‹ Voyages de Gulliver: dans des contrées lointainesChapitre 12 sur 43 · AVIS DES ÉDITEURS · texte numérisé non relu

AVIS DES ÉDITEURS

Les lecteurs qui, en parcourant celle première partie des Voyages de Gulliver, auront élé lentes de rapprocher du lexte anglais la traduction que nous oiïrons aujourd'hui au public, doi?ent lui avoir reconnu un genre de mérite que nous nous sommes constamment attachés à lui assurer, savoir celte fidélité scrupuleuse à laquelle un écrivain aussi émiuenl que Swifl avait des droits incontestables, et que néanmoins son premier et unique traducteur jusqu'à ce jour avait violée par les plus incroyables altérations.

Que la censure , effrayée des hardiesses philosophiques du doyen de Saint -Patrick, ail exigé de nombreuses et de graves suppressions; qu'elle les ait facilement obtenues de l'antagoniste de Voltaire, de l'abbé l^esfoulaines : cela se comprend. Mais ce qui ne peut se justifier d'aucune façon, c'est que ce littérateur, homme de savoir et de goût, et digne d'apprécier et de reproduire Gulliver, ait cru pouvoir interpoler tanlûl des phrases, tantôt des pages entières, qui dénaturent l'esprit et le ton de l'ouvrage.

Toutefois, nous devons reconnaître que, dans ses écarts, Desfontaines n'a pas toujours élé malheureux au même degré ; et , pour nous montrer justes envers lui, nous nous plaisons à rapporter, sous la forme d'appendice et Cil ayant soin de l'isoler du lexte, un passage dans lequel il nous parait avoir assez habilement développé et complété le chapitre VI, relatif aux mœurs des habitants de Lillipul.

APPENDICE

AU

ES Lilliputiens sont persuadés autrement que nous ne le sommes en Europe, que rien ne demande plus de soin et d'application que l'éducation des enfants. Il est aisé , disent ils. ^^'. de semer et de planter ; mais de conserver ■> certaines plantes, de les faire croître heureusement , de les défendre contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et les orages de Tété, contre les attaques des insectes, de leur faire enfin porter des fruits en abondance , c'est l'effet de l'attention et des peines d'un jardinier habile.

Us prennent garde que le maître ail plutôt un esprit bien fait qu'un esprit sublime , plutôt des mœurs que de la science; ils ne peuvent souffrir ces maîtres qui étourdissent sans cesse les oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de discussions frivoles, de remarques puériles, et qui, pour leur apprendre l'ancienne langue de leur pays, qui n'a que peu de rapport avec celle qu'on y parle aujourd'hui , accablent leur esprit de règles et d'exceptions , et laissent là l'usage et l'exercice , pour farcir leur mémoire de principes superflus et de préceptes épineux; ils veulent que le maître se familiarise avec dignité.

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rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme et le sérieux affecté ; il doit , selon eux , plutôt s'abaisser

que sVlever devant son disciple; et ils jugent l'un plus difficile (jue l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'effort et de vigueur, et toujours plus d'atlentiou, pour descendre sûrement que pour monter.

Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie , qu'à l'enrichir de connaissances curieuses, presque toujours inutiles. On leur apprend donc de bonne heure à être sages et philosophes, afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter philosophiquement. N'est-il pas ridicule, disent-ils, de n'eu connaître la nature et le véritable usage que lorsqu'on y est devenu inhabile, d apprendre à vivre quand la vie est presque passée , et de commencer à devenir homme lorsqu'on va ces-er de l'être?

On leur propose des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de leurs fautes; et ceux qui savent le mieux raisonner sur leurs propres défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu'ils soient curieux et qu'ils fassent souvent des questions sur tout ce qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent; et Ton punit très-sévèrement ceux qui, à la vue d'une chose extraordinaire et remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité.

(m leur recommande d'être très-fidèles, très-soumis^ très-

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altachés au prince , mais d'un attachement général et de devoir, et non d'un attachement particulier^ qui blesse souvent la couscience et toujours la liberté , et qui expose à de grands malheurs. Les maîtres d'histoire se mettent moins en peine d'apprendre à leurs élèves la date de tel ou tel événement, que de leur peindre le caractère , les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des généraux d'armée et des ministres; ils croient qu'il

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leur importe assez peu de savoir qu'en telle année et eu tel mois, telle bataille a été donnée^ mais beaucoup plus de considérer combien les hommes dans tous les siècles sont barbares^ brutaux^ injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie sans nécessité , et à attenter à celle des autres sans raison ; combien les combats déshonorent l'humanité , et combien les motifs doivent être puissants pour en venir à cette extrémité funeste : ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de toutes , et ils apprennent moins aux jeunes gens à retenir les faits qu'à les juger.

Ils veulent que l'amour des sciences soit borné, et que chacun choisisse le genre d'éludé qui convient le plus à son inclination et à son talent ; ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie li-op que d'un homme qui mange trop, persuadés que l'esprit a ses indigestions comme le corps. Il n'y a que l'empereur seul qui ait une vaste et nombreuse bibliothèque. A l'égard de quel-

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ques particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde

comme des ânes chargés de livres.

La philosophie chez ces peuples est très -gaie, et ne consiste pas en ergotismes comme dans nos écoles; ils ne savent ce que c'est que baroco et barcdipton, que ca tégories, que termes de la première et de la seconde intention , et autres sottises épineuses de la dialectique, qui n'apprenneut ^!^^HIH& pas plus à raisonner qu'à danser.

Leur philosophie consiste à établir des principes infaillibles, qui conduisent l'esprit à préfère r

rétat médiocre d'un honnête homme aux richesses et au faste

d'un linaucier , et les victoires remportées sur ses passions a celles d'un conquérant. Elle leur apprend à vivre durement, et à fuir tout ce qui accoutume les sens à la volupté , tout ce qui rend

l'âme trop dépendante du corps et affaiblit sa liberté. Au reste, on leur représente toujours la vertu comme une chose aisée et agréable.

On les exhorte à bien choisir leur état de vie, et Ton tâche de leur faire apprendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins égard aux facultés de leurs parents qu'aux facultés de leur âme; en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre d'État, et le fils d'un seigneur est marchand.

Ces peuples n'estiment la physique et les mathématiques qu'autant que ces sciences sont avantageuses à la vie et aux progrès des arts utiles. En général, ils se mettent peu en peine de connaître toutes les parties de l'univers, et aiment moins à raisonner sur l'ordre et le mouvement des corps physiques qu'à jouir de la nature sans l'examiner. A l'égard de la métaphysique , ils la regardent comme une source de visions et de chimères.

Ils haïssent l'affectation dans le langage et le style précieux , soit en prose, soit en vers; et ils jugent qu'il est aussi impertinent de se distinguer par sa manière de parler que par celle de

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s*habiller. Un au leur qui quitte le style pur, clair et sérieux , pour employer un jargon bizarre et guindé, et des métaphores recherchées et insolites, est poursuivi et hué dans les rues comme un masque de carnaval.

On cultive parmi eux le corps et l'âme tout à la fois, parce qu'il s'agit de dresser un homme , et qu'on ne doit pas former l'un sans l'autre. C'est, selon eux, une paire de chevaux attelés ensemble qu'il faut conduire à pas épaux. Tandis que vous ne formez, disent-ils, que l'esprit d'un enfant, son extérieur devient grossier et impoli ; tandis que vous ne lui formez que le corps , la stupidité et Tignorance s'emparent de son esprit.

H est défendu aux maîtres de châtier les enfants par la douleur ; ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible, par la honte, et surtout parla privation de deux ou trois leçons, ce qui les mortifie extrêmement, parce qu'alors ou les abandonne à eux-mêmes, et qu'on fait semblant de ne pas les juger dignes d'instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu'à les rendre timides; défaut très -préjudiciable, et dont on ne guérit jamais.

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