CHAPITRE IV
- L'iuttor iodiiiDa une i
(TMliOB pour Im a — Teiuple priBFifi
E vais mainleDant donner au lecteur une courte description de ce pays, autant que je l'ai pu con- ^ naîlrepar ce que j'en ai parcouru.
Il ne s'étend pas ;i plus de sept ccdIs lieues autour de la capitale, car la reine, que je suivais toujours, s'arrêtait à celle dislance lorsqu'elle accompagnait le roi dans ses voyages, et Sa Majesté continuait seule sa tournée jusqu'aux fronlièrcs. Le royaume a environ deu\ mille lieues de long, et mille ù quinze cents lieues de large : d'où je conclus que nos géographes de l'Europe se trompent lorsqu'ils croient qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la Californie. Je me suis toujours imaginé qu'il devait y avoir de ce côté-là une terre ferme pour servir de contre-poids au grand continent de Tartarie. Il y a donc lieu de corriger les cartes et de joindre cette vaste étendue de pays aux parties nord-ouest de l'Amérique; sur ce poial je suis prêt à aider de mes lumières les géographes.
Cet empire est une presqu'île, tenninée vers le nord par une chaine de montagnes qui ont environ dix lieues de hau-
V0TA6B Â BHOBDIHCNAG. 189
leur, et dont on ne peut approcher à cause des volcans qui couronnent lear cime. Les plus savants ignorent quelle espèce de mortels habite au delà de ces montagnes, et même s'il y a des
habitants. La mer borne les trois autres côtés. 11 n'y a aucun port dans tout le royaume : les endroits de la côte où les fleuves vont se perdre dans la mer sont remplis de rochers hauts et
escarpés, et la mer y est ordinairement si agitée, qu*il a*y a presque personne qui ose y aborder; en sorte que ces peuples sont exclus de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes rivières sont pleines de poissons excellents ; aussi estce très rarement qu'on pêche dans la mer, parce que les poissons y sont de même grosseur que ceux de TEurope, et, par rapport à eux, ne valent pas la peine d'être péchés : il est donc évident que la nature n'a produit que pour ce continent des plantes et des animaux de dimensions aussi énormes ; je laisse à expliquer aux philosophes les motifs de ce fait singulier. On prend néanmoins quelquefois sur la côte des baleines, dont le bas peuple se nourrit et se régale. J'ai vu une de ces baleines qui était si grosse, qu'un homme du pays avait de la peine à la porter sur ses épaules. Quelquefois, par curiosité, on en apporte dans des paniers à Lorbrulgrud; j'en ai vu une dans un plat sur la table du roi, mais il ne paraissait pas aimer cette sorte de nourriture. Peut-être en était-il dégoûté par la grosseur de ranimai; cependant j*en avais vu de plus gros au Groenland.
Le pays est tivs peuplé; car il contient cinquante et une villes, pK's do coût bourgs entourés de murailles, et un plus grand nombre do villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur curieux, il suftira peutni^tre de donner la description do Lorbrulgrud. Cotto \ille est située sur une rivière qui la dî>i$e eu deu\ [uirtios pres^iue égales. Elle contient plus de i|uatre*viugt mille maisons, et environ six cent mille habitants ; elle a en longueur trois glomgungs (qui font environ dixhuit lieues), et deux et demi en largeur : j'en ai pris la mesure Hur la carte dressée par les ordres du roi, qui fut étendue sur la terre exprès pour moi, et sur laquelle je marchai nu-pieds pour mesurer le diamètre et la circonférence. Cette carte avait cent pieds de long.
Le palais du roi est un bâtiment assez peu régulier; c'est
TOTàGK a BROBDIHGnAG. 1«1
plutôt un amas d'édifices, couTrant un peu plus de deux lieues : les chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et lai^s à proportion.
On donna un carrosse à Glumdalclitch et à moi, pour voir la TÎUe, ses places et «es hôtels, et courir les boutiques. Elle me
tenait près d'elle dans ma boite ; mais souvent, à ma prière, elle m'en faisait sortir et me prenait dans sa maia, afin que je pusse mieux Toir les maisons et le monde. D'après mes calculs,
notre carrosse avait la surface carrée de la salle de Westminster, mais il était moins élevé : toutefois je puis avoir mal calculé. Un jour nous fîmes arrêter la voiture à plusieurs boutiques, et les mendiants, profitant de loccasion, se rendirent en foule aux portières, et me présentèrent le coup d'œil le plus affreux qu'un œil européen ait jamais vu.
