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je grimpai jusqu'au sommet d'une montagne escarpée, d'où je découvris une partie du pays. Je le trouvai parfaitement cultivé; mais ce qui me surprit d'abord fut la grandeur de Therbe, qui me parut avoir plus de vingt pieds de hauteur.
Je pris un grand chemin, qui me sembla tel, quoiqu'il ne fût pour les habitants qu'un petit sentier qui traversait un champ d*orge. Là, je marchai pendant quelque temps; mais je ne pouvais presque rien voir, le temps de la moisson étant proche et les blés étant hauts de quarante pieds au moins. Je cheminai pendant une heure avant de pouvoir arriver à l'extrémité de ce cbamp, qui était enclos d'une haie haute au moins de cent vingt pieds : pour les arbres, ils étaient si grands, qu'il me fut impossible d'en apprécier l'élévation. Une borne séparait ce champ d'un autre enclos. Quatre marches conduisaient à une longue pierre , sur laquelle on passait d'un côté à l'autre ; mais je n'aurais pu franchir ce passage, les degrés ayant six pieds de haut, et la pierre qui les couronnait plus de vingt pieds.
Je tâchai de découvrir un passage à la haie, quand j'aperçus dans le champ voisin un habitant de la même taille que celui que j'avais vu dans la mer poursuivant notre chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, et il faisait envii'on ciuq toises par enjambée, autant que je pus en juger. Je fus frappé d'une frayeur extrême , et je courus me cacher dans le blé , d'où je le vis arriver à une ouverture de la haie, jetant les
yeux çà et là, et appelant d'une voix plus grosse et plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte -voix : le son était si fort
et partait de si haut, que je crus entendre le tonnerre. Aussitôt sept hommes de sa taille s'avancèrent vers lui , tenant chacun
VOYAOE A BROBDINONAO. 131
une faucille de la grandeur de six faux. Ces gens n'étaient pas aussi bien habillés que le premier ^ dont ils semblaient être les domestiques. D'après les ordres qu*il leur donna , ils allèrent couiner le blé. dans le champ où j'étais couché. Je m'éloignai d'eux autant que je pus; mais je ne me déplaçais qu avec une difficulté extrême, car les tuyaux du blé n'étaient guère qu'à un pied l'un de l'autre, en sorte que je me glissais très -péniblement dans cette espèce de forêt. Je m'avançai cependant jusqu'à un endroit du champ où la pluie et le vent avaient couché le blé : il me fut alors tout à fait impossible d'aller plus loin; car les tuyaux étaient tellement entrelacés , qu'il n'y avait pas moyen de ramper au travers , et les barbes des épis tombés étaient si fortes et si pointues, qu'elles perçaient mon habit et m'entraient dans la chair. Cependant j'entendais les moissonneurs qui n'étaient qu'à cinquante toises de moi. Épuisé, réduit au désespoir, je me couchai entre deux sillons, et je souhaitai d'y finir mes jours, me représentant ma veuve désolée, mes enfants orphelins , et déplorant la folie qui m'avait fait entreprendre ce second voyage contre l'avis de tous mes amis et de tous mes parents.
Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empêcher de songer au pays de Lilliput , où j'avais été regardé comme le plus grand prodige qui eût jamais paru dans le monde, où j'avais été capable d'entraîner toute une flotte d'une seule main , et de faire d'autres actions merveilleuses dont la mémoire sera éternellement conservée dans les chroniques de cet empire, et que la postérité croira avec peine , quoique attestées par toute une nation.
Je pensai combien il serait mortifiant pour moi de paraître aussi misérable aux yeux de la nation chez laquelle je me trouvais alors, qu'un Lilliputien le serait parmi nous; mais je regardais cela comme le moindre de mes malheurs; car on remarque que les créatures humaines sont ordinairement sauvages et cruelles en proportion de leur taille ; et , d'après cela , que pouvais- je attendre, sinon de n*être bientôt qu'un morceau dans la bouche du premier de ces hommes monstrueux qui nie saisirait !
Les savants ont bien raison de dire qu'il n'y a rien de grand ou de petit que par comparaison. Peut-être les Lilliputiens trouveront-ils quelque nation plus petite à leur égard qu'ils ne nie le parurent ; et qui sait si cette race j;igantesque ne serait pas une
nation lilliputienne par rapport à celle de quelque pays que nous n'avons pas encore découvert?
Au milieu de mes frayeurs et de mon étonnement, je ne pouvais me défendre de ces réflexions philosophiques , lorsqu'un des moissonneurs, s'approchant à cinq toises du sillon où j'étais couché, me fit craindre que, pour peu qu'il marchât encore, je ne fusse écrasé sous son pied, ou coupé en deux par sa faucille : c'est pourquoi, le voyant avancer, je me mis à crier aussi fort que la frayeur dont j'étais saisi put me le permettre. Aussitôt le géant s'arrêta; et, regardant avec attention autour de lui et à ses pieds, il m'aperçut enfin. Il me considéra quelque temps avec la circonspection d'un homme qui t&che d'attraper un petit animal dangereux de manière à n'être ni égratigné ni mordu , comme j'avais fait moi-même quelquefois avec une belette eu Angleterre. Enfin il eut la hardiesse de me prendre parle milieu du corps entre son index et son pouce, et de me soulever à une toise et demie de ses yeux, afin d'observer ma figure plus exactement. Je devinai son intention , et je résolus de ne faire aucune résistance, tandis qu'il me tenait en l'air à plus de soixante pieds de terre, quoiqu'il me serrât horriblement les côtes , par la crainte qu'il avait que je ne glissasse entre ses doigts. Tout ce que j'osai faire fut de lever les yeux vers le ciel, de joindre les mains dans la posture d'un suppliant, et de dire quelques mots d'un accent humble et triste, conforme à lëtat où je me trouvais alors , car je craignais à chaque instant qu'il ne voulût m'écraser, comme nous écrasons d'ordinaire les petits animaux qui nous déplaisent; mais ma bonne étoile voulut qu'il fût touché de ma voix et de mes gestes, et il commença à me regarder comme quelque chose de curieux, étant bien surpris de m'entendre articuler des mots, quoiqu'il ne les comprit pas.
Cependant je ne pouvais m'empêcher de gémir et de verser des larmes ; et , en tournant la tète , je lui donnais à entendre , autant que je pouvais , combien il me faisait de mal avec sou pouce et son doigt. Il me sembla qu'il comprenait la douleur que je ressentais; car, levant un pan de son justaucorps, il me mit doucement dedans, et aussitôt il courut vers son nudtre, qui était un riche laboureur, et le même que j'avais vu d'abord dans le cbauip.
Le laboureur prit un petit brin de paille à peu près de la grosseur d'une canne^ et avec ce brin il leva les pans de mon justaucorps, qu'il me parut prendre pour une espèce de couverture
que la nature m'avait donnée : il soufQa mes cheveux pour mieux voir mon visage; il appela ses valets , et leur demanda, autant que je pus en juger, s'ils avaient jamais vu dans les champs aucun animal qui me ressemblât. Ensuite il me plaça doucement à terre et à quatre pattes; mais je me levai aussitôt et mai chai gravement, allant et venant, pour faire voir que je n'avais pas envie de m'enfuir. Us s'assirent tous en rond autour
i3l SECONDE PARTIE.
de moi pour mieux observer mes mouvements. J'ôtai mon chapeau, et fis une révérence très-humble au paysan; je me jetai à
ses genoux , et je prononçai plusieurs mots aussi fortement que je pus; ensuite je tirai une bourse pleine d*or de ma poche, et la lui présentai respectueusement. Il la reçut dans la paume de sa main, et la porta près de son œil pour voir ce que c'était; puis il la tourna plusieurs fois avec la pointe d'une épingle, qu'il tira de sa manche; mais il n'y comprit rien.
Voyant cela, je lui fis signe de poser sa main à terre; et, prenant la bourse, je l'ouvris et répandis toutes les pièces d'or dans le creux de sa main. Il y avait six pièces espagnoles de quatre pistoles chacune, sans compter vingt à trente pièces plus petites. Je le vis mouiller son petit doigt sur sa langue , et lever une de mes pièces les plus grosses, et ensuite une autre, mais il me sembla tout à fait ignorer ce que c'était : il me fit
signe de les remettre dans ma bourse, et la bourse dans ma poche ^ ce que je fis après avoir renouvelé mon oflVe à plusieurs reprises, et vu qu'il n'y avait rien de mieux à faire.
