CHAPITRE IV
Description du pays.
— L’auteur indique une correction pour les cartes modernes — Palais du roi, sa capitale.
— Manière de voyager de l’auteur.
— Temple principal
E vais maintenant donner au lecteur une courte (description de ce pays , autant que je l’ai pu connaître par ce que j’en ai parcouru, qui ne s’étend pas à plus de sept cents lieues autour de la capitale ; car la reine , que je suivais toujours , s’arrêtait à cette distance lorsqu’elle
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Ce royaume est une presqu’île , terminée vers le nord par une chaîne de montagnes qui ont environ dix lieues de hauteur, et dont on ne peut approcher à cause des volcans qui sont sur leur cime. Les plus savants ignorent quelle espèce de mortels habite au-delà de ces montagnes, ni même s’il y a des habitants. La mer borne les trois autres côtés. Il n’y a aucun port dans tout le royaume ; les endroits de la côte où les rivières vont se perdre dans la mer sont si remplis de rochers hauts et escarpés , et la mer y est ordinairement si agitée , qu’il n’y a presque personne qui ose y aborder; en sorte que ces peuples sont exclus de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes rivières sont pleines de poissons excellents ; aussi est-ce très-rarement qu’on pêche dans la mer, parce que les poissons y sont de même grosseur que ceux de l’Europe , et , par rapport à eux , ne valent pas la peine d’être pêchés : il est donc évident que la nature n’a produit que pour ce continent des plantes et des animaux d’une grosseur aussi énorme; je laisse à expliquer aux
philosophes les motifs de ce fait singulier. On prend néanmoins quelquefois sur la côte des baleines , dont le bas peuple se nourrit et se régale. J’ai vu une de ces baleines qui était si grosse , qu’un homme du pays avait de
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la peine à la porter sur ses épaules. Quelquefois, par curiosité, on en apporte dans des paniers à Lorbrulgrud ; j’en ai vu une dans un plat sur la table du roi , mais il ne paraissait pas aimer cette sorte de nourriture. Peut-être la grosseur de l’animal le dégoûtait-elle; cependant j’en avais vu de plus gros au Groenland.
Le pays est très-peuplé ; car il contient cinquante et une villes , près de cent bourgs entourés de murailles , et un plus grand nombre de villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur curieux, il suffira peut-être de donner la description de Lorbrulgrud. Cette ville est située sur une rivière qui la traverse et la divise en deux parties presque égales. Elle contient plus de quatre-vingt mille maisons , et environ six cent mille habitants : elle a en longueur trois glomglungs (qui font environ dix -huit lieues ) , et deux et demi en largeur, selon la mesure que j’en pris sur la carte dressée par les ordres du roi, qui fut étendue sur la terre exprès pour moi , et sur laquelle je marchai nu-pieds pour mesurer le diamètre et la circonférence. Cette carte était longue de cent pieds.
Le palais du roi est un bâtiment assez peu régulier ; c’est plutôt un amas d’édifices couvrant un peu plus de deux lieues : les chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et larges à proportion.
On donna un carrosse à Glumdalclitcb et à moi , pour voir la ville , ses places et ses hôtels , et courir les boutiques. Elle me tenait près d’elle dans ma boîte; mais souvent , à ma prière , elle m’en faisait sortir et me prenait dans sa main , afin que je pusse mieux voir les maisons et le monde. D’après mes calculs , notre carrosse avait la surface carrée de la salle de AVestminster ; mais il était
moins élevé : toutefois je puis avoir mal calculé. Un jour nous fîmes arrêter la voiture à plusieui’s boutiques , et les mendiants , profitant de l’occasion , se rendirent en foule aux portières, et me présentèrent le coup d’œil le plus affreux qu’un œil européen ait jamais 'sm.
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Une femme avait un cancer monstrueux rempli de trous, dans lesquels j’aurais pu entrer presque entier; un malheureux avait une loupe sur le cou plus grande que cinq balles de laine; un autre marchait sur deux jambes de bois de vingt pieds de haut.
Mais le spectacle le plus hideux était celui des poux qui se promenaient sur les haillons de ces pauvres gens. Je distinguais à l'œil nu les membres de ces insectes, mieux que l’on ne peut les voir au microscope en Europe, et j’observai qu’ils avaient un museau semblable à celui du cochon. J’aurais été curieux d’en disséquer un, si j’avais eu les instruments nécessaires; mais je les avais malheureusement laissés dans le vaisseau. Cependant cette vue était si nauséabonde, que l’entreprise eût été peut-être au-dessus de mes forces.