Une femme avait un cancer monstrueux rempli de trous, dans lesquels j'aurais pu entrer presque entier; un malheureux avait une loupe sur le cou plus grande que cinq balles de laine; un autre marchait sur deux jambes de bois de vingt pieds de haut. Le spectacle le plus hideux était celui des insectes qui se promenaient sur les haillons de ces pauvres gens. Je distinguais à Tœil nu les membres de ces insectes mieux qu'on ne peut les voir au microscope en Europe, et j'observai qu'ils avaient un museau semblable à celui du cochon. J'aurais été curieux d'en disséquer un, si j'avais eu les instruments nécessaires; mais je les avais malheureusement laissés dans le vaisseau : Tentreprise eût été peut-être au-dessus de mes forces.
Outre la grande boîte dans laquelle j'étais ordinairement transporté, la reine en fît faire une qui n'avait que douze pieds carrés sur dix de haut, et que ma gouvernante pouvait mettre sur ses genoux quand nous allions en voiture. L'habile ouvrier qui l'avait faite sous notre direction avait percé une fenêtre de trois côtés (on les avait grillées de peur d'accident), et sur le quatrième côté étaient attachées deux fortes boucles en cuir. On passait une ceinture dans ces boucles, s'il me plaisait d'aller à cheval, et un domestique fîxaitla ceinture autour de son corps, et me tenait devant lui. C'est ainsi que j'accompagnais souvent le roi et les princes, que je prenais l'air dans les jardins ou que je rendais des visites quand ma petite bonne se trouvait indisposée ; car j'étais fort bien vu à la cour, sans doute grâce à la faveur dont le roi voulait bien m'honorer. Dans les voyages, je
préférais cette façon d'aller, parce que je pouvais voir le pays. C*était toujours une personne sûre à laquelle on confiait le soin de me porter, et ma boite était posée sur un coussin.
J'aTais dans ce cabinet un lit de camp ou hamac suspendu au plafond, une table et deux fauteuils vissés au plancher ; et Thabitude de la mer faisaitque les mouvements du cheval ou de la Yoiture ne me causaient pas trop d'incommodité, bien qu'ils fussent souvent très violents. Toutes les fois que je désirais courir la ville, c'était dans cette boite qu'on me portait. Glumdalclitch la posait sur ses genoux après être montée dans une chaise ouverte et portée par quatre hommes à la livrée de la reine. Le peuple, qui avait souvent ouï parler de moi, se rassemblait en foule pour me voir ; et la jeune fille avait la complaisance de faire arrêter les porteurs et de me prendre dans sa main, afin qu'on put me considérer plus commodément.
J'étais fort curieux de voirie temple principal, surtout la tour qui en fait partie et qu'on regarde comme la plus haute du royaume. Ma gouvernante m'y conduisit, et j'avoue que je fus trompé dans mon attente ; car cette tour n'a pas plus de trois mille pieds du sol au point le plus élevé, ce qui n'a rien de très merveilleux, vu la difiTérence de proportion qui existe entre ces peuples et nous : cela n'égale pas relativement la hauteur du clocher de Salisbury, si je me souviens bien de celle-ci. Mais, ne voulant pas rabaisser par mes critiques une nation envers laquelle j'ai contracté une reconnaissance éternelle, je ferai observer que ce qui manque à cette tour en élévation est compensé par la beauté et la solidité. Les murs ont près de cent pieds d'épaisseur, et sont en pierres de taille de quarante pieds cubes; ils sont ornés de statues colossales de dieux et d'empereurs, en marbre, placées dans des niches. Je mesurai le petit doigt de lune de ces statues, qui était tombé et
gisait parmi des décombres, et je trouvai qu'il avait juste quatre
pieds un pouce de long. Gluradalclitch l'enveloppa dans son
mouchoir, et l'emporta pