‹ Voyages de Gulliver: dans des contrées lointainesChapitre 26 sur 43 · f-3;ltO^<2'-);-CW · texte numérisé non relu

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L'antenr obtient U permission de Toir U grande académie de Lagado.

— Description détaillée de celte académie. —

Arts et sciences dans lesiqiiels ses professeurs s'exercent.

ETTE académie n'occupe pas im seul corps de logis, mais une suite de bâtiments des den\ côtés d'une rue, lesquels, se trouvant inhabités, furent achetés et appliqués à cet usage.

Je fus reçu très-honnètement par le concierge, et je retournai plusieurs jours de suite à l'académie. Chaque pièc€ de ses bâtiments renfermait un homme à projets et quelquefois plusieurs, et il y avait environ cinq cents chambres dans l'établissement.

Le premier académicien que je vis était une maigre et piètre figure usée; il avait un visage et des mains couleur de suie , la barbe et les cheveux longs , un habit et une chemise de môme couleur que sa peau. Il avait pâli huit ans sur un projet coasistant à extraire les rayons du soleil contenus dans des concombres , afin de les enfermer dans des fioles bouchées hermétiquement, et pour qu'ils pussent servir à échauffer lair lorsque les étés seraient froids et humides : il me dit que dans huit autres années

VOYAGE A LArUTA.

il pourrait fournir aux jardins du gouverneur des rayons du soleil àuuprix raisonnable; mais il se plaignait de la l>aisse de

ses fonds, et il m'engagea à lui donner quelque chose pour l'encourager dans son travail, les concombres ayant élé extrêmement chers cette année. Je lui fis un petit présent, mon hôte ayant eu Tattention de me fournir de la monnaie , parce qu'il connaissait la pratique ordinaire de ces savants, qui demandent à tous ceux qui viennent les voir.

Je passai dans une autre chambre; mais je tournai bien vite le dos, presque suffoqué par une horrible odeur. Mon conducteur me pressa cependant d'entrer, et me pria tout bas de prendre garde d'offenser un homme qui s'en souviendrait : ainsi je n'osai pas même me boucher le nez. L'ingénieur qui logeait di^ns cette chambre était le plus ancien de l'académie : son visage el sa barbe étaient d'un jaune pâle, et ses mains et ses

habits étaient couverts de saleté. Lorsque je lui fus présenté , il m'embrassa Irès-étroilement , politesse dont je me serais bien

passé. Son occupation, depuis son entrée à Tacadémie, avait été de tâcher de faire revenir les excréments humains à la nature primitive des aliments dont ils étaient formés , par la séparation des parties divei*ses, et par la dépuration de la teinture que rexcrément reçoit du fiel, et qui cause sa mauvaise odeur. 11 faisait évaporer cette odeur et enlevait l'écume salivaire. On lui donnait toutes les semaines, de la part de la société, un vase rempli de matières, à peu près de la grandeur d'un baril de Bristol.

J en vis un autre occupé à calciner la glace, i>our en extraire, disait-il, de fort bon salpêtre, et en faire de la poudre à canon : il me montra un traité sur la malléabilité du feu , qu'il avait rintention de publier.

Je vis ensuite un très-ingénieux architecte qui avait trouvé une nouvelle manière de bâtir les maisons en commençant |)ar

le faite et en finissant par les fondations^ pratique qui était

justifiée par l'exemple de deux insectes d une prudence reconnue, l'aheille et l'araignée.

11 se trouvait là aussi un homme aveugle de naissance, qui avait sous lui plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur ofcnpation était de composer des couleurs pour les peintres. Ce maître leur enseignait à les dislinguer par le tact et par Todorat. Je fus assez malheureux pour les trouver alors très-peu avancés dans leur métier; et le maître lui-même se trompait généralement dans ses compositions de couleurs.

Dans une autre chambre , je vis avec plaisir Tinventeur d'un secret pour labourer la terre avec des cochons, épargnant ainsi les frais des chevaux , des bœufs , de la charrue et du laboureur. Voici sa méthode : dans l'espace d'un acre de terre on enfouissait de six en six pouces une quantité de glands, de dattes, de châtaignes , et autres végétaux dont les cochons sont friands ; alors on lâchait dans le champ six cents ou plus de ces animaux, et , par le moyen de leurs pieds et de leur museau , ils mettaient en très-peu de temps la terre en état d'èlre ensemencée, et ils l'engraissaient eu même temps avec leur fumier. Par malheur.

on en avait fait l'expérience , et l'on avait tronvé les procédés dispendieux et d'une pratique difficile; en outre le champ n'avait presque rien produit. On ne doutait pas néanmoins que cette invention ne fût susceptible de grands perfectionnements. Je passai dans une autre chambre; elle était toute tapissée de toiles d*araignée , qui laissaient à peine un petit espace libre

pour donner passage à l'habitant de ce réduit. Dès qu'il me vit. il cria : « Prenez garde de troubler mes travailleuses! » Il déplorait l'erreur fatale qui depuis si longtemps avait poussé les hommes à faire usage des vers à soie, tandis qu'ils avaient à leur disposition tant d'insectes domestiques supérieurs aux premiers en ce qu'ils savaient non-seulement filer, mais tisser. 11 se proposait encore d'épargner les frais de teinture en employant les toiles d'araignées, et je compris comment cela pouvait se faire lorsqu'il me montra un grand nombre de mouches de

couleurs diverses et brillantes, avec lesquelles H nourrissait ses araignées. U me dit que , comme il en avait de toutes les nuances , il espérait pouvoir satisfaire tous les goâts aussitôt qu'il aurait pu trouver l'espèce d'aliments propre à ses mouches, la gomme, les huiles et le gluten nécessaires pour que les iils de l'araignée prissent une consistance suffisante.

Je me sentais depuis quelques moments une légère douleur d'entrailles, lorsque mon conducteur me fit entrer fort à propos dans la chambre d'un grand médecin , célèbre pour avoir trouvé le secret de guérir la colique par l'emploi d'un mécanisme agissant en sens contraire à l'opération des entrailles. Il avait un grand souflDet, dont le tuyau, très-long et très-mince, était

d'ivoire; il insinuait plusieurs fois ce tuyau à huit pouces dans le corps, et il prétendait, par celte espèce de clystère de vent, chasser tous les vents intérieurs, purger, et rendre ainsi les entrailles aussi plates qu'une vessie vide. Mais quand le mal était violent, il introduisait le tuyau, le soufflet étant plein de vent, et il le déchargeait dans le corps du malade , puis le retirait iK)ur le remplir de nouveau, en appuyant son pouce sur

rorifice du fondemeut. Après avoir répété l'opération trois on quatre fois, lèvent introduit sortait avec violence , entraînant avec lui les vapeurs nuisibles^ de même que l'eau nettoie les conduits d'une pompe, et le malade était guéri. Je vis faire Texpérience des deux opérations sur un chien ; mais je ne pns discerner aucun effet produit par la première. Après la seconde « l'animal semblait près de crever^ et il fit une décharge si terrible, que nous en f&mes tous très-désagréablement affectés. Le chien mourut sur la place, et nous laissâmes le docteur occupé à le ressusciter par la même opération.

Je vis ensuite un célèbre astronome qui avait entrepris de placer un cadran à la pointe du grand clocher de Thôtel de ville, ajustant les mouvements diurnes et annuels de la terre et du soleil, de manière qu'ils pussent s'accorder avec les mouvements accidentels de la girouette.

Je visitai encore plusieurs autres chambres; mais je ne fatiguerai point le lecteur du récit des choses curieuses que j'y remarquai, car je me fais un devoir d'être aussi bref, aussi concis que possible. '

