‹ Voyages de Gulliver: dans des contrées lointainesChapitre 32 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'anlrnr cntrrprer.d im Toynge en qualité de cap'ta^nfl de vaissfaii.

— Son épiipape se révolte, renferme, IVucliaiue,

puis le mot i ttrre snr nn rivage inconnn.

— Il p-irroiirt le pays. —

Tcscription d'une «inf.alièie espèce d'animal nommé le Yahnn.

— Il rencontre deni Honyho):nuu.

E^:^\^ci^i^>^: <:^ ^ ^^ E passai cinq mois avec

ma femme et mes enfants , et je puis dire qu'alors j'aurais été heureu^i, si j'avais su apprécier la douce vie que je pouvais mener chez moi. Je laissai ma pauvre femme enceinte , et j'acceptai l'offre qu'on me Gt de commander l'Aventure, bon navire marchand de trois cent cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et d'ailleurs j'étais las de l'emploi de chirurgien de vaisseau^ que je pouvais cependant exercer dans l'occasion; je pris avec moi un jeune homme très-

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habile dans cette profession, nommé Robert Purefoy. Nous Tmies \oile de Portsmoulh le 7 septembre 1740, et le ÏA nous rencontrâmes à Ténériffe le capitaine Pocock de Bristol , qui se rendait dans la baie de Campèche pour couper du bois. Le 16, nous fûmes séparés par une tempête, et j'ai entendu dire depuis mon retour que son bâtiment avait sombré, et que tous les hommes avaient péri, à l'exception d'un mousse. Ce capilaine était un galant homme et un bon marin, mais un peu entêté lorsqu'il avait adopté une opinion, et ce défaut causa sa perte, comme il a causé celle de beaucoup d'autres. S'il avait suivi mes conseils, il aurait pu, ainsi que moi et dans le même temps, se trouver Fain et sauf dans son pays et au milieu des siens.

Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon équipage, en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux Barbades et aux îles de Leeward, où mes armateurs m avaienl donné ordre de mouiller; mais j'eus bientôt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue, dont la plus grande partie était composée d'anciens boucaniers. J'avais cinquante hommes à bord, et j'avais ordre de commercer avec les sauvages de la mer du Sud , et de faire toutes les découvertes que je pourrais. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de mon vaisseau. Un malin donc ils entrèrent dans ma chambre, fondirent sur moi , me lièrent, et me menacèrent de me jeter à la mer si j'osais faire la moindre résistance. Je leur dis que j'étais leur prisonnier, et que je me soumettais à mon sort. Us m'obligèrent d'en faire serment, et puis me délièrent, se contentant de m'encbainer un pied au bois de mon lit, et de poster à la porte de ma chambre une sentinelle qui avait onîre de me casser la tète si je faisais quelque tentative pour me mettre en liberté. Us m'envoyèrent de la nourriture et du vin, et prirent la conduite du bâtiment. Leur projet était d'exercer la piraterie avec mon vaisseau, et de piller les Espagnols; mais pour cela ils n'él aient pas assez nombreux : ils résolurent donc de vendre d'abord la cargaison du vaisseau, et d'aller à Madagascar pour augmenter leur troupe, plusieurs d'entre eux étant morts depuis ma capUvilé. Ils naviguèrent pendant plusieurs semaines, et firent le commerce avec les Indiens; mais je ne puis dire quelle direction ils suivirent, car j'étais étroitement renfermé dans ma

YOTAGE CHEZ LES HOUTHNHNMS.

cabine , et je m'attendais à tous moments à être assassiné , comme ils m'en avaient souvent menace.

Le 9 mai i7H, un certain Jacques Welch descendit à ma cabine, et me dit qu'il avait reçu ordre du capitaine de me mettre à terre. Je voulus, mais inutilement, lui faire des remontrances, obtenir de lui des explications : il me refusa même de me dire le nom de leur nouveau capitaine. On me fit descendre dans la cbaloupe , après m'avoir permis de mettre ceux de mes habits qui étaient neufs et bons , et de prendre un petit paquet de linge; mais aucune arme, excepté mon sabre; et ils eurent la politesse de ne point visiter mes poches, où il y avait quelque argent et divers petits objets usuels. Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me déposa sur la côte. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était. Ils jurèrent tous qu'ils ne le savaient pas plus que moi, et que le capitaine (comme il leur plaisait de l'appeler) avait résolu, aussitôt après la vente de ma cargaison, de se débarrasser de moi dès qu'il verrait terre. Us s'éloignèrent à l'instant , me conseillant de ne pas me laisser surprendre par la marée et de me hâter de quitter le rivage; puis ils me dirent adieu.

