ARTICLES DE L'ACCUSATION
châtiments du crin:
QUINBUS FLESTRIN {L"HOMME-MONTAG.\E).
'< Considérant que, par une loi portée sous le règne de Sa Majesté impériale Cabin Deffar Plunc, il est ordonné que quiconque fera de l'eau dans l'étendue du palais impérial sera sujet aux peines et e de lèse-majesté, et que, malgré cela, ledit Quinbus Fleslrin, par une violation ouverte de ladite loi, sous le prétexte d'éteindre le feu allumé dans l'appartement de la bieo>aimée et auguste épouse de Sa Majesté, aurait malicieusement, traîtreusement et diaboliquement, en accomplissant l'acte prohibé par ladite loi, éteint ledit Teu allumé dans ledit appartement, étant alors dans l'enceinte dudît palais impérial ;
« One ledit Quinbus Flestrin, ayant amené la flotte royale de Blefuscu dans noire port impérial, et lui ayant été ensuite enjoint par Sa Majesté impériale de se rendre maître de tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, de le réduire à la forme d'une province qui pût être gouvernée par un vice-poi de notre pays, el de faire périr et mettre à mort non seulement tous les gros-boutiens exilés, mais aussi tous les Blefuscudïens qui refuseraient d'abjurer l'hérésie gros-boutienne ; ledit Flestrin, comme un traître re-
lis PREMIÈRE PARTIE.
belle à Sa très heureuse et impériale Majesté, aurait présenté uDe requête pour être dispensé dudit service, sous le prétexte frivole qu'il répug^aait à contraindre les consciences et à détruire les libertés d'un peuple innocent;
n Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu de la cour de Blefuscu I pour demander la paix à Sa Majesté, ledit FlestrÎQ, comme un sujetdéloyal, auraitsecouru, aide et régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré de Sa Majesté impériale, et en guerre ouverte contre Sadite Majesté :
« Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un fidèle sujet, se disposerait actuellemenl ii faire un voyage à la cour de BleruEcu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission verbale de Sa Majesté impériale; et sous prétexte de ladite permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire ledit voyage, et de secourir et soutenir ie roi de Blefuscu. y>
<' Il y a encore d'autres articles, ajouta-il ; mais ce sont les plus importants dont je viens de vous lire un abrégé.
« Dans les diffcrentes délibérations sur cette accusation, il faut avouer que Sa Majesté a fait voir sa modération, sa douceur el son équité, représentant plusieurs fois vos services, et tâchant de diminuer vos crimes. Le trésorier et l'amiral ont proposé de vous faire mourir d'une mort cruelle et ignominieuse, en mettant le feu à votre hôtel pendant la nuit ; et le général devait vous attendre avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées, pour vous frapper au visage et aux mains. Des
ordres secrets deyaient être donnés à quelques-uns de yos domestiques pour répandre un suc vénéneux sur vos chemises, lequel vous aurait fait bientôt déchirer votre propre chair, et mourir dans des tourments inouïs. Le général s'est rangé au même avis : en^sorte que, pendant quelque temps, la pluralité des voix a été contre vous ; mais Sa Majesté, résolue à vous sauver la yie, a gagné le suffrage du chambellan.
« Sur ces entrefaites, Reldresal, premier secrétaire d'État pour les affaires secrètes, a reçu Tordre de Tempereur de donner son avis, ce qu'il a fait conformément à celui de Sa Majesté, et certainement il a bien justifié Festime que vous avez pour lui : il a reconnu que vos crimes étaient grands, mais qu'ils méritaient néanmoins quelque indulgence ; il a dit que Tamitié qui existait entre vous et lui était si connue, qu'on pourrait le croire prévenu en votre faveur; que, cependant, pour obéir au commandement de Sa Majesté, il voulait dire son avis avec franchise et liberté ; que si Sa Majesté, en considération de vos services et conformément à sa clémence accoutumée, voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous faire crever les deux yeux, cet expédient lui semblait satisfaire la justice, et ferait applaudir et à la miséricordieuse pitié de Tempereur et à l'équité généreuse de ceux qui avaient l'honneur d 'être ses conseillers ; que la perte de vos yeux ne ferait point obstacle à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez encore être utile à Sa Majesté; que la cécité sert à augmenter le courage en nous cachant les périls ; que l'esprit en devient plus recueilli, et plus disposé à la découverte de la vérité ; que la crainte que vous aviez pour vos yeux était la plus grande difficulté que vous aviez eue à surmonter en vous rendant maître de la flotte ennemie, et que ce serait assez que vous vissiez par les yeux des autres, puisque les plus puissants princes ne voient pas autrement.
« Cette proposition fut reçue avec un déplaisir extrême par toute rassemblée. L'amiral Bolgolam se leva, et, transporté de fureur, dit qu'il était étonné que le secrétaire osât opiner pour la conservation de la vie d'un traître ; que les services que vous aviez rendus étaient, selon les véritables maximes d'État, des crimes énormes; que vous, qui étiez capable d'éteindre tout à coup un incendie en arrosant d'urine le palais de Sa Majesté (ce qu'il ne pouvait rappeler sans horreur), pourriez quelque autre fois, par le même moyen, inonder le palais et toute la ville; et que la même force qui vous avait mis en état d'entraîner toute la flotte de l'ennemi pourrait servir à la reconduire, sur le premier mécontentement, à l'endroit d'où vous l'aviez tirée ; qu'il avait des raisons très fortes de penser que vous étiez gros-boutien au fond de votre cœur ; et parce que la trahison commence au cœur avant qu'elle paraisse dans les actions, comme gros-boutien il vous déclara formellement traître et rebelle, et insista pour que vous fussiez mis à mort sans délai.
« Le trésorier fut du même avis. 11 fit voir à quelles extrémités les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de votre entretien, ce qui deviendrait bientôt insoutenable ; que l'expédient proposé par le secrétaire de vous crever les yeux, loin d'être un remède contre ce mal, l'augmenterait selon toutes les apparences, comme cela est démontré par l'usage d'aveugler certaines volailles, qui après cela mangent encore davantage, et s'engraissent plus promptement; que Sa Majesté sacrée et le conseil, qui vous jugeaient, étaient dans leurs propres consciences persuadés de votre crime, ce qui était une preuve plus que suffisante pour vous condamner à mort, sans avoir recours à des preuves formelles requises par la lettre rigoureuse de la loi.
« Mais Sa Majesté Impériale, étant absolument déterminée à ne point vous faire mourir, dit gracieusement que, puisque le
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conseil jugeait la perte de vos yeux ua châtiment trop léger, OD pourrait en ajouter un autre. Et votre ami le secrétaire, priant avec soumission d'être écouté encore pour répondre à
ce que le trésorier avait objecté louchant la grande dépense que Sa Majesté faisait pour votre entretien, dit que Son Excellence, qui seule avait la disposition des finances de l'empereur, pour^ rait remédier facilement à ce mal en diminuant votre table peu à peu, et que, par ce moyen, faute d'une qualité suffisante de nourriture, vous deviendriez faible et languissant, et perdriez l'appétit, et bientôt après la vie. Alors cinq à si.v mille sujets de Sa Majesté pourraient détacher votre chair de vos os, et l'emporter par petites parties pour l'enterrer au loin, afin d'empêcher l'infection, laissant le squelette comme un monument curieux digne d'être conservé.
« Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, toute l'atTaire a été lenninée à l'amiable ; des ordres précis ont été donnés pour tenir secret le dessein de vous faire peu à peu mourir de faim. L'arrêt pour vous crever les yeux a été enregistré au greffe du conseil, personne ne s'y opposant, si ce n'est l'amiral Bolgolam. Dans trois jours le secrétaire aura ordre de se rendre chez vous, et de lire les articles de votre accusation en votre
lift PREMIÈRE PARTIE.
