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son pays), de suivre mes instructions, parce que j'avais dit à mon maître que lui seul me suffirait et que j'étais sùr de son affection pour moi.
La première chose que je fis fut ‘d'aller avec lui vers cet endroit de la côte où mes matelots rebelles m’avaient mis cà terre. Je montai sur une hauteur, et, jetant les yeux de tous côtés sur la mer, je crus voir vers le nord-est une petite île. Avec mon télescope , je l’aperçus clairement, et je supposai qu’elle pouvait être éloignée de cinq lieues. L’alezan la prenait simplement pour un nuage ; car, n’ayant pas l’idée qn’il existent d’autres pays que le sien, sa vue ne pouvait distinguer les objets éloignés sur la mer aussi bien que nous qui sommes accoutumés à explorer cet élément.
Après que j’eus découvert cette île, je ne poussai pas plus loin mes recherches , et je me décidai à en faire la première station de mon exil, abandonnant le reste cà la fortune.
Je retournai au logis avec mon camarade, et après avoir un peu raisonné ensemble , nous allâmes dans une forêt qui était peu éloignée, où moi avec mon couteau, et lui avec un caillou tranchant, emmanché fort adroitement, nous coupâmes plusieurs branches de chênes à peu près de la grosseur d’une canne, et quelques pièces plus grosses. Afin de ne point ennuyer le lecteur du détail de notre travail , il suffit de dire qu’en six semaines de temps , à l’aide de l’alezan qui faisait le gros ouvrage , je fis une espèce de canot à la façon des Indiens , mais beaucoup plus large, que je couvris de peaux d'yahous cousues ensemble avec du
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fil de ma fabrique. Je me fis une voile de ces mêmes peaux, ayant choisi pour cela celles de très-jeunes yahous , parce que celles des vieux auraient été trop dures et trop épaisses : je me fournis aussi de quatre rames ; je fis provision d’une quantité de chair cuite , de lapins et d’oiseaux, avec deux vases, l’un plein d’eau et l’autre de lait.
Je fis l’épreuve de mon canot sur un grand étang , et y corrigeai tous les défauts que j’y pus remarquer, bouchant toutes les voies d’eau avec du suif d’yahou , et tachant de le mettre en état de me porter avec ma petite cargaison. Je le mis alors sur une charrette, et le fis mener au rivage par des yahous , sous la conduite de l’alezan et d’un autre domestique.
Lorsque tout fut prêt , et que le jour de mon départ fut arrivé, je pris congé de mon maître, de madame son épouse , et de toute la maison , les yeux baignés
de larmes et le cœur percé de douleur. Mais Sou Honneur , soit par curiosité, soit par amitié ( si je puis sans vanité parler ainsi) , voulut me voir dans mon canot, et rassembla plusieurs de ses amis du A^oisinage pour raccompagner. Je fus obligé d’attendre plus d’une lieure à cause de la marée : alors , observant que le vent très-heureusement soufflait vers Tîle où j’avais l’intention de diriger ma course, je pris une seconde fois congé de mon maître; et comme j’allais me prosterner pour lui baiser les pieds, il me fit rhonneur de lever son pied droit de devant jusqu’à ma bouche. Je
VOYAGE CHEZ LES HOL YHiN HNMS. 285
n’ignore pas combien l’on m’a blâmé d’avoir cité cette dernière circonstance. Mes détracteurs veulent absolument trouver improbable qu’un aussi grand personnage eût daigné accorder une telle marque de distinction à une créature aussi abjecte. Je n’ai pas oublié non plus combien les voyageurs sont enclins à se vanter des faveurs extraordinaires qu’ils ont reçues; mais si ces censeurs connaissaient mieux le caractère généreux et courtois des Houybnhnms, ils cbangeraient certainement d’avis sur ce point.
Je présentai mes respects aux Houyhnbnms qui avaient accompagné mon maître, et, me jetant dans monciuiot, je m’éloignai du rivage.
CHAPITUE XI.
