , pour montrer leur habileté , et pour faire connaître à l’empereur qu’ils n’ont pas perdu leur talent. Flimnap, grand-trésorier de l’empire, passe pour avoir l’adresse de faire une cabriole sur la corde au moins un pouce plus haut qu’aucun autre seigneur de l’empire ; je l’ai vu plusieurs fois faire le saut périlleux ( que nous appelons le summerset ) sur une petite planche de bois attachée k une corde qui n’est pas plus grosse qu’une ficelle ordinaire. Mon ami Reldresal, premier secrétaire du conseil privé, m’a paru , si mon amitié pour lui ne
ni’a point ayeuglé , le second après le trésorier. Le reste des grands officiers étaient tous à peu près d’égale force.
Ces divertissements causent souvent des accidents funestes, dont la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. J’ai vu moi -même deux ou trois prétendants s’estropier : mais le péril est beaucoup plus grand quand les ministres eux-mêmes reçoivent ordre de signaler leur adresse ; car , en faisant des efforts extraordinaires pour se surpasser eux-mêmes et pour l’emporter sur les autres , ils font presque toujours des chutes dangereuses. On m’assura qu’un an avant mon arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé la tête en tombant , si un des coussins du roi , qui se trouvait |)ar hasard à terre , ne l’eût préservé.
Il y a un autre divertissement exclusivement réservé pour l’empereur, l’impératrice et le premier ministre. L’empereur met sur une table trois fils de soie trèsdéliés, longs de six pouces ; l’un est cramoisi , le second jaune, et le troisième blanc. Ces fils sont proposés comme des prix à ceux que l’empereur veut distinguer par une marque singulière de sa faveur. La cérémonie a lieu dans la grand’chambre d’audience de Sa Majesté , où les concurrents sont obligés de donner une preuve de leur habileté, telle que je n’ai rien vu de semblable dans aucun autre pays de l’ancien ou du nouveau monde.
L’empereur tient un bâton , les deux bouts parallèles à l’horizon , tandis que les concurrents , s’avançant succxîssivement , sautent par-dessus le bâton, ou bien se glissent par-dessous suivant la hauteur à laquelle le bâton est tenu; quelquefois le souverain tient l’un des bouts du bâton , et son premier ministre l’autre ; souvent
aussi le miuistre tient les deux bouts. Le sauteur le plus agile et le plus souple reçoit en récompense le cx)rdon
rouge; le jaune est donné au second sauteur, le blanc au troisième. Ils portent ces fds de soie comme des baudriers , et l’on voit peu de personnes considérables sans cette distinction.
Les chevaux des troupes et ceux des écuries impériales ayant été journellement exercés devant moi , je ne leur causais plus aucune frayeur. On leur faisait franchir ma main posée à terre , et l’un des piqueurs de l’empereur sauta par-dessus mon pied chaussé , effort vraiment prodigieux. Je m’avisai d’un autre amusement qui eut un grand suceès. Je priai l’empereur de me faire apporter quelques bâtons de deux pieds de haut et de la grosseur d’une canne ordinaire, et Sa Majesté ordonna au grand forestier de me procurer ce que je demandais. Le lendemain, six bûcherons, conduisant un nombre égal de
voitures traînées par huit chevaux , arrivèrent avec les pièces de hois. J’en pris neuf que j’enfonçai en terre de manière à former un carré de deux pieds et demi ; je tendis mon mouchoir^ sur ces piquets, jusqu’à ce qu’il fût aussi tendu qu’une peau de tambour; et quatre bâtons, dépassant le mouchoir de cinq pouces aux quatre coins , servirent à établir une sorte de parapet. Ce travail terminé, j’invitai l’empereur à faire manœuvrer sur cette plate-forme vingt-quatre de ses meilleurs cavaliers ; le prince agréa ma proposition , et je pris les hommes et leurs officiers tout montés et tout armés , et les plaçai un à un sur le mouchoir. Là ils exécutèrent un combat simulé avec une précision , un ensemble de mouvements admirable. L’empereur prit grand plaisir à ce spectacle et le fit répéter plusieurs fois ; il voulut même se laisser placer sur le plateau et commander les évolutions. Il engagea aussi l’impératrice à me permettre de la tenir dans sa chaise à porteurs à deux pieds de distance de l’arène , et cette princesse consentit , non sans beaucoup de peine , à voir de cette manière la petite guerre. Par un grand honlieur, il n’arriva aucun accident grave : seulement le cheval d’un capitaine fit un trou dans mon mouchoir en piaffant , et tomba avec son cavalier. Je les relevai tous deux à l’instant^, et , posant une main sur le trou, je descendis avec l’autre les cavaliers. Le cheval tombé en fut quitte pour une entorse, son maître n’eut rien ; cependant je ne voulus pas risquer davantage ce jeu .
