‹ Voyages de Gulliver: dans des contrées lointainesChapitre 41 sur 43 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Arraiigem«*nl8 domestique».

— Henrcii!»*' vie «(ue mène l'auteur au milieu des HouylinliniuN. —

(irauds progrès qu'il Tait dans la verlu, en conversant avee ce (H-nple.

— Leurs conversations. —

L'auteu'' est averti par son maître qu'il doit horlir du pa>>.

— 11 s'évanouit de douleur; mais il se soumet. —

Il ^'iDJ:éuie à construire un canot à l'aide de l'un des dom-^sliiiucs.

ses camarades; il le met en mer»*i vojrue à l'aveutuif.

AVAIS arraugé mes peliles affaires intérieures selon mon désir. Mon maître avait ordonné qu'on me fit une maison à la manière du pays , à environ six pas de la sienne ; j'en couvris les murs et le sol avec de la terre glaise et des nattes de mon invention. Je cueillis du cbanvre qui croissait naturellement dans les champs; je le battis, jen composai du fil, et de ce fil une espèce de toile, que je remplis de plumes d'oiseaux, pris avec des pièges de poils de yahous, el fort lions à manger. Je me fis une table et une chaise avec mon couteau.

et Talezan me seconda pour la partie la plus grossière de mon travail. Lorsque mon habit fut entièrement usé, je m'en fis un neuf de peaux de lapins, auxquelles je joignis celles de certains animaux appelés nnuhnoh, qui sont fort beaux, et à peu près de la même grandeur, et dont la peau est couverte d'un duvet très -fin. De cette peau je me fis aussi des bas très -propres. Je ressemelai mes souliers avec de petites planches de bois que

j'attachai à l*empeigne; et quand cette empeigne fut usée entièrement, j'en fis une de peau de yahou scchée au soleil. Je ramassais quelquefois du miel dans les troncs des arbres, et je le mauj^eais avec mon pain d'avoine. Personne n'éprouva jamais mieux que moi la vérité de ces deux axiomes : la nature se contente de peu; la nécessité est mère de l'industrie.

Je jouissais d'une parfaite santé de corps et d'une tranquillité d'esprit non moins complète. Je ne craignais ni la trahison ou rinconstance d'un ami, ni les outrages d'un ennemi connu ou caché. Je n'avais nulle occasion de corrompre, de flalter, de ramper pour obtenir la faveur d'un grand ou de son favori. Je n'avais pas besoin de me défendre de la fraude ou de la tyrannie; il n'y avait là ni médecins pour détruire mon corps, ni

gens de loi pour vider ma bourse^ ni espions pour guetter mes

paroles, mes actions, ou forger contre moi des accusations pour

gagner ses honoraires; là, point de critiques^ de mystificateurs, de charlatans, de filous, de voleurs, de tapageurs, de procureurs, de vils agents de débauche, de boufibus, de joueurs, de politiques, de beaux esprits, de vaporeux, d'ennuyeux bavards, de souteneurs de thèses, de ravisseurs, d'assassins, de virtuoses; point de meneurs ni de valets de partis; point de provocateurs au vice par l'exemple ou l'encouragement; point de prisons, de gibets, de haches, de piloris; point de marchands ni d'artisans fripons; point de vanité, d'orgueil ou d'affectation; point de fats, de fanfarons, d'ivrognes, de prostituées, de maladies bon-, teuses; point de femmes querelleuses, malhonnêtes, dépensières; point de pédants stupides et arrogants; point de compagnons importuns, exigeants, disputeurs, bruyants, hurlants^ vides d'esprit, prétentieux, et accoutumés à mêler leur conversation de jurements; point de faquins sortis de la poussière, grâce à leurs vices; point de nobles jetés dans la boue à cause de leui*s vertus; point de grands seigneurs, de juges, de violons, ni de maîtres à danser.

J'avais l'honneur de m'entretenir souvent avec les Houyhnhnms qui venaient au logis; mon maître avait la bouté de soufTrir que j'entrasse toujours dans la salle pour profiter de leur conversar lion. La compagnie et mon maître voulaient bien condescendre à me questionner el à entendre mes réponses.

J'accompagnais aussi mon maître dans ses visites; mais je gardais toujours le silence, à moins qu'on ne m'interrogeât; et c'était à mon grand regret que je prenais la parole , parce que cela me faisait perdre l'occasion de m'instruire : j'avais bien plus à gagner en restant humble auditeur dans de telles conversations oiù l'on ne disait que ce qui était utile , dans les termes les plus brefs et les plus significatifs. On observait, comme je l'ai déjà dit, la plus grande décence, mais sans le moindre mélange de cérémonie. Personne ne parlait sans éprouver du plaisir, sans en donner aux autres. Il n'y avait là ni interruption, ni ennui, ni àpreté, ni contradiction, ni emportement.

Ils avaient pour maxime que dans une compagnie le silence doit régner de temps en temps, et je crois qu'ils avaient raison. Dans cet intervalle el pendant celle espèce de trê\e, l'esprit se remplit d'idées nouvelles, et la conversation en devient ensuite plus animée et plus vive.

Leurs sujets ordinaires sont l'amitié et la bienveillance , ou Tordre et Téconomie, et quelquefois les opérations visibles de la nature et les anciennes traditions, les obligations et les limites de la vertu ^ les règles invariables de la raison, ou bien enfin quelques déterminations qui devaient être prises dans la prochaine assemblée générale. Souvent aussi ils parlaient des mérites divers de la poésie. Je puis ajouter, sans vanité, que je fournissais quelquefois moi- même suffisante matière à leurs entretiens; car ma présence donnait à mon maître l'occasion de raconter mon histoire et celle de mon pays; sur quoi ils se mettaient à discourir d'une manière fort désobligeante sur l'espèce humaine; et, par ce motif, je ne rapporterai point ce qu*ils disaient. Je ferai seulement observer que mon maitre, à ma grande admiration, paraissait mieux connaître la nature des yahous qui sont dans les autres parties du monde que je ne la connaissais moi -même. Il décrivait tous nos vices et toutes nos folies, et en découvrait de nouvelles, simplement en supposant ce dont les yahous de son pays seraient capables s'ils possédaient un léger degré de raison; et ses conclusions étaient extrêmement vraisemblables. J'avouerai ici ingénument que le peu de lumières et de philosophie que j'ai aujourd'hui, je l'ai puisé dans les sages leçons de ce cher maître, et dans les entretiens de tous ses judicieux amis, que je devais être plus fier d'écouter que si j'avais parlé avec autorité devant les plus grandes et les plus sages assemblées de l'Europe.

J'étais émerveillé de la force, de la beauté, de l'agilité des habitants de ce pays ; et un si rare assemblage de vertus en de si aimables personnes m'inspirait la plus haute vénération. D'abord je n'éprouvai point ce respect naturel que les yahous et les autres animaux ont pour les Houyhnhnms; mais cela vint par degrés, et beaucoup plus tôt que je ne pensais; à ce sentiment se mêlait pour moi un respectueux amour et une vive reconnaissance de la bonté qu'ils avaient eue en me distinguant du reste de mon espèce.

Quand je pensais à ma famille, à mes amis, à mes compatriotes, à la race humaine en général, je les considérais comme de véritables yahous, et peut-être n'étaient-ils n^ellement qu'un peu plus civilisés et doués de la faculté de parler, mais n'usant de la raison que pour développer et multiplier leurs vices; tandis

que leurs semblables dans le pays des Houyhuhnms avaient seulement les vices qu'ils tenaient de la nature.

S'il m'arrivait de voir ma figure dans un lac ou dans un ruisseau , je détournais les yeux , j'avais horreur de moi-même ;

la vue d'un yahou commun me semblait moins intolérable que celle de ma personne. En causant avec les Houyhuhnms et en les regardant avec délice^ j'imitais insensiblement leur allure et leurs gestes, et cela est devenu chez moi une habitude; ainsi très-souvent mes amis me disent que je trotte comme un cheval; cela me paraît un compliment très-flatteur. Je ne rougis pas non plus de dire qu'en parlant je tombe souvent dans les intonations des Houyhnhnms, et que j'écoute sans la plus légère naortifîcation les railleries qu on me fait à ce sujet.