Dangereux voyage de l’auteur.—
Il arrive à la Nouvelle-Hollande ; il espère s’y établir, - 1! est percé d’une flèche par un sauvage.— Il est pris par un bâtiment portugais. — Grande civilité du capitaine. — L’auteur arrive en Angleterre.
E commençai ce Yoyage désespéré le 15 février 1715, à neuf heures du matin . Quoique j’eusse le vent favorable, je ne me servis d’abord que de mes rames r mais, considérant V|ue je serais bien j'^tôt las, et que le ' vent pouvait changer , je risquai de mettre à la voile ;
VOYAGE CHEZ LES HOLYHNHNMS. 287 et de cette manière, avec le secours delà marée, je cinglai environ l’espace d’une heure et demie, autant que je puis le conjecturer. Mon maître et ses amis restèrent sur le rivage jusqu a ce qu’ils m’eussent perdu de vue, et j’entendis plusieurs fois l’alezan crier . Hnuy ilia nyha majah yahou^ c’est-à-dire : « Prends bien garde à toi, gentil yahou. »
Mon dessein était de découvrir, si je pouA^ais, quelque petite île déserte , où je trouvasse seulement ma nourriture et de quoi me vêtir par mon travail. Cela m’aurait paru bien plus heureux que d’être le premier ministre de la cour la plus polie de l’Europe, tant j’avais horreur de retourner dans la société et sous l’empire des yahous. Dans une solitude semblable à celle que je désirais, je pourrais au moins jouir de mes pensées et réfléchir avec délice sur les vertus des inimitables Houyhnlinms, sans avoir la crainte de retomber dans les vices et la dépravation de mon espèce.
Le lecteur peut se souvenir que je lui ai dit que l’équipage de mon vaisseau s’était révolté contre moi, et m’avait emprisonné dans ma chambre; que je restai en cet état pendant plusieurs semaines, sans savoir dans quelle direction nous allions ; qu’enfin l’on me mit à terre, et que les matelots qui m’avaient débarqué affirmèrent par serment faux ou véritable qu’ils ne savaient en quelle partie du monde nous nous trouvions. Je crus néanmoins alors que nous étions à dix degrés au sud du cap de Bonne-Espérance , ou environ à quarante -cinq degrés de latitude méridionale. Je l’inférai de quelques discours généraux que j’avais
•288 QLATHIE3IE PARTIE,
entendus dans le vaisseau , au sujet du dessein qu’on avait d’aller à Madagascar. Quoique ce ne fût là qu’une conjecture, je ne laissai pas de prendre le parti de cingler à l’est , espérant mouiller au sud-est de la côte de laAouvelle-Hollande, et de lame rendre à l’ouest dans quelqu’une des petites îles qui sont aux environs. Le veut était directement tà l’ouest, et vers les six heures du soir, je supputai que j’avais fait environ dix-huit lieues vers l’est.
Ayant alors découvert une très-petite île éloignée tout au plus d'une lieue et demie, j'y abordai en peu de temps. Ce n’était qu’un vrai rocher, avec une petite haie que les tempêtes y avaient formée. J’amarrai mon canot en cet endroit; et ayant grimpé sur un des côtés du rocher, je découvris vers l’est une terre qui s’étendait du sud au nord. Je passai la nuit dans mon canot ; et le lendemain m'étant mis à ramer de grand matin, j'arrivai en sept heures à l’extrémité sud-est de la Nouvelle -Hollande. Cela me confirma dans une opinion que j’avais depuis long-temps, savoir que les mappemondes et les cartes placent ce pays au moins à trois degrés de plus à l’ouest qu’il n’est réellement. Je communiquai, il y a déjà plusieurs années, cette pensée à mon illustre ami 31. Herman 3Io]l, et lui donnai les raisons qui me l’avaient fait concevoir ; mais il a mieux aimé s’appuyer sur d'autres autorité^s.