Je n'avais vu que le côté du bâtiment consacré aux inventions mécaniques; l'autre partie de l'édifice était appropriée à ceux qui cultivent les sciences abstraites, et j'eu dirai quelques mots quand j'aurai fait mention d'un illustre personnage appartenant à la première division, et connu sous le nom d'artiste universel. Il nous dit qu'il avait passé trente ans à réfléchir sur les moyens d'améliorer la vie humaine, il avait deux grandes pièces remplies de curiosités , et cinquante ouvriers travaillaient sous ses ordres. Les uns condensaient l'air jusqu'à le rendre tangible , en extrayant le nitre et en laissant éva^iorer les particules fluides et aqueuses; les autres amollissaient le marbre, pour en faire des oreillers et des pelotes; d'autres pétrifiaient la corne d'un cheval vivant, afin de le préserver d'enclouures. Le maître était occupé de deux grands desseins : le premier était d'ensemencer les terres avec du chaume , dans lequel , suivant lui, la véritable vertu séminale était contenue, comme il le prouvait par différentes expériences que je n'eus pas l'esprit de comprendre; l'autre était d'empêcher, au moyen de certaine composition de gomme , de minéraux et de végétaux, la croissance de la laine sur deux jeunes agneaux, il

espérait, au bout d'un espace de temps raisonnable, propager dans le pays la race des moutons sans toison.

En traversant un jardin , nous nous trouvâmes de l'autre côté de l'académie, où, comme je l'ai dit, résidaient les savants abstraits.

Le premier professeur que je vis était dans une grande pièce , entouré de quarante élèves. Après les premières salutations , comme il s'aperçut que je regardais attentivement une machine qui tenait presque toute la chambre , il me dit que je serais peut-être surpris d'apprendre qu'il nourrissait en ce moment un projet consistant à perfectionner les sciences spéculatives par des opérations mécaniques. Il se flattait que le monde reconnaîtrait bientôt l'utilité de ce système, -et il se glorifiait d'avoir eu la plus noble pensée qui fût jamais entrée dans un cerveau humain. Chacun sait, disait-il, combien les méthodes ordinaires employées pour atteindre aux diverses connaissances sont laborieuses; et, par ces inventions, la personne la plus ignorante pouvait, à un prix modéré et par un léger exercice corporel, écrire des livres philosophiques, de la poésie, des traités sur la politique, la théologie, les mathématiques, sans le secours du génie ou de l'étude. Alors il me fit approcher du métier autour duquel étaient rangés ses disciples.

Ce métier avait vingt pieds carrés, et sa superficie se composait de petits morceaux de bois à peu près de la grosseur d'un dé , mais dont quelques-uns étaient un peu plus gros. Ils

i70 TROISIÈME PARTIE.

étaient liés ensemble par des fils d'archal très -minces. Sm*

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chaque face des dés étaient collés des papiers, et sur ces papiers on avait écrit tous les mots de la langue dans leurs difTérenfs modes, temps ou déclinaisons, mais sans ordre. Le maître mlnvita à regarder, parce qu'il allait mettre la machine en mouvement. A son commandement , les élèves prirent chacun une des manivelles en fer, au nombre de quarante, qui étaient fixées le long du métier, et, faisant tourner ces manivelles, ils changèrent totalement la disposition des mots. Le professeur commanda alors à trente-six de ses élèves de lire tout bas les lignes à mesure qu'elles parais^aient sur le métier, et quand il se trouvait trois ou quatre mots de suite qui pouvaient faire partie d'une phrase, ils la dictaient aux quatre autres jeunes gens qui servaient de secrétaires. Ce travail fut recommencé trois ou quatre fois, et à chaque tour les mots changeaient de place, les petits cubes étant renversés du haut eu bas.

Les élèves étaient occupés six heures par jour à cette besogne, et le professeur me montra plusieurs volumes grand in-folio de

phrases décousues qu'il avait déjà recueillies et qu'il avait Tintention d'assortir, espérant tirer de ces riches malériaux un corps complet d'études suç toutes les sciences et tous les arts. Mais il pensait que cette entreprise serait grandement activée, et arriverait à un très-haut degré de perfecliou, si le public consentait à fournir les fonds nécessaires pour établir cinq cents machines semblables dans le royaume, et si les directeurs de ces établissements étaient obligés de contribuer en commun aux différentes collections.

Je fis mes très-humbles remerciements à cet illustre personnage pour les communications dont il m'avait gratifié, et je l'assurai que, si j'avais le bonheur de revoir mon pays, je lui rendrais justice en le citant parmi mes compatriotes comme Tunique auteur de cette merveilleuse machine. Je désirai prendre le dessin de sa forme et de ses divers mouvements; on a pu le voir dans les planches ci-dessus. Je dis encore à l'académicien que, nonobstant l'usage établi chez les savants en Europe de se voler mutuellement les inventions , ce qui laisse toujours quelques doutes sur le véritable inventeur, je prendrais

de telles précautions , que l'honneur de sa découverte lui resterait tout entier.

De là nous allâmes à Técole des langues, où trois professeurs conféraient ensemble sur le perfectionnement de celle de leur pays.

Leur premier projet était d'abréger les discours en mettant les polysyllabes en une seule syllabe, et en supprimant les verbes et les particules, toutes les choses imaginables n'étant en réalité que des noms.

L'autre projet consistait à se passer de toute espèce de mots ; et Ton trouvait à cela de grands avantages et pour la santé et pour l'économie du temps. Il est évident que chaque mot prononcé diminue à certain degré nos poumons par Taction corrc»sive de la parole, et conséquemment abrège la vie. On proposait donc comme expédient, les mots n'étant que les noms des choses, de porter avec soi tous les objets que l'on aurait besoin de désigner dans les affaires ou dans les discussions. Ce projet aurait probablement été adopté, au grand bénéfice de la santé et de la commodité des sujets, si les femmes , le bas peuple et les ignorants n'avaient menacé de se révolter dans le cas où on ne leur permettrait pas de parler avec leur langue, à la manière de leurs aïeux; tant le vulgaire se montre toujours l'ennemi irréconciliable des lumières. Cependant quelques-uns des plus spirituels et des plus doctes font usage de la noifvelle méthode , qui n'était embarrassante pour eux que lorsqu'ils avaient à traiter différents sujets; car ils étaient obligés de porter sur leur dos des fardeaux énormes, quand ils n'avaient pas le moyen d'eni retenir deux valets vigoureux pour s'épargner cette peine. J'ai vu souvent deux de ces savants hommes pliant sous leur charge , qu'ils portaient à la façon de nos colporteurs , s'arrêter dans la rue pour causer ensemble , poser à lerre leur paquet , délier leur sac; ensuite , après une heure de conversation, ils s'aidaient réciproquement à se charger, et prenaient congé l'un de l'autre.

Pour les discours communs , on pouvait porter dans ses poches et sous ses bras tout ce qu'il était nécessaire d'exprimer; et chez soi on avait toujours tout ce qu'il fallait. Mais les pièces dans lesquelles devaient se réunir plusieurs personnes parlant ce langage , étaient pourvues de tontes les choses qui pouvaient servir à la conversation artificielle.

Un aulre avantage de cette invention, c'est qu'elle établissait une langue universelle, qui serait entendue de toutes les nations civilisées , les ustensiles et instruments d'un usage commun étant les mêmes chez toutes les nations : cela aurait épargné la peine d'étudier les langues étrangères.

De là nous entrâmes dans l'école de mathématiques, dont le maître se servait, pour instruire ses disciples, d'une méthode que les Européens auront de la peine i s'imaginer : chaque démonstration était écrile sur du pain à chanter, avec une certaine encre de teinture céphalique. L'écolier à jeun avalait ce pain à chanter, et pendant trois jours il ne prenait qu'un peu de pain et d'eau. Pendant la digestion du pain à chanter, la teinture céphalique montait au cerveau et y portait la proposition. Cependant cette méthode n'avait pas eu beaucoup de succès jusque-là; mais c'était, disait-on, parce qu'on s'était trompé quelque peu dans le quantum saiis, c'est-à-dire dans les doses de la composition; ou parce que les écoliers, malins et indociles, au lieu d'avaler le bolus, qui leur semblait nauséabond, le jetaient de côté; ou que, s'ils le prenaient, ils le rendaient avant qu'il eût pu faire son effet; ou bien enfin parce qu'ils ne pouvaient s'astreindre à l'abstinence prescrite.

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