Outre la grande boîte dans laquelle j’étais ordinairement transporté , la reine en fit faire une qui n’avait que douze pieds carrés sur dix de haut , et que ma gouvernante pouvait mettre sur ses genoux quand nous allions en voiture. L’habile ouvrier qui l’avait faite sous notre direction avait percé une fenêtre de trois côtés ( on les avait grillées de peur d’accident ) , et sur le quatrième côté étaient attachées deux fortes boucles en cuir. On passait une ceinture dans ces boucles s’il me plaisait d’aller à cheval, et un domestique fixait la ceinture autour de son corps, et me tenait devant lui. C’est ainsi que j’accompagnais souvent le roi et les princes , que je prenais l’air dans les jardins ou que je rendais des visites , quand ma petite bonne se trouvait indisposée; car j’étais fort bien vu à la cour, sans doute grâce à la faveur dont le roi
DEUXIEME PARTIE, voulait bien m’honorer. Dans les voyages, je préférais cette façon d’aller, parce que je pouvais voir le pays plus à mon aise.
C’était toujours une persoune sûre à laquelle on confiait le soin de me porter, et ma boîte était posée sur un coussin.
,1’avais dans ce cabinet un lit-de-camp ou hamac suspendu au plafond, une table et deux fauteuils vissés an plancher ; et l’habitude de la mer faisait que les mouA ements du cheval ou de la voiture ne me causaient pas trop d'incommodité, bien qu’ils fussent souvent trèsviolents.
Toutes les fois que je désirais courir la ville, c’était toujours dans cette boîte que l’on me portait. Glumdalclitch la posait sur ses genoux, après être montée dans une chaise à porteurs , ouverte et portée par quatre hommes cà la livrée de la reine. Le peuple, qui avait souvent ouï parler de moi, se rassemblait en foule autour de la chaise pour me voir; et la jeune fille avait la complaisance de faire arrêter les porteurs et de me prendre dans sa main , afin que l’on pût me considérer plus commodément.
J’étais fort curieux de voir le temple principal, surtout la tour qui en fait partie et que l’on regarde comme la plus haute du royaume. Ma gouvernante m’y conduisit; et j’aA'oue que je fus trompé dans mon attente ; car cette tour n’a pas plus de trois müle pieds du sol au point le plus élevé , ce qui n’a rien de très-merveilleux , vu la différence de proportion qui existe entre ces peuples et nous : cela n’égale pas relativement la hauteur du clocher de Salisbury, si je me souviens bien de celle-ci.
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>[ais, ne voulaiil pas rabaisser par mes critiques une nation envers laquelle j'ai contracté une reconnaissance éteinelle, je ferai observer que ce qui manque à cette tour en
élévation est compensé par la beauté et la solidité. Les murs ont près de cent pieds d’épaisseur, et sont en pierres de taille de quarante pieds cubes ; ils sont ornés de statues colossales de dieux et d’empereurs , en marbre , placées dans des niches. Je mesurai le petit doigt de l’une de ces statues qui était tombé et gisait parmi des décombres , et je trouvai qu’il avait juste quatre pieds un pouce de long. Glumdalclitch l’enveloppa dans son mouchoir, et l’emporta pour le conserver avec d’autres jouets; car eUe aimait beaucoup les jouets , ce qui était assez naturel à son âge.
La cuisine royale était un superbe édifice voûté, d’environ six cents pieds de haut. Le grand four a dix pas de moins que la coupole de Saint-Paul ; je m’en suis assuré en mesurant celle-ci à mon retour. 3Iais si je décrivais les grilles à feu , les énormes pots et marmites , et les pièces de viande qui tournaient sur les broches, on aurait peine à me croire ; du moins de sévères critiques pourraient m’accuser d’exagération. Pour éviter ces censures, je crains d’ètre tombé dans l’extrémité opposée : et si cet ouvTage était jamais traduit dans la langue de Brobdingnag ( c’est le nom de ce pays ) , et qu’il fût transmis en ce royaume, le roi et le peuple auraient , je pense, raison de se plaindre du tort que je leur ai fait en réduisant leurs proportions.
Ce monarque n’a jamais plus de six cents chevaux dans ses écuries , et ils ont en général de cinquante-quatre a soixante pieds de haut. Dans les grandes solennités , il est suivi d’une garde de cinq cents cavaliers, qui m’avaient paru la plus belle troupe qui existât; mais lorsque je vis une partie de l’armée rangée en bataille dans une
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autre occasion, ce spectacle me sembla encore plus imposant.