‹ Voyages de Gulliver: dans des contrées lointainesChapitre 24 sur 43 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

rkénoiQèn<* pipliqné par la physique et l'astronomie modernes.

— Grands progrès dec> Lapiiliens en aslrononiic. —

Commrut 1c roi apjise les séditions.

E demandai au roi la permission de voir les curiosités de rile: il me l'accorda très-gracieu sement,elordonna à mon précepteur de m'accompagner. Je voulais savoir particulièrement quel était le principe, naturel ou artificiel , des mouvements divers de cette île, et je vais en faire un rapport exact et philosophique.

L'ile volanle est parfaitement ronde; son diamètre est de trois mille neuf cent dix-neuf toises, c'est-à-dire d'environ quatre milles et demi, et par conséquent elle contient à peu près dix mille acres. Le fond de cette île ou la surface inférieure, celle qu'on aperçoit lorsqu'on la regarde d'en bas, est un large plateau de diamant poli, d'environ quatre cents pieds d'épaisseur,

au-dessus duquel des couches de divers minéraux se succèdent dans Tordre accoutumé; et le tout est recouvert d'un lit de terre végélale de dix à douze pieds de profondeur.

Le plan de la surface supérieure étant incliné de la circonfé* rence vers le centre, toutes les pluies et les rosées qui tombent sur File sont conduites par de petits ruisseaux vers le milieu , où ils se déchargent dans quatre grands bassins, chacun d'environ lin demi-mille de circuit, et situés à deux cents pas de distance du centre de la plaine. L'eau de ces bassins est continuellement pompée par le soleil pendant le jour^ ce qui les empêche de déborder. De plus, comme il est au pouvoir du monarque d'élever l'île au-dessus de la région des nuages et des vapeurs terrestres , il peut^ quand il lui plait , empêcher la chute de la pluie et de la rosée; car tous les physiciens reconnaissent que Itjs nuages ne peuvent s'élever à plus de deux milles : du moins ou ne les a jamais vus monter plus haut en ce pays.

Au centre de l'île est un trou d'environ vingt -cinq loiseb de diamètre^ par lequel les astronomes descendent dans une grande excavation voûtée qu'on appelle Flandona Gagnole, ou la Caverne des Astronomes, située à la profondeur de cinquante toises au-dessous de la surface supérieure du diamant. Dans cette caverne vingt lampes brûlent sans cesse , et, par la réverbération du diamant > elles répandent une grande lumière de tous côtés. Ce lieu est orné de sextants, de cadrans, de télescopes, d'astrolabes et autres instruments astronomiques ; mais le plus curieux de tous les objets qui s'y trouvent, c^lui duquel dépend même la destinée de l'île , est une pierre d'aimant d'une grandeur prodigieuse, taillée en forme de navette de tisserand.

Elle est longue de trois toises, et, dans sa plus grande épaisseur, elle a au moius une toise et demie. Cet aimant est suspendu par un gros essieu de diamant qui passe par le milieu de la pierre, et sur lequel elle joue; il est placé avec tant de justesse, qu'une main très-faible peut le faire tourner. La pierre est entourée d'un cercle de diamant, en forme de cylindre creux, de quatre pieds de profondeur, de plusieurs d'épaisseur, et de six toises de diamètre, placé horizontalement, et soutenu par huit piédestaux, tous de diamant, hauts chacun de trois toises. Du côté concave du cercle, il y a une mortaise profonde

VOYAGE A LAFUTA. U9

de douze pouces , dans laquelle sont placées les extrémités de Tossieu , qu'on peut ainsi faire tourner à volonté.

Aucune force ne peut déplacer la pierre ^ parce que le cercle et ses pieds ne forment qu'une seule pièce avec le corps du diamant qui fait la base de l'ile.

C'est par le moyen de cet aimant que Tile se hausse, se baisse, et change de place; car, par rapport à cet endroit de la terre sur lequel le monarque réside, la pierre est douée sur l'un de ses côtés d'un pouvoir d'attraction, et sur l'autre d'un pouvoir de répulsion. Ainsi, quand on tourne l'aimant de manière qu'il présente à la terre son pôle attractif, l'ile descend; mais quand le pôle répulsif est tourné vers la terre, l'ile remonte. Lorsque la position de la pierre est oblique , le mouvement de Tile l'est aussi : cet aimant imprime toujours une direction parallèle à la sienne. Par ce mouvement oblique, l'ile est conduite aux différentes parties des domaines du monarque.

Pour donner quelque idée de ce procédé, supposons que AB

représente une ligne tirée à travers l'État de Balnibarbi , et que la ligne CD représente la pierre d'aimant sur laquelle D est le pôle répulsif et C le pôle attractif, l'ile étant sur la ligne C , en plaçant la pierre sur la position CD, avec l'extrémité répulsive tournée en bas, l'Ile montera obliquement vers D. Arrivée à D,

si la pierre est retournée sur son axe jusqu'à ce que son extrémité attractive soit dirigée vers E^ Tile est emportée obliquement vers E. Si la pierre est encore tournée de manière à mettre son axe dans la position EF , sa pointe répulsive dirigée en bas, l'île s'élève obliquement vers F, et lorsqu'elle est à ce point, si Ton tourne son extrémilé attractive vers G, l'île est portée à G , et de G à H , en tournant la pierre de manière à faire pointer en bas son pôle répulsif. Ainsi, en changeant la position de la pierre, on fait monter et descendre l'île tour à tour dans une direction oblique, et par ces mouvements alternatifs (l'obliquité étant peu considérable) elle est portée de toutes les parties du royaume aux autres.