Pendant un de ces exercices, un exprès vint annoncer à rempereur une découverte singulière faite à la ])lace où j’avais été d’abord aperçu. C’était un grand objet noir dont les bords s’étendaient circulairement à la lar-
geur de la chambre royale, et dont le milieu s’élevait en forme de pyramide tronquée à la hauteur de deux hommes. On ne croyait pas que cela eût vie , et plusieurs personnes étant montées sur les épaules l’une de l’autre jusqu’à la cime plate et unie du cylindre , elles avaient découvert, eu frappant dessus avec leurs pieds, que l’intérieur était creux. On avait supposé que cette machine pouvait appartenir à l’homme-montagne , et l’on proposait , si tel était le cas , de la faire transporter à la capitale. Je devinai à l’instant qu’il s’agissait de mon chapeau , et suppliai Sa Majesté de donner ordre qu’il me fût rapporté le plus tôt possible. Cela fut fait , et il arriva le jour suivant, non en aussi bon état que je l’aurais désiré , mais moins détérioré qu’il aurait pu l’être. On avait percé deux trous dans les bords , et fixé deux crampons dans ces trous; puis une longue corde fut passée dans ces crochets et attachée au collier du premier de cinq forts chevaux qui traînèrent mou chapeau pendant un trajet d’un demi-miUe. Heureusement le sol du pays était uni et mou, autrement mon couvre-chef n'aurait pas résisté à ce voyage.
Deux jours après , l’empereur eut la plus singulière fantaisie. Il ordonna aux troupes qui se trouvaient dans le voisinage de la capitale de se préparer pour une revue , et me pria de me tenir dans la posture du colosse de Rhodes, les pieds aussi éloignés l’un de l’autre que je le pourrais ; ensuite il commanda à son général, vieux capitaine fort expérimenté, de ranger les troupes en ordre de bataille , et de les faire passer en revue entre me:s deux jambes , l’infanterie par vingt-quatre de front , et la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes
VOYAGE A LTLLIPUT.
déployées , et piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes d’infanterie et de mille de cavalerie. Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à tous les soldats d’ohserver dans la marche la bienséance la plus exacte à l’égard de ma personne : ce qui ii empêcha pas
(juelques-uns des jeunes officiers de lever en haut leurs yeux en passant au-dessous de moi. Et, pour confesser la vérité, ma culotte était alors en si mauvais état , qu’elle leur donna occasion de rire.