présence; et puis de vous faire savoir la graade clémence de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la perte de vos yeux, à laquelle Sa Majesté ne doute pas que vous ne vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui conviennent. Vingt des chirurgiens de Sa Majesté se rendront à sa suite, et exécuteront l'opération par la décharge adroite de* plusieurs flèches très aigués dans les prunelles de vos yens lorsque vous serez couché à terre. C'est ù vous de prendre les mesures que votre prudence vous suggérera. Pour moi, afin de prévenir les soupçons, il faut que je m'en retourne aussi secrètement que je suis venu. »
Son Excellence me quitta, et je restai seul, livré à la plus cruelle anxiété. L'usage introduit par ce prince et par son mi-
nistère (très différent, à ce qu'on m'assure, de l'usage des premiers temps) était qu'après que la cour avait ordonné un supplice pour satisfaire le ressentiment du souverain ou la méchanceté d'un favori, l'empereur devait adresser une harangue i^ tout son conseil, dans laquelle sa douceur et sa clémence étaient citées comme des qualités reconnues de tout le moade. La harangue de l'empereur à mon sujet fut bientôt publiée par tout l'empire, et le peuple fut terrifié par ces éloges de la clé> menée de Sa Majesté, parce qu'on avait remarqué que plus ces
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éloges étaient amplifiés, plus la condamnatioa à laquelle ils serraieot de préambule était cruelle et injuste. Quant à moi, j'enteadais si peu les affaires, que je ne pouvais décider si l'arrêt porté contre moi était doux et rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la permission de me défendre ; j'aimais autant être condamné saos être entendu ; car, ayant autrefois assisté à plusieurs procès semblables, je les avais toujours vus terminés selon les instructions données aux juges, et au gré des accusateurs accrédités et puissants. J'eus quelque envie de faire de la résistance; car, étant en
liberté, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues à bout de moi, et j'aurais pu facilement, à coups de pierres, battre et renverser la capitale ; mais je rejetai aussitôt ce projet avec horreur, me ressouvenant du serment que j'avais prêté à Sa Majesté, des grâces que j'avais reçues d'elle, et de la haute dignité de narine qu'elle m'avait conférée. D'ailleurs je ne m'étais pas assez pénétré de l'esprit de la cour pour me persuader que les rigueurs de Sa Majesté m'acquittaient de toutes les obligations que je lui avais.
Enfin je pris une résolution qui, selon les apparences, sera censurée avec justice par quelques personnes; car je confesse
que ce fut une grande témérité à moi et un très mauvais procédé de ma part d'avoir voulu conserver mes yeux, ma liberté et ma vie, malgré les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le caractère des princes et des ministres d'État, que j'ai depuis observés dans plusieurs autres cours, et leur manière de traiter des accusés moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une peine si douce ; mais, emporté par le feu delà jeunesse, et ayant eu auparavant la permission de Sa Majesté Impériale de me rendre auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l'expiration de trois jours, d'envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, par laqueUe je lui faisais savoir la résolution que j'avais prise de partir ce jour-là même pour Blefuscu, suivant la permission que j'avais obtenue ; et, sans attendre la réponse, je m'avançai vers la côte de l'île où était la flotte, je me saisis d'un gros vaisseau de guerre, j'attachai un cable à la proue, et, levant les ancres, je me déshabillai, mis mon habit (avec ma couverture, que j'avais apportée sous mon bras) sur le vaisseau, et le tirant après moi, tantôt à gué, tantôt à la nage, j'arrivai au port royal de Blefuscu, 011 le peuple m'avait attendu longtemps. On m'y fournit deux guides pour me conduire à la capitale, qui porte le même nom. Je les tins dans mes mains jusqu'à ce que je fusse arrivé h cent toises de la porte de la ville, et je les priai de donner avis de mon arrivée à un des secrétaires d'Etat, et de lui faire savoir que j'attendais les ordres de Sa Majesté.
On vint me dire au bout d'une heure que Sa Majesté, avec toute la maison royale, venait pour me recevoir. Je m'avançai de cinquante toises ; le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, la reine avec les dames sortirent de leurs carrosses, et je
n'aperçus pas qu'Us eussent peur de moi. Je me couchai i terre pour baiser les mains du roi et de la reine. Je dis à Sa Majesté que j'étais venu, suivant ma promesse, et avec la permission de l'empereur mon maître, pour avoir l'honneur de voir un si
puissant prince, et pour lui offrir tous les senices qui dépendaient de moi, et qui ne seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain, mais sans parler de ma disgrâce.
Je n'ennuierai point le lecteur du détail de ma réception à la cour, qui fut conforme h. la générosité d'un si grand prince, ni des incommodités que j'essuyai faute d'une maison et d'an lit. étant obligé de me coucher sur la terre, enveloppé de ma couverture.