Il faut observer cependant que cette île ne peut se mouvoir au delà d'une certaine étendue au-dessous d'elle, et qu'elle ne peut s'élever à plus de quatre milles. Les astronomes, qui ont écrit un grand nombre de volumes sur la pierre d'aimant, expliquent ce fait de la manière suivante. La vertu magnétique , disent -ils, ne s'étend pas au delà d'une distance de quatre milles , et le minéral qui agit sur la pierre du sein de la terre et de la mer à environ six lieues du rivage , n'existe point dans toutes les parties du globe , mais seulement dans les États de Balnibarbi. Avec l'immense avantage de cette (lositiou , il était facile à un prince de soumettre toute la contrée qui se trouvait sous l'inûuence de cet aimant. Cette pierre aimantée est confiée aux soins de quelques astronomes, qui lui fout prendre les positions ordonnées par le roi. Ils passent la plus grande partie de leur vie à observer les corps célestes avec des lunettes beaucoup meilleures que les nôtres, car les plus grands de leurs télescopes n'ont pas plus de trois pieds, et ils grossissent les objets plus que ceux de cent pieds ne le font chez nous, et montrent les étoiles avec une parfaite netteté. Cet avantage leur a permis de pousser les découvertes bien plus loin que nous, et ils comptent dix mille étoiles fixes , taudis que nos calculs les plus larges ne vont pas au tiers de c-e nombre.

De plus, ils ont découvert deux étoiles inférieures ou satellites , qui tournent autour de Mars, et dont la plus proche de la planète supérieure est à une distance du centre de celle-ci équivalente à trois fois son diamètre; et la plus éloignée est à une distance de cinq fois le même diamètre. La révolution de la

première s'accomplit eu dix heures , et celle de la seconde eu vingt et une heures et demie ; en sorte que les carr(5s de leurs époques périodiques sont à peu près dans la proportion des cubes de leur distance du centre de Mars , ce ([ui prouve qu'elles sont gouvernées par la même loi de gravitation qui agit sur les autres corps célestes. Ils ont observé quatre-vingt-treize comètes

différentes, et établi leurs périodes avec une grande exactitude. Si cela esl vrai (et ils TatErment avec beaucoup de confiance) , il est à souhaiter que leurs observations soient publiées; car h théorie des comètes, jusqu'ici réellement défectueuse et incomplète, arriverait par ce moyen à une perfection égale à celle dos autres parties de l'astronomie.

Le roi serait le prince le plus absolu de l'univers , s'il pouvait engager ses ministres à suivre ses plans; mais ceux-ci , ayant leurs terres sur le Continent, et considérant que la faveur lies princes est passagère, n'ont garde de se porter préjudice à eux-mêmes en opprimant la liberté de leurs compatriotes.

Si quelque ville se révolte ou refuse de payer les impôts , le roi a deux façons de la réduire. La première et la plus modérée

est de tenir l'ile qui forme sou domaine au-dessus de la ville rebelle et des terres voisines; par là il prive le pays et du soleil et de la rosée , et il afflige les habitants de maladies et de sécheresse; mais si le crime le mérite, on les accable de grosses pierres qu'on leur jette du haut de l'île, et dont ils ne peuvent se garantir qu*eu se sauvant dans leurs caves, tandis que les toits de leurs maisons sont mis en pièces.

S'ils persistent dans leur obstination ou s'ils menacent de se révolter, le roi a recours alors au dernier remède , qui est de laisser tomber Tile à plomb sur leurs tètes; ce qui détruit en même temps les hommes et leurs demeures. Le prince néanmoins se porte rarement à cette terrible extrémité , que les ministres n'osent lui conseiller, vu que ce procédé violent les rendrait odieux au peuple, et leur ferait tort à eux-mêmes par les raisons que nous avons déjà indiquées.

Mais il y a encore une autre raison plus forte par laquelle les rois de ce pays ont été toujours détournés d'intliger ce dernier châtiment, et leurs ministres leur ont rarement conseillé d'y recourir, si ce n'est dans une nécessité absolue ; c'est que , si la ville qu'on veut détruire contenait quelques hautes roches (comme il en existe dans la plupart des grandes villes, qui ont été bâties près de ces roches tout exprès pour se mettre à l'abri d'une pareille catastrophe) • une chute rapide pourrait endommager la surface inférieure de l'île , bien qu'elle consiste , comme je l'ai dit, en un seul diamant de quati'e cents pieds d'épaisseur; un choc subit pourrait la faire éclater; elle pourrait aussi se fendre en approchant de trop près des feux de la ville , comme cela arrive à nos tuyaux de cheminée en pierre ou eu fonte ; ou si la ville avait un grand nombre de clochers et île pyramides de pierres, l'ile royale, par sa chute, pouiTail se briser. Les habitants savent fort bien tout cela; ils savent aussi jusqu'où ils peuvent pousser l'obstination lorsqu'il s'agit de leur liberté et de leurs propriétés.

Le roi même, quand il est le plus irrité et qu'il est décidé à réduire une ville en poussière, fait descendre son ile très-doucement, de peur, dit-il, d'accabler son peuple, mais dans le fond parce qu'il craint de briser son plancher de diamant; car, dans ce cas, l'opinion de tous les savants est que l'aimant ne pourrait plus soutenir l'ile à l'avenir, et qu'elle tomberait sur la terre.

Une loi fondamentale du royaume défend au roi et à ses deux fils aînés de sortir de Tîle , ainsi quà la reine, tant qu'elle esl d*âge à avoir des enfants.

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