Au milieu de toute cette félicité, et quand je me croyais établi pour la vie, mon maître m'envoya quérir un matiu plus tôt qu'à l'ordinaire. Je remarquai sur son visage de l'inquiétude; il semblait chercher de quelle manière il devait par-

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1er. Après quelques instants de silence, il me tint ce discours : <c Je ne sais comment vous allez prendre ce que je vais vous dire. Vous saurez que dans la dernière assemblée du parlement , quand l'affaire des yahous fut débattue^ les représentants me reprochèrent d*avoir dans ma maison un yahou que je traitais plutôt comme un Houyhnhnm que comme une brute. Il était connu que je causais souvent avec lui , comme si je pouvais trouver quelque plaisir ou quelque profit en pareille compagnie; une telle conduite était contraire à la raison et à la nature^ et Ton n'avait jamais ouï parler de chose semblable. Là -dessus l'assemblée m'a engagé à faire de deux choses l'une : ou à vous employer comme les autres yahous, ou à vous ordonner de regagner à la nage le pays d'où vous êtes venu. Le premier de ces expédients a été unanimement rejeté par tous les Houyhnhnms qui vous ont vu chez moi ou chez eux ; ils ont allégué que la lueur de raison que vous possédez, jointe au mauvais instinct des yahous, vous rendrait capable de les exciter à s'enfuir dans les parties boisées et montagneuses du pays, et à les ramener en troupe pendant la nuit pour détruire le bétail des Houyhnhnms, votre espèce étant naturellement vorace et ennemie du travail.

(c Tous les jours, ajouta mon maître, je suis pressé par les Houyhnhnms du voisinage d'obtempérer à l'invitation de l'assemblée , et je ne puis différer plus longtemps de m'y conformer. Je doute fort que vous puissiez, en nageant, gagner votre pays; je désirerais donc que vous bâtissiez une sorte de voiture du genre de celles que vous avez décrites, et qui pourrait vous transporter par mer. Tous les domestiques de cette maison et ceux même de mes voisins vous aideront dans cet ouvrage. S'il n'eût tenu qu'à moi, dit-il en terminant, je vous aurais gardé toute votre vie à mon service, parce que vous avez d'assez bonnes inclinations, que vous vous êtes corrigé de plusieurs de vos défauts et de vos mauvaises habitudes , et que vous avez fait tout votre possible pour vous conformer, autant que votre malheureuse nature en est capable , à celle des Houyhnhnms. »

Je dois faire observer ici au lecteur que, dans ce pays, un décret de l'assemblée générale est exprimé par le mot knhloayn, qui signifie exhortation, autant que je puis le i^endi'e; ils ne comprennent pas qu'une créature raisonnable ait besoin d'être obligée à faire quelque chose, et qu'il ne soit pas suffisant de lui

conseiller de le faire, de Vy engager; car personne ne peut désobéir à la raison sans perdre son titre de créature raisonnable.

Ce discours me frappa comme un coup de foudre; je tombai subitement dans rabattement et dans le désespoir; et ne pouvant résister à l'impression de la douleur, je m'évanouis aux

pieds de mou mailre. Quand je revins à moi, mon maître me dit qu'il m'avait cru mort, ce peuple n'étant point sujet à de (elles faiblesses. Je lui dis d'une voix débile que la mort eiU été pour moi un trop grand bonheur, et que, sans blâmer l'exhortation de l'assemblée générale ni les instances de ses amis, il me semblait néanmoins, selon mon faible jugement, qu'on aurait pu décerner contre moi une peine moins rigoureuse; que je pourrais tout au plus faire une lieue à la nage, et que cependant la terre la plus proche était peut-èlre éloignée de cent lieues; que plusieurs des matériaux nécessaires pour la construction d'une barque manquaient dans son pays; mais que j'essaierais de lui obéir pour lui montrer ma reconnaissance, bien que je fusse persuadé de l'inutilité de ma tentative. « Je me

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regarde, lui dis-je, comme une créature condamnée à périr; mais la perspective d'une mort violente est le moindre de mes malheurs; car, en supposant que je pusse traverser les mers et retourner dans mon pays par quelque aventure extraordinaire et inespérée, comment pourrais- je songer avec calme à passer le reste de ma vie parmi les yahous, à retomber dans toutes mes mauvaises habitudes, faute de bons exemples pour me retenir dans le droit chemin? Je reconnais les raisons qui ont déterminé les sages Houyhuhnms trop solides pour que j'ose leur opposer celles d'un misérable yahou tel que moi; ainsi j'accepte luffre obligeante que vous me faites du secours de vos domestiques pour m'aider à construire une barque , et vous prie seulement de m'accorder un espace de temps suffisant pour achever un ouvrage aussi difficile. Je tâcherai, lui dis-je encore, de conserver ma misérable vie ; et si je retourne jamais en Angleterre, je ne désespère pas d'être de quelque utilité à mes compatriotes en proclamant les vertus des illustres Houyhuhnms, et en les proposant pour exemple à tout le genre humain. »