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Dans cette position désolante, je marchai en avant et me trouvai bientôt au delà de la plage. Je m'assis sur un tertre pour me reposer et réfléchir sur le parti que j'avais à prendre. Quand je me sentis un peu rafraîchi, j'avançai dans les terres, résolu à me livrer au premier sauvage que je rencontrerais, et à racheter ma vie^ si je pouvais, par quelques petites bagues, quelques bracelets, et autres bagatelles dont les voyageurs ont soin de se pourvoir, et dont j'avais une certaine quantité dans mes pocher.

Dô longues lignes d'arbres, irrégulièrement plantés, et tels que la nature les avait fait croître, coupaient la campagne. Il y avait de vastes pâturages, et des champs d'avoine. Je marchais avec précaution , de peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche par derrière ou de côté. Je me trouvai bientôt sur un chemin battu, où je remarquai plusieurs pas d'hommes, quelques-uns de vaches, et un bien plus grand nombre de pas de chevaux . enfin j'aperçus quelques animaux dans uu champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur figure me parut singulière, difforme, et me causa une certaine crainte; en sorte que je me cachai derrière un fourré, afin de les observer plus à mou aise. Quelques-uns s'étanl un peu approché> de la place où j'étais , je pus les examiner à loisir.

De longs cheveux leur tombaient sur le visage et sur le cou; ces cheveux étaient frisés chez les uns, et plats chez les autres; leur poitrine, leur dos et leui-s pattes de devant, étaient couverts d'un poil épais : ils avaient de la barbe au menton comme des boucs; mais le reste de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau d'un bnm fauve , et une longue raie de poil descendait sur leur dos. Ils n'avaient point de queue; ils restaient souvent assis, ou bien ils se couchaient ou se tenaient debout sur leurs pattes de derrière : ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agilité des écureuils, ayant des griflTes très-longues et crochues aux pattes de devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites que les mâles; elles avaient de fort longs cheveux lisses, le visage sans poil, et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil des uns et des autres était de diverses couleurs, brun, rouge, noir, et blond. En soinme, ces animaux me semblèrent les plus laid<

et les plus dégoûtants ({ue j'eusse jamais vus^ et aucune autre espèce ne m'avait fait éprouver une antipathie aussi prononcée

Je pensai donc que' j'en avais assez de leur vue; je me levai plein de dégoût et d'aversion pour eux, et je sui\is le grand chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte d'Indien. Je ne tardai pas à me trouver face à face avec une de ces créatures : le monstre, à mon aspect, s'arrêta, décomposa ses traits par une infinité de grimaces, et parut me regarder avec étonnement comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant, soit par curiosité , soit par malice. Je lirai mon sabre et le frappai du plat . ne voulant pas le blesser, de peur d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. La bète, se sentant frappée, se mit à fuir et à crier si haut, qu'elle attira une quarantaine

d'animaux de sa sorte, lesquels accoururent vers moi en hurlant

et en me faisant des grimaces horribles. Je courus m'appuyer contre un arbre, et je les écartai avec mon sabre. Plusieurs de ces maudites bêtes sautèrent aux branches de l'arbre, et commencèrent à me couvrir de leurs ordures; cependant je m'en garantis assez bien en me tenant très-serré contre l'arbre, mais je fus presque suffoqué par Todeur de ce fumier qui tombait autour de moi.

Dans cet instant de détresse, je les vis tout à coup s'enfuir le plus vite qu'ils pouvaient; je m'aventurai à quitter l'arbre, et poursuivis mon chemin, ne pouvant deviner quelle terreur soudaine leur avait ainsi fait prendre la fuite; mais, regardant à gauche, je vis un cheval marchant gravement au milieu d'un champ : c'était la vue de cet animal qui avait fait décamper si précipitamment la troupe qui m'assiégeait. Le cheval, s'étant approché de moi, s'arrêta, recula, et ensuite me regarda fixement, paraissant un peu étonné : il me considéra de tous côtés, tournant plusieurs fois autour de moi. Je voulus avancer; mais il se mit vis-à-vis de moi sur le chemin, me regardant d'un œil doux, et sans essayer la moindre violence. Nous nous regar-

dames l'un Taulre pendant un peu de temps; enûn j'eus la hardiesse de lui metire la main sur le cou pour le flatter, sifflant et

parlant à la façon des palefreniers lorsqu'ils veulent amadouer un cheval étranger; mais cet animal sembla recevoir mes civililés avec dédain; il secoua la tète, fronça les sourcils, et leva fièrement un de ses pieds de devant pour m'obli^er à retirer ma main. En même temps il se mit à hennir trois ou quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à croire qu'il parlait un langage qui lui était propre, et qu'il y avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.