J’avais présenté ou envoyé tant de mémoires et de requêtes pour ma liberté, que Sa Majesté à la fin pro-
posa l’affaire , premièrement au conseil des dépêches , et puis au conseil d’état , où il n’y eut d’opposition que de la part du ministre Skyresli Rolgolam , qui jugea à propos, sans aucun sujet, de se déclarer contre moi; mais tous les autres conseillers me furent favorables , et l’empereur appuya leur avis. Ce ministre, qui était galhet, c’est-à-dire grand-amiral , avait mérité la confiance de son maître par son habileté dans les affaires ; mais il était d’un esprit aigre et fantasque. Il obtint que les conditions de ma liberté seraient réglées par lui-même. Ces articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne , accompagné de deux sous-secrétaires , et de plusieurs personnes de distinction. On me dit d’en promettre l’observation par serment, prêté d’abord à la façon de mon pays , et ensuite à la manière ordonnée par leurs lois, qui fut de tenir l’orteil de mon pied droit dans ma main
gauche , de mettre le doigt du milieu de ma main droite sur le haut de ma tête , et le pouce sur la pointe de mon oreille droite. Mais , comme le lecteur peut être curieux de connaître le style de cette cour et les articles préliminaires de ma délivrance, j’ai fait une traduction de l’acte entier mot pour mot.
OLBASTO MOMABEN EU- ^ LAMÉ GURDILO SHEFO MU LL Y ULLY GuÉ , très-puissaiil empereur de Lilliput , les délices comme la terreur de Tunivers , dont les états s’étendent à cinq mille blustrugs ( c’est-à-dire environ six lieues en circuit ) aux extrémités du globe , souverain de tous les souverains , le plus grand des fds des hommes, dont les pieds pressent la terre jusqu’au centre , dont la tête touche le soleil , dont un clin d’œil fait trembler les genoux des potentats, aimable comme le printemps, brillant comme l’été, abondant comme l’automne , terrible comme l’hiver; à tous nos sujets amés et féaux , salut.
Sa Très-Haute Majesté propose à riiomme-montagne les articles suivants, lesquels, pour préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel.
L’homme - montagne
sortira point de nos états sans notre permission scellée du grand sceau.
II. Il ne prendra point la lil^erté d’entrer dans notre capitale sans notre ordre exprès, afin que les habitants soient avertis deux heures auparavant de se tenh’ renfermés chez eux.
III. Ledit homme - montagne bornera ses promenades à nos principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un pré ou pièce de blé.
IV. En se promenant par lesdits chemms , il prendra tout le soin possible de ne fouler aux pieds les corps d’aucun de nos fidèles sujets , ni leurs chevaux ou voitures ; il ne prendra aucun de nosdits sujets dans ses mains , si ce n’est de leur consentement.
y. S’il est nécessaire qu’un courrier du cabinet fasse quelque course extraordinaire , Thomme-
montagne sera obligé de porter dans sa poche ledit courrier durant six journées, une fois toutes les lunes , et de remettre ledit courrier ( s’il en est requis) sain et sauf en notre présence impériale.
M. Il sera notre allié contre nos ennemis de Vile de Blefuscu , et fera tout son possible pour faire pérm la flotte qu’ils arment actuellement pour faire une descente sur nos terres.
VII. Ledit bomme-montagne , à ses heures de loisir, prêtera son secours à nos ouvriers , en les aidant à élever certaines grosses pierres, pour achever les murailles de notre grand parc et de nos bâtiments impériaux.
VIII. Après avoir fait le serment solennel d’observer les articles ci-dessus énoncés , ledit homme-montagne aura une provision journalière de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix-liuit cent soixante
PREMIERE PARTIE, et quatorze de nos sujets , avec un accès libre auprès de notre personne impériale, et autres marques de notre faveur.
Donné en notre palais , à Relsaborac , le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne.
Je prêtai le serment et signai tous ces articles avec une grande joie, quoique quelques-uns ne fussent pas aussi honorables que je l’eusse souhaité; ce qui fut l’effet de la malice du grand -amiral Skyresh Rolgolam. On m’ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté. L’empereur me lit l’honneur d’être présent à la cérémonie de ma délivrance. Je rendis de très-humbles actions de grâces à Sa Majesté , en me prosternant à ses pieds ; mais il me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus obligeants.