Je n’aperçus point d’habitants à l’endroit où j’avais pris terre ; et , comme je n’avais point d’armes, je craignais de m’avancer dans le pays. Je ramassai quelques coquillages sur le rivage , et je les mangeai tout crus ,
VOYAGE CHEZ LES HO L Y HiNHNiHS. 280 n’osant pas allumer du feu , de peur de me faire ainsi découvrir par les naturels. Pendant les trois jours que je me tins caché dans cet endroit, je ne vécus que d’huîtres et de moules, afin de ménager mes petites
provisions. Je trouvai heureusement un ruisseau dont l’eau était excellente.
Le quatrième jour , m’étant risqué d’avancer un peu dans les terres, je découvris vingt ou trente sauvages sur une hauteur qui n’était pas h plus de cinq cents pas de moi. Ils étaient tous nus, hommes, femmes et enfants, et se chauffaient autour d’un grand feu, qui me fut indiqué par la fumée. Un d’eux m’aperçut, et me fit remarquer aux autres. Alors cinq de la troupe se détachèrent et vinrent à moi. Aussitôt je me mis à fuir vers le rivage, je me jetai dans mon canot, et je ramai de toute ma force. Les sauvages, observant ma retraite, coururent après moi, et, avant que j’eusse gagné le
Tl.
large, ils me décochèrent une flèche qui m’atteignit au
genou gauche , et m’v fit une large blessure dont je porterai la marque jusqu’au tombeau. Je craignis que la pointe ne fût empoisonnée ; aussi, ayant ramé vigoureusement , et m étant mis hors de la portée du trait ( le temps se trouvant calme) , je tachai de bien sucer ma plaie , et ensuite je la pansai comme je pus.
J’étais extrêmement embarrassé : je n’osais retourner à l’endroit où j’avais été attaqué; mais je me dirigeais du côté du nord, et il me fallait toujours ramer, parce que j’avais le Aent du nord-est. Tandis que je jetais les yeux de tous côtés pour découvrir quelque place où je pusse débarquer, j’aperçus au nord-nord-est une voile qui à chaque instant croissait à mes yeux. J’hésitais à prendre la résolution d’attendre ce batiment ; l’horreur que j’avais conçue pour toute la race des yahous l’emporta enfin, et, virant de bord, je rentrai dans la petite baie , résolu à me livrer à un barbare plutôt qu’à
VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. 291 vivre avec des yahous européens. J’approchai mon canot Je plus qu’il me fut possible du rivage; et pour moi je me cachai à quelques pas de là, derrière une petite roche qui était Yoisine de ce ruisseau dont j’ai parlé.
Le vaisseau s’avança environ à une demi-lieue de la haie, et envoya sa chaloupe avec deux tonneaux pour y faire de l’eau (car la place, à ce qu’il paraît, était bien connue) ; mais je ne les vis que lorsqu’ils furent tout près de terre , et il n’était plus temps pour moi de chercher un autre refuge. Les matelots, en débarquant à terre, virent d’abord mon canot ; et s’étant mis à le visiter , il reconnurent sans peine que celui à qui il appartenait n’était pas loin. Quatre d’entre eux, bien armés , cherchèrent de tous côtés aux environs , et enfin me trouvèrent couché la face contre terre derrière la roche. Ils furent d’abord surpris de ma figure , de mon habit de peaux de lapin, de mes souliers de bois et de mes bas fourrés; et d’après ces apparences, ils conclurent que je n’étais pas du pays , où tous les habitants allaient nus. Un d’eux m’ordonna en portugais de me lever, et me demanda qui j’étais. J’entendais bien cette langue, et, me relevant, je lui dis que j’étais un pauvre yahou banni du pays des Houybnhnms, et que je le conjurais de me laisser aller. Ils furent surpris de m’entendre parler leur langue, et jugèrent, par la couleur de mon visage, que j’étais Européen; mais ils ne savaient ce que je voulais dire par les mots d’yahou et de houyhnbnm; et ils ne purent en même temps s’empêcher de rire de mon accent , qui ressemblait au hennissement d’un cheval.