Sur ces entrefaites arriva un autre cheval , qui se présenta d'un air de grave politesse; ensuite tous les deux se touchèrent doucement le sabot droit de devant, et se mirent à hennir tour à tour de cent façons diflereutes, qui semblaient former des sons articulés : ils tirent ensuite quelques pas ensemble , comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque chose; ils allaient et venaient en marchant côle à côte avec dignité, semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires importantes; mais

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ils avaient toujours l'œil sur moi, coinui€ s'ils eussent pris garde que je ne leur échappasse.

Surpris de voir des bètes se coraporler ainsi , je me dis à moimême : puisqu'en ce pays les bètes ont tant de raison , il faut que les hommes soient les plus sages de la terre.

Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer dans le pays jusqu'à ce que j'eusse découvert quelque village ou quelque maison, et que j'eusse rencontré quelque habitant, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur plairait; mais l'un des deux, qui était gris-pommelé, voyant que je m'en allais, se mit à hennir après moi d'une façon si expressive, que je crus entendre ce qu'il voulait : je me retournai et m'approchai de lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu il m'était possible; car, dans le fond, je ne savais ce que tout cela deviendrait ; et le lecteur peut aisément imaginer que ma situation n'était pas Ires-agréable.

Les deux chevaux me serrèrent de près, et se mirent à considérer très- attentivement mon visage et mes mains. Le grispommelé passa son pied de devant tout autour de mon chapeau , et le dérangea si fort, que je fus obligé de l'ôler pour le remettre en ordre. Cette action parut surprendre à l'excès le cheval et son compagnon, qui était uil bai-bmn : celui- ci toucha le pan de mon habit, et, voyant qu'il ne tenait pas à mon corps, ils se regardèrent avec de nouvelles marques de surprise^ Il passa son pied sur ma main droite, dont il parut admirer la douceur et la couleur; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m'empècher de crier de toute ma force; ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les flairèrent et les tàtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un savant qui veut expliquer un phénomène.

Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi -même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui s'étaient ainsi transformés en chevaux pour accomplir quelque dessein , et qui , trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de sa figure , de ses habits et de ses manières, qui pouvaient difi'érer de ce qu'on voyait dans le pays. C'est ce qui me

YOTAGE CHEZ LES HOUTHNHNMS.

fit prendre la liBerté de leur parler en ces termes : « Messieurs, si vous êtes des enchanteurs, comme j'ai lieu de le croire, vous entendez toutes les langues : ainsi j'ai l'honneur de vous dire dans la mienne que je suis un pauvre Anglais , échoué pour son malheur sur ces côtes, et qui vous prie l'un ou l'autre de vouloir souffrir qu'il monte sur vous, comme si vous étiez de véritables chevaux , pour chercher quelque village ou quelque maison où il puisse se retirer. En reconnaissance il vous offre ce petit couteau et ce biacelet. » Et je tirai en même temps ces objets de ma poche.

Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention; et, quand j'eus fini, ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un vers l'aulre. Je compris alors clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être former un alphabet plus facilement que des mots chinois.

Je les entendis souvent répéter le mot yahouy dont je distinguai le son sans en pénétrer le sens, quoique, pendant l'entretien des deux chevaux , j'eusse cherché plusieurs fois à en trouver la signification; mais j'avais essayé de le prononcer, et, lorsqu'ils eurent cessé de parler, je me mis à crier de toute ma

force, yahou, yahou, en imitant de mon mieux le hennissement d'un cheval. Cela parut les surprendre extrêmement; et alors le gris-pommelé, répétant deux fois ce même mot, sembla vouloir ra'apprendre comment il fallait le prononcer. Je le répétai après lui du mieux qu'il me fut possible, et il me sembla que, quoique je fusse très-élofgné de la perfection de l'accent et de la prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès. Le cheval bai tâcha de m'apprendre un autre mot beaucoup plus difiBcile à prononcer, et qui, suivant Torthogr/îphe anglaise, peut ainsi s'écrire , Houyhnhnm. Je ne réussis pas aus3i bien d'abord dans la prononciation de ce mot que dans celle du premier; mais, après quelques essais, je m'en tirai mieux, et les deux chevaux semblèrent étonnés de mon intelligence.

Lorsqu'ils se furent encore xm peu entretenus ( sans doute à mon sujet), les deux amis prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie , consistant à se loucher mutuellement le sabot , que je les avais vus exéculer en s'abordant; et le gris me flt signe de marcher devant lui. Je jugeai que je n'avais rien de mieux à faire que d'obéir à celte invitation jusqu'à ce que j'eusse Irouvé un meilleur guide. Quand il m'arrivaitde ralentir mon pas, il criait hhuun, hhuun. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et ne pouvais aller plus loin : sur quoi il s'arrêta charitablement pour me laisser reposer.

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