Le lecteur a pu observer que , dans le dernier article de l’acte de ma délivrance , l’empereur était convenu de me donner une quantité de viande et de boisson qui pût
suffire à la subsistance de dix-huit cent soixante et quatorze Lilliputiens. Quelque temps après, demandant à un courtisan , mon ami particulier, pourquoi on s’était déterminé à cette quantité , il me répondit que les mathématiciens de Sa Majesté ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen d’un quart de cercle , et supputé sa grosseur, et le trouxant, par rapport au leur, comme dix-huit cent soixante et quatorze sont à un , ils avaient inféré de la similarité de leur corps que je devais avoir un appétit dix-huit cent soixante et quatorze fois plus grand que le leur : d’où le lecteur peut juger de l’esprit admirable de ce peuple , et de l’économie éclairée et sage de leur empereur.
Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de l’empereur. —
Conversation entre l’auteur et un secrétaire d’étal, louchant les affaires de l’empire.—
Offres que l’auteur fait de servir l’empereur dans ses guerres.
A première requête que je présentai, après avoir obtenu ma liberté, fut pour avoir la permission de voir Mildendo, capitale de l’empire; ce que l’empereur m’accorda, mais en me recommandant de ne faire aucun mal aux habitants ,
ni aucun tort à leurs maisons. Le peuple en fut averti par une proclamation qui annonçait le dessein que j’avais de visiter la ville. La muraille qui l’environnait était haute de deux pieds et demi , et épaisse au moins de onze pouces ; en sorte qu’un carrosse pouvait aller dessus et faire le tour de la ville en sûreté : cette muraille était flanquée de fortes tours à dix pieds de distance Tune de l’autre. Je passai par-dessus la porte occidentale, et je marchai très-lentement de côté par les deux principales rues , n’ayant qu’un pourpoint , de peur d’endommager les toits et les gouttières des maisons par les pans de mon justaucorps. J’allais aA'CC une extrême circonspection, craignant de fouler aux pieds quelques gens qui étaient restés dans les rues , nonobstant les ordres précis signifiés à tout le
monde de se tenir chez soi durant ma marche. Les balcons, les fenêtres des premier, deuxième, troisième et (juatrième étages, celles des greniers ou galetas, et les gouttières même, étaient remplies d’une si grande foule
de spectateurs, que je jugeai que la Aille devait être considérablement peuplée. Cette ville forme un carré exact , chaque côté de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux grandes rues qui se croisent, et la partagent en quatre quartiers égaux , ont cinq pieds de large ; les petites rues , dans lesquelles je ne pus entrer, sont larges de douze à dix-huit pouces. La ville est capable de contenir cinq cent mUle aines. Les maisons sont de trois ou de quatre étages. Les boutiques et les marchés sont bien fournis. Il y avait autrefois bon opéra et bonne comédie ; mais , faute d’auteurs encouragés par les libéralités du prince , il n’y a plus rien qui vaille en ce genre.
Le palais de l’empereur, situé dans le centre de la ville , où les deux grandes rues se rencontrent , est entouré d’une muraille haute de vingt-trois pouces , et à vingt pieds de distance des batiments. Sa Majesté m’avait permis d’enjamber par-dessus cette muraille, pour voir son palais de tous les côtés. La cour extérieure est un carré de quarante pieds , et comprend deux autres cours. C’est dans la plus intérieure que sont les appartements de Sa Majesté , que j’avais un grand désir de voir; ce qui était pourtant bien difficile, car les plus grandes portes n’étaient que de dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. De plus , les bcàtiments de la cour extérieure étaient au moins hauts de cinq pieds, et il m’était impossible d’enjamber par-dessus sans courir risque de briser les ardoises des toits ; car pour les murailles, elles étaient solidement bâties de pierres de taiUe épaisses de quatre pouces. L’empereur avait néanmoins grande envie que je visse la magnificence de son palais ;
mais je ne fus en état de le faire qu’au bout de trois jours, lorsque j’eus coupé avec mon couteau quelques arbres des plus grands du parc impérial , éloigné de la ville d’environ cinquante toises. De ces arbres je fis deux tabourets , chacun de trois pieds de haut , et assez forts pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc été averti pour la seconde fois , je passai encore au travers de la ville , et m'avançai vers le palais , tenant mes deux tabourets à la main. Quand je fus arrivé à un côté de la cour extérieure, je montai sur un de mes tabourets et pris l’autre à la main. Je fis passer celui-ci par-dessus le toit , et le descendis doucement à terre , dans l’espace qui était entre la première et la seconde cour, lequel avait huit pieds de large. Je passai ensuite très-commodément par-dessus les bâtiments par le
moyen des deux tabourets; et quand je fus eu dedans, je tirai avec un crochet le tabouret qui était resté en dehors. Par cette invention j’entrai jus([ue dans la coin*
PREMIERE PARTIE, la plus intérieure, où, me couchant sur le côté, j’appliquai mon visage à toutes les fenêtres du premier étage , qu’on avait exprès laissées ouvertes, et je vis les appartements les plus magnifiques qu’on puisse imaginer. Je vis l’impératrice et les jeunes princesses dans leurs chambres, environnées de leur suite. Sa Majesté Impériale voulut bien m’honorer d’un sourire très -gracieux , et me donna par la fenêtre sa main à baiser.
Je ne ferai point ici le détail des curiosités renfermées dans ce palais ; je les réserve pour un plus grand ouvrage , maintenant presque achevé et contenant une description générale de cet empire depuis sa première fondation , l’histoire de ses empereurs pendant une longue suite de siècles , des observations sur leurs guerres , leur politique , leurs lois , les lettres et la religion du pays , les plantes et animaux qui s’y trouvent , les mœurs et les coutumes des habitants , avec plusieurs autres matières prodigieusement curieuses et excessivement utiles. IRon but n’est à présent que de raconter ce qui m’arriva tjendant un séjour d’environ neuf mois dans ce merveilleux empire.
Quinze jours après que j’eus obtenu ma liberté, Reldresal , secrétaire d’état pour le département des affaires particulières , se rendit chez moi , suivi d’un seul domestique. Il ordonna que son carrosse l’attendît à quelque distance , et me pria de lui donner une heure d’attention. Je lui offris de me coucher, afin qu’il pût être de niveau à mon oreiUe ; mais il aima mieux que je le tinsse dans
ma main pendant la conversation. Il commença par me faire des compliments sur ma liberté , et me dit qu’il pouvait se flatter d’y avoir un peu contribué. Puis il ajouta que, sans l’intérêt que la cour y avait mis , je ne l’eusse pas si tôt obtenue ; « car, dit-il, quelque florissant que notre état paraisse aux étrangers , nous avons deux grands fléaux à combattre : une faction puissante au dedans , et au dehors l’invasion dont nous sommes menacés par un ennemi formidable. A l’égard du premier, il faut que vous sachiez que , depuis plus de soixante et dix lunes , il y a eu deux partis opposés dans cet empire , sous les noms de tramecksan et slamecksan, termes empruntés des hauts et bas talons de leurs souliers , par lesquels ils se distinguent.