Le laboureur fut alors persuadé qu'il fallait que je fusse une petite créature raisonnable. Il me parla plusieurs fois ; mais le son de sa voix m'étourdissait comme celui d'un moulin à eau : cependant ses mots étaient bien articulés. Je répondis aussi fortement que je pus en plusieurs langues, et souvent il prêta l'oreille à une toise de moi, mais inutilement. Alors il renvoya ses gens à leur travail ; et , tirant son mouchoir de sa poche , il le plia en deux et retendit sur sa main gauche, qu'il avait mise à terre, me faisant signe d'entrer dedans; ce que je pus faire aisément, car elle n'avait pas plus d'un pied d'épaisseur. Je crus devoir obéir; et, de peur de tomlier, je me couchai tout de mon long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa; de cette façon, il m'emporta chez lui. Là, il appela sa femme et me montra
à elle; mais elle jeta des cris effroyables et recula comme font
les femmes en Aogleterre à la vue d'un crapaud ou d'une araignée. Cependant^ lorsqu'au bout de quelque tem|>s elle eut vu toutes mes manières , et mon obéissance aux signes que faisait son mari, elle s'habitua promptement à ma vue, et elle en vint par degrés à m'aimer tendrement.
Il était environ midi, et un domestique servit le dîner. Ce repas, conforme à la vie simple d'un laboureur, consistait en viande grossière, servie dans un plat d'environ vingt -qnatre pieds de diamètre. Le laboureur, sa femme, trois enfanis et une vieille grand'mère , composaient la compagnie. Lorsqu'ils
furent assis, le fermier me plaça à quelque distance de lui sur la table, qui était à peu près haute de trente pieds; je me tins aussi loin que je pus du bord, de crainte de tomber. La femme coupa un morceau de viande, ensuite elle émielta du pain sur une assiette de bois qu'elle plaça devant moi. Je lui fis une révérence profonde; et, tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis à manger, au grand étonnement de la société.
La maîtresse envoya sa servante chercher une petite tasse qui servait à boire des liqueurs, et qui contenait environ douze pintes, et la remplit de boisson. Je levai le vase avec une grande ditiicuHé ; et, d'une manière très- respectueuse, je bus à
VOYAGE A BA0BDINGNA6. i37
la santé de madame ^ prononçant les mots aussi fortement que je pouvais en anglais ; ce qui fit faii*e à la compagnie de si grands éclats de rire, que peu s'en fallut que je n'en devinsse sourd. Celte boisson avait à peu près le goAt du petit cidre , et ifétait pas désagréable. Le maître me fit signe de venir à côté de son assiette de bois; mais, en marchant trop vite sur la table y une petite croûte de pain me fit broncher et tomber sur le visage, sans pourtant me blesser. Je me levai aussitôt; et, remarquant que ces bonnes gens étaient fort touchés de mon accident, je pris mon chapeau, et, le faisant tourner sur ma tôte, je fis trois acclamations pour marquer que je n'avais poiut reçu de mal ; mais comme je m'avançais vers mon maître (c'est le nom que je lui donuerai désormais), le dernier de ses fils, qui était assis le plus près de lui , et parai^sait avoir environ dix ans et être très-mahn, me prit par les jambes , et me tint si haut dans l'air, que je tremblai de tout mon corps. Son père m arracha de ses mains, et en même temps lui donna sur l'oreille gauche wn soufllet qui aurait suffi à renverser un escadron de cavalerie européenne , et lui ordonna de se lever de table; mais, ayant à craindre que le garçon ne gardât quelque ressentiment contre moi, et me souvenant que tous les enfants chez, nous sont naturellement méchants à l'égard des oiseaux , des lapins, des petits chats et des petits chiens, je me mis à f^enoux ; et montrant le petit garçon , je me fis entendre à mon maître autant que je pus , et le priai de pardonner à son fils. Le père y consentit, et Tenfant i éprit sa chaise; alors je m'avançai jusqu'à lui / et lui baisai la main.
Au milieu du dîner, le chat favori de ma maîtresse sauta sur
elle. J'entendis derrière moi un bruit ressemblant à celui de douze métiers à bas ; et ^ tournant la tète , je vis que c'était un chat qui faisait ce qu*on appelle le rouet. 11 me parut trois fois plus gros qu'un bœuf, à en juger par sa tète et ime de ses pattes, que j'aperçus pendant que sa maîtresse lui donnait à manger et lui faisait des caresses. La physionomie féroce de cet animal me déconcerta tout à fait ^ quoique je me tinsse au bout le plus éloigné de la table, à la distance de cinquante pieds, et quoique ma maîlresse tint le chat de peur qu'il ne s'élançât sur moi; mais il n'y avait point de danger; car mon maître me plaça à trois pieds du matou, et celui-ci ne fit pas la moindre attention à moi. D'ailleurs, je savais que lor-^qu'on fuit devant un animal féroce, ou qu'on parait avoir peur, on est infailliblement poursuivi ; je résolus donc de faire bonne contenance devant 1h chat, et île ne point paraître craindre ses gritfes. Je marchai hardiment devant lui , et je m'avançai jusqu'à dixhuit pouces, ce qui le fit reculer comme s'il eût eu lui-même» peur de moi. J'eus moins d'appréhension des chiens. Trois ou quatre entrèrent dans la salle, parmi le«^quels il y avait un niAtiu d'une grosseur égale à celle de quatre éléphants, et un lévrier plus haut que le mâtin, mais moins gros.
n ^ Aii
Sur la fin du dîner, la nourrice entra, portant dans ses bras un enfant de l'îge d'un an , qui, aussitôt qu'il m'aperçut, poussa des cris si forts, qu'on aurait pu, je crois, les entendre du pont de Londres jusqu'à Chelsea. L'enfant, me regardant comme
YOTAGE A BROBDINGNAG.
une poupée, criait afin de m'avoir pour lui servir de jouet La mère, par pure faiblesse , me mit à la portée de Tenfanl , qui se saisit bientôt de moi, et mit ma tète dans sa bouche , où je
commençai à hurler si horriblement, que l'enfant effrayé me laissa tomber; et je me serais infailliblement cassé la tète, si la mère n'avait pas tenu son tablier sous moi. La nourrice, pour apaiser son poupon, se servit d'un hochet, sorte de vaisseau creux rempli de grosses pierres, et attaché par un câble au milieu du corps de l'enfant; mais cela ne put le calmer, et elle se trouva réduite à se servir du dernier remède, qui fut de lui donner à teter. Il faut avouer que jamais objet plus révoltant ne s'était offert à ma vue. Je ne sais comment décrire ce sein monstrueux. Que Ton se figure qu'il avait six pieds de saillie, et au moins seize de circonférence. Le mammelon était gros comme la moitié de ma tète, et sa couleur et celle des alentours était nuancée par tant de taches et de boutons, qu'il n'y avait. rien de plus hideux; et je pouvais tout voir, car la nourrice s'était assise contre la table sur laquelle j'étais placé. Cela me fit penser que les belles peaux de nos dames ne nous semblent telles que parce qu'elles sont dans nos proportions ; et
en effets vus au microscope y les traits les plus frais et les plus unis paraissent grossiers et mal colorés.
Je me rappelle que , pendant mon séjour à Lilliput, le teint de ce peuple en miniature me semblait admirable Je le dis un jour à un savant de ce pays , et il me répondit que , quant à lui, mon visage, lorsqu'il le voyait de terre ^ lui paraissait beaucoup plus beau que lorsqu'il en était proche; et que la première fois que je Tavais pris dans ma main^ l'aspect de ma face l'avait presque effrayé. Il me dit qu'il découvrait de grands trous dans ma peau, que les poils de ma barbe étaient dix fois plus forts que les soies d'un sanglier, et que mon leint^ composé de différentes couleurs 9 était tout à fait désagréable^ quoique je sois blond ^ et que je passe pour avoir le teint assez beau. Une autre fois^ en parlant avec cet ami des dames de la cour ^ il me disait que celle-ci avait des taches de rousseur , celle-là le nez gros , une autre la bouche grande : tout cela m'avait échappé. Ces réflexions peuvent paraître inutiles; mais je les exprime, afin de ne point laisser l'idée que ces grandes créatures fussent difformes. Au contraire , c'est une assez belle race en général , et mon maître, quand je le voyais avec ses soixante pieds de hauteur, me paraissait très-bien fait.
Après le dîner, mon maître alla retrouver ses ouvriers; et, «1 ce que je pus comprendre par sa voix et par ses gestes , il chargea sa femme de prendre un grand soin de moi. J'étais bien las, et j'avais une grande envie de dormir; ma maîtresse , s'en apercevant, me mit dans son lit et me couvrit avec un mouchoir blanc, plus large que la grande voile d'un vaisseau de guerre.
Je dormis pendant deux heures, et songeai que j'étais chez moi avec ma femme et mes enfants; ce qui augmenta mon afiliction quand je m'éveillai , et me trouvai tout seul dans une chambre de deux à trois cents pieds de large , et de plus de deux cents de haut , et couché dans un lit large de dix toises. Ma maîtresse était sortie pour les affaires de la maison , et m'avait enfermé au verrou. Le lit était élevé de quatre toises : cependant quelques nécessités uatnrelles me pressaient de descendre, et je n'osais appeler; quand je l'eusse essayé,. c'eût été inutilement, avec une voix comme la mienne, et aussi éloigné que je l'étais de la cuisine, où la famille se tenait. Sur ces entrefaites , deux rats grimpèrent le long des rideaux , et se
mirent à courir sur le lit : Tun approcha de mon visage ; sur quoi je me levai tout effrayé et mis le sabre à la main pour me
défendre. Ces horribles animaux eurent Viusolence de m'atlaquer des deux côtés ; mais je fendis le ventre à Tun, et Tautre s'enfuit. Après cet exploit , je me promenai à [)etits pas sur le lit pour reprendre mes esprits. Ces animaux étaient de la grosseur d'un mâtin , mais infiniment plus agiles et plus féroces ; en sorte que si j'eusse quitté mou sabre avant de me coucher, j'aurais été infailliblement dévoré par eux.
Je mesurai la queue du rat mort, et j'estimai qu'elle avait quatre pieds environ ; mais je n'eus pas le courage de traîner son cadavre hors du lit; et comme j'y remarquai certains signes de vie, je l'achevai en lui appliquant un grand coup sur la gorge.
Bientôt après, ma maîtresse entra dans la chambre; me voyant tout couvert de sang, elle accourut et me prit dans sa main. Je lui montrai le rat mort , en souriant et en faisant d'autres signes, pour lui faire connaître que je n'étais pas blessé , ce qui lui donna de la joie. Je tâchai de lui faire comprendre mon désir d'être mis à terre , ce qu'elle fit ; mais ma modestie ne me permit pas de m'expliquer autrement qu'eu montrant du doigt la porte, et en faisant plusieurs révérences. La bonne femme m'entendit , non sans quelque difliculté , et ,
me reprenant dans sa main^ alla dans le jardin^ où elle me mit à terre. Je m'éloignai à cent toises environ; et lui faisant signe de ne pas regarder, je me cachai entre deux feuilles d'oseille , et y fis ce que vous pouvez deviner.
J'espère que le lecteur m'excusera si je m'arrête sur de tels détails, qui, bien que puérils ou grossiers pour des yeux vulgaires, sont cependant propres à faire naître dans Tesprit des philosophes des idées a[iplicables au bien public ou particulier, seul but de la publication de mes ouvrages. Je me suis surtout attaché , dans cette vue , à une exacte vérité , sans aucun ornement de science ou de langage. Tout ce qui m'est arrivé dans ce voyage a fait une si forte impression sur moi , ma mémoire Ta si fidèlement conservé, que je n'ai omis aucune circonstance importante. Mais, en relisant mon manuscrit , j'ai rayé plusieurs passages insignifiants, de peur d'être accusé d'une minutie fastidieuse, défaut dans lequel les voyaj.xnirs touilent assez fréquemment.