Cependant je tremblais à leur aspect , je les priai de nouYeau de me laisser, et je me préparais à retourner à mon canot, lorsqu’ils mirent la main sur moi, m'obligèrent de leur dire de quel pays j’étais , d’où je venais , et me firent encore d’autres questions. Je leur répondis que j’étais né en Angleterre, d’où j’étais parti il y avait environ cinq ans , et qu’alors la paix régnait entre leur pays et le mien ; qu’ainsi j’espérais qu’ils voudraient bien ne me point traiter ne ennemi.
VOYAGE CHEZ LES HOLÏHÎNHAMS. 293 puisque je ne leur voulais aucun mal , et que j’étais un pauvre yahou qui cherchais quelque île déserte où je pusse passer dans la solitude le reste de ma vie infortunée.
Lorsqu’ils me parlèrent , d’abord je fus saisi d’étonnement, et je crus voir un prodige. Cela me paraissait aussi CAtraordinaire que si j’entendais aujourd'hui un chien ou une vache parler en Angleterre, ou bien un yahou dans le pays des Houyhnhnms. L’honnète Portugais était également étonné de mon étrange habit et de ma singulière manière de prononcer les mots , quoiqu'il m’entendît fort bien. Ils me parlèrent avec toute l’humanité possible, me dirent de me consoler, et qu’ils étaient surs que leur capitaine voudrait bien me prendre sur son bord et me mener gratis à Lisbonne, d’où je pourrais passer en Angleterre; que deux d'entre eux iraient dans un moment trouver le capitaine pour l’informer de ce qu’ils avaient vu et recevoir ses ordres ; mais qu’en même temps , à moins que je ne leur donnasse ma parole de ne point m’enfuir , ils allaient me lier. Je pensai que je n’avais rien de mieux à faire que d’accepter leur proposition.
Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures ; mais je leur donnai peu de satisfaction , et tous conclurent que mes malheurs m’avaient troublé l’esprit. Au bout de deux heures , la chaloupe qui était allée porter de l’eau douce aux vaisseaux revint avec ordre de m’amener tout de suite à bord. Je me jetai à genoux pour les prier de me laisser en liberté ; mais ce fut en vain : je fus lié et mis dans la chaloupe, et en
cet état conduit à bord et ensuite dans la chambre du
capitaine.
Il s’appelait Pedro de Mendez : c’était un homme très-généreux et très-poli. Tl me pria d’abord de lui dire qui j’étais , et ensuite me demanda ce que je voulais boire et manger, en m’assurant que je serais traité comme lui-même ; il me dit enfin des choses si obligeantes, que j’étais tout étonné de trouver tant de bonté dans un yabou. Cependant je restai sombre et silencieux, et j’étais près de m’évanouir à la seule odeur de ce capitaine et de ses hommes. Enfin je demandai à manger des provisions que j’avais dans mon canot; mais il ordonna qu’on me servît un poulet et qu’on me fit boire du vin excellent , et il me fit dresser un lit dans une cabine très-propre. Je ne voulus point me déshabiller, et je me jetai sur le lit dans l’état où j’étais. Au bout d’une demi-heure, tandis que tout l’équipage était à dîner , je m’échappai de ma chambre, dans le dessein de me jeter dans la mer et de me sauver à la nage, plutôt que de continuer de vivre parmi les yahous; mais un des matelots m’empêcha d’accomplir mon dessein ; et le capitaine , ayant été informé de ma tentative, ordonna de m’enchaîner dans ma cabine.