« On prétend, il est vrai, que les talons hauts sont les plus conformes à notre ancienne constitution : mais , quoi qu’il en soit , Sa Majesté a résolu de ne se servir que des talons bas dans radministration du gouvernement et dans toutes les charges qui sont à la disposition de la couronne. Vous pouvez même remarquer que les talons de Sa Majesté Impériale sont plus bas au moins d’un drurr que ceux d’aucun de sa cour. ( Le drurr est environ la quatorzième partie d’un pouce. )
« La haine des deux partis , contiima-t-il , est à un tel degré, qu’ils ne mangent ni ne boivent ensemble, et qu’ils ne se parlent point. Nous comptons que les tramecksans ou hauts talons nous surpassent en nombre ; mais l’autorité est entre nos mains. Hélas ! nous craignons beaucoup que Son Altesse Impériale , l’héritier présomptif de la couronne , n’ait quelque penchant pour les hauts talons ; au moins nous pouvons facilement voir qu’un de ses talons est plus haut que l’autre , ce qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Or, au milieu de ces dissensions intestines , nous sommes menacés d’une invasion de la part de l’île de Blefuscu , qui est l’autre grand empire de l’univers , presque aussi vaste et aussi puissant que celui-ci; car, à parler franchement, nos philo-
sophes doutent fort de l’existence , dans notre monde , de ces états desquels vous nous avez entretenus , et qui seraient habités par des créatures humaines aussi grosses et aussi grandes que vous ; ils sont plus disposés à croire que vous êtes tombé de la lune ou d’une des étoiles , parce qu’il est certain qu’une centaine de mortels de votre grosseur consommerait dans peu de temps tous les fruits et tous les bestiaux des états de Sa Majesté. D’ailleurs, nos historiens, depuis six mille lunes, ne font mention d’aucunes autres régions que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux formidables puissances ont , comme j’allais vous le dire , été engagées pendant trente-six lunes dans une guerre très-opiniàtre dont voici le sujet. Tout le monde convient que la manière primitive de casser les œufs avant de les manger est de les casser au gros bout ; mais l’aïeul de Sa Majesté régnante , pendant qu’il était enfant , voulant casser un œuf à l’ancienne manière , eut le malheur de se couper le doigt; sur quoi l’empereur son père ordonna à tous ses sujets , sous de graves peines , de casser leurs œufs par le petit bout. Le peuple fut si irrité de cette loi , que nos historiens racontent qu’il y eut à cette occasion six révoltes , dans lesquelles un empereur perdit la vie , et un autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours fomentées par les souverains de Blefuscu ; et quand les soulèvements étaient réprimés , les coupables se réfugiaient dans cet empire. On suppute que onze mille hommes ont , à différentes époques , subi la mort plutôt que de se soumettre à la loi de casser leurs œufs par le petit bout. Plusieurs centaines de gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière ; mais les livres
des gros-boutiens ont été défendus depuis long-temps, et tout leur parti a été déclaré par les lois incapable de j)osséder des charges. Pendant la suite continuelle de ces troubles , les empereurs de Rlefuscu ont souvent fait des remontrances par leurs ambassadeurs, nous accusant de faire un crime en violant un précepte fondamental de notre grand prophète Lustrogg , dans le cinquante-
quatrième chapitre duBlundecral ( qui est leur Alcoraii ). Cependant il s’agissait simplement d’une interprétation différente du texte dont voici les mots : Que tous les fidèles casseront leurs œufs au bout le plus commode. On doit, à mon avis, laisser décider à la conscience de chacun quel est le bout le plus commode ; ou au moins c’est à l’autorité du souverain magistrat d’en décider. Or, les gros-boutiens exUés ont trouvé tant de crédit à la cour de l’empereur de Rlefuscu, et tant de secours et d’appui dans notre pays même, qu’une guerre très-sanglante a
régné entre les deux empires pendant trente-six lunes à ce sujet, avec différents succès. Dans cette guerre nous avons perdu quarante vaisseaux de ligne et un bien plus grand nombre de petits vaisseaux , avec trente mille de nos meilleurs matelots et soldats : l’on compte que la perte de l’ennemi n’est pas moins considérable. Quoi qu’il en soit , il arme à présent une flotte très-redoutable , et se prépare à faire une descente sur nos côtes. Or, Sa Majesté Impériale, mettant sa confiance en votre valeur, et ayant une haute idée de vos forces, m’a commandé de vous donner ce détail au sujet de ses affaires , afin de savoir quelles sont vos dispositions à son égard. »
Je répondis au secrétaire que je le priais d’assurer l'empereur de mes très-humbles respects, et de lui faire savoir que j’étais prêt à sacrifier ma vie pour défendre sa ])ersonne sacrée et son empire contre toutes les entreprises et invasions de ses ennemis. Il me quitta, fort s^itisfait de ma réponse.