Son Honneur me fit en peu de mots une réponse obligeante ; il m'accordait deux mois pour la construction de ma barque. En même temps il ordonna à l'alezan, mon camarade (il m'est permis de lui donner ce nom à une aussi grande distance de sou pays), de suivre mes instructions, parce que j'avais dit à mon maître que lui seul me suffirait et que j'étais sAr de son aQTeclion.

La première chose que je fis fut d'aller avec lui vers cet endroit de la côte où mes matelots rebelles m'avaient mis à terre. Je montai sur une hauteur, et, jetant les yeux de tous côtés sur la mer, je crus voir vers le nord-est une petite île. Avec mon télescope, je l'aperçus clairement, et je supposai qu'elle pouvait être à cinq lieues de distance. L'alezan la prenait simplement pour un nuage; car, n'ayant pas l'idée qu'il existât d'autre pays que le sien, sa vue ne pouvait distinguer les objets éloignés sur la mer aussi bien que nous qui sommes accoutumés à explorer cet élément. Après que j'eus découvert cette île, je ne poussai pas plus loin mes recherches, et je me décidai à en faire la première station de mon exil, abandonnant le reste à la fortune.

Je retournai au logis avec mon camarade , et après une courte délibération, nous allâmes dans une forêt peu éloignée, où moi

avec mon couteau, et lui avec un caillou tranchant adroitement emmanché, nous coupâmes plusieurs branches de chêne à peu près de la grosseur d'une canne, et quelques pièces plus grosses. Pour ne pas ennuyer le lecteur du détail de notre travail , il me suflira de lui dire qu'en six semaines, à l'aide de l'alezan, qui faisait le jrros ouvrage, je construisis une espèce de canot

à la façon des Indiens, mais beaucoup plus large, que je couvris de peaux de yahons cousues ensemble avec du fil de ma fabrique. Je me fis une voile de ces mêmes peaux, ayant choisi celles de très jeunes yahons , parce que celles des vieux auraient été trop dures et trop épaisses; je me pourvus aussi de quatre rames; je fis provision dune certaine quantité de c^air cuite, de lapins et d'oiseaux, avec deux vases, l'un plein d*eau et l'autre de lait.

J'essayai mon canot sur un grand étang, et je corrigeai tous les défauts que j'y pus remarquer, bouchant toutes les voies d'eau avec du suif de yahou, et tâchant de le mettre en état de me porter avec ma petite cargaison. Je le mis alors sur une charrette, et le fis mener au rivage par des yahous, sous la conduite d'un alezan et d'un autre domestique.

Lorsque tout fut prêt, et que le jour de mon départ fut arrivé , je pris congé de mon maître , de madame son épouse , et de toute la maison, les yeux baignés de larmes et le cœur

AU

navré de douleur. Mais Son Honneur ^ soit par curiosité, soit par amitié (si je puis sans vanité parler ainsi), voulut me voir dans mon canot, et rassembla plusieurs de ses amis du voisinage pour raccompagner. Je fus obligé d'attendre plus d'une heure à cause de la marée : alors, observant que le vent trèslieureusement soufflait vers Tile où j'avais l'intention de diriger ma course^ je pris une seconde fois congé de mon maître , et comme j'allais me prosterner pour lui baiser les pieds, il me fit rhonneur de lever son pied droit de devant jusqu'à ma bouche.

Je n'ignore pas combien l'on m'a blâmé d'avoir cité cette dernière circonstance; mes détracteurs veulent absolument trouver improbable qu'un si grand personnage eût daigné accorder une telle marque de distinction à une créature aussi abjecte. Je n'ai pas oublié non plus combien les voyageurs sont enclins à se vanter des faveurs extraordinaires qu'ils ont reçues ; mais si mes censeurs connaissaient mieux le caractère généreux et cour-

tois des HouyhDhnms, ils changeraient certainement d'avis sur ce point.

Je présentai mes respects aux Hoùyhnhnms qui avaient accompagné mon maître^ et^ me jetant dans mon canot, je m'éloignai du rivage.

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