Après le dîner , Don Pedro vint me trouver, et voulut savoir quel motif m’avait porté à un acte aussi désespéré. Il m’assura en même temps que son unique désir était de me rendre service , et me parla d’une manière si touchante et si persuasive, que je commençai à le regarder comme un animal un peu raisonnable. Je lui racontai brièvement fhistoire de mon voyage , la
révolte de mon équipage, le pays dans lequel j’avais été abandonné, et les cinq années de mon séjour en ce pays. Il parut considérer tout cela comme des rêves ou des visions . ce qui m’offensa extrêmement. J’avais en effet oublié la faculté de mentir commune chez les yabous dans tous les pays où ils dominent , et conséquemment leur disposition à douter de la sincérité de leurs semblables. Je lui demandai si c’était la coutume dans son pays de dire la chose qui n’est pas. Je l’assurai que je ne savais presque plus ce qu’il entendait par une fausseté , et que j’aurais vécu mille ans parmi les Houyhnhnms sans entendre un seul mensonge , même de la bouche du dernier des valets ; qu’au surplus il croirait ce qu’il lui plairait , mais qu’en retour de ses bontés et par indulgence pour sa nature pervertie , je répondrais à toutes les objections qu’il voudrait bien me faire, et qu’il pourrait facilement connaître la vérité.
Le capitaine , homme sensé , après avoir tâché de me prendre en contradiction sur certaines parties de mon histoire, commença à avoir meilleure opinion de ma sincérité.
11 me dit que, puisque je fesais profession d’un si grand attachement à la vérité, il voulait que je lui donnasse ma parole d’honneur de rester avec lui pendant tout le voyage , sans songer à attenter à ma vie ; qu’autrement il m’enfermerait jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Lisbonne, Je lui promis ce qu’il exigeait de moi; mais je lui déclarai en même temps que je souffrirais plutôt les traitements les plus fâcheux que de consentir jamais à vivre parmi les yahous.
Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Pour témoigner au capitaine combien j’étais sensible à ses honnêtetés , je m’entretenais quelquefois avec lui lorsqu’il m’en priait instamment, et je tachais alors de lui cacher mon antipathie pour l’espèce humaine; mais ce sentiment éclatait malgré moi, et il n’avait pas Pair d’y prendre garde. Cependant je passais la plus grande partie de la journée dans ma cabine, afin d’éviter de voir ou lui ou ses hommes.
Le capitaine me pressa plusieurs fois de quitter mes vêtements de peaux de lapin, et m’offrit de me prêter ses meilleurs habits ; mais je le remerciai de ses offres, ayant horreur de mettre sur mon corps ce qui avait été porté par un yahou. Je le priai seulement de me prêter deux chemises blanches , qui , ayant été bien lavées depuis qu’il s’en était servi , ne pouvaient pas , à ce que j’imaginais , me souiller autant. Je les mettais
VOYAGE CHEZ LES HOL YHPS H A 31 S. 297 tour à tour, de deux jours l’un, et j’avais soin de les laver moi-même.
3» ous arrivâmes à Lisbonne le 15 novembre 1715. Avant de descendre à terre, le capitaine me força de
prendre son manteau pour empêcher la canaille de nous huer dans les rues. Il me conduisit à sa maison , et , à mon instante prière , il me logea à l’étage le plus élevé et sur le derrière du bâtiment. Je le conjurai de ne dire à personne ce que je lui avais raconté de mon séjour chez les Houyhnhnms, parce que si mon histoire était sue, je serais bientôt accablé des visites d’une infinité de curieux , et probablement exposé à être pris et brûlé par l'inquisition.
Le capitaine vint à bout de me faire accepter un ba- II 3S
bit neuf complet; mais je ne voulus pas permettre au tailleur de me prendre mesure. Don Pedro étant à peu près de ma taille , mon habit fait à sa mesure allait assez bien. Il me procura les autres choses nécessaires , le tout absolument neuf; et je les laissai à l’air pendant vingt-quatre heures avant de m’en servir.
Le capitaine, qui n’était point marié, n’avait que trois domestiques, auxquels il ne permettait pas de nous servir à tahle; et toute sa conduite était si obligeante à mon égard , il avait d’ailleurs un si bon esprit humain , tant de bon sens pour un yahou, que je finis par tolérer sa compagnie. Il eut assez de crédit sur moi pour m’engager à regarder par la fenêtre donnant sur
la cour ; par degrés je fus entraîné à loger dans une autre chambre dont la fenêtre donnait sur la rue. 11 me fit regarder par cette fenêtre; mais je me retirai
VOYAGE CHEZ LES HOüYHINHNMS. *299
tout épouvanté. Huit jours après, il m’entraîna à venir ' m’asseoir à la porte.
Si ma terreur cessa par degrés, ma haine et mon mépris allaient croissant. Enfin je fus assez hardi pour accompagner Don Pedro par la ville; mais je tenais alors mes narines bouchées avec de la rue ou avec du tabac.
:m QUATRIEME PARTIE.
Dix jours après mon arrivée, Don Pedro, à qui j’avais expliqué Tétai de ma famille et de mes affaires, me dit que j’étais obligé en honneur et en conscience de retourner dans mon pays, et de vivre dans ma maison avec ma femme et mes enfants. Il m’avertit en même temps qu’il y avait dans le port un vaisseau prêt à faire voile pour l’Angleterre , et m’assura qu’il me fournirait tout ce qui me serait nécessaire pour mon voyage. Il serait fastidieux de répéter ici les raisons par lesquelles il combattit mes objections. Il disait que je ne pourrais trouver une île solitaire , comme je la désirais; mais qu’il me serait facile de vivre chez moi aussi reclus que je le souhaiterais.
Je me rendis à la fin, ne pouvant mieux faire; je quittai Lisbonne le 24 novembre , et m’embarquai sur un vaisseau marchand ; mais je ne demandai seulement pas à qui il appartenait. En me disant adieu il m’embrassa , et je supportai cette caresse sans montrer trop de répugnance. Don Pedro m’accompagna jusqu’au port, et me prêta la valeur de vingt livres sterling. Durant ce voyage, je n’eus aucun commerce avec le capitaine ni avec personne de l’équipage , et je prétextai une maladie pour pouvoir toujours rester dans ma cabine. Le 5 décembre 1715 , nous jetâmes l’ancre aux Dunes environ sur les neuf heures du matin, et à trois heures après midi j’arrivai à Redriff en bonne santé, et me rendis au logis.
Ma femme et toute ma famille, en me revoyant, me témoignèrent leur surprise et leur joie ; car ils m’avaient cru mort. Mais je dois avouer que leur vue me
VOYAGE CHEZ LES HOÜYHAHNMS. 301 remplit d’aversion, de dégoût et de mépris, d’autant plus que je pensais à l’étroite alliance qui existait entre nous ; car, bien que depuis mon malheureux exil de la terre des Houvhnhnms j’eusse pris sur moi de supporter la vue des yahous , et de converser avec Don Pedro de Mendez, ma mémoire et mon iracigination étaient sans cesse remplies des idées et des vertus de ces nobles Houyhnhnms. Et quand je songeais que par mon union avec une femelle yahou j’étais devenu le père de plusieurs de ces animaux , je me sentais pénétré de honte et d’horreur.
A mon entrée à la maison , ma femme me serra dans ses bras et me donna un baiser; et comme je m’étais déshabitué de l’attouchement de l’odieuse espèce de-
puis des années, je tombai dans une défaillance qui dura pbjs d’une heure. 11 y a cinq ans , au moment où j’écris, que je suis de retour en Angleterre. La première année, je ne pouvais endurer la vue de ma femme et de mes enfants, et leur odeur me semblait intolérable; j’aurais encore bien moins souffert qu’ils se missent à table avec moi. A cette heure ils n’oseraient toucher mon pain ou boire dans mon verre ; et je ne permets à aucun d’eux de prendre ma main. Le premier argent dont je pus disposer fut employé à acheter deux jeunes chevaux entiers, que je tins dans une bonne écurie; et, après eux, le palefrenier est mon plus grand favori; je me sens égayé, ranimé par l’odeur qu’il prend dans l’écurie. Mes chevaux m’entendent assez bien, et je cause avec eux au moins quatre heures par jour. Ils sont étrangers à la bride et à la selle , et vivent en grande intimité avec moi et très-amic<dement l’un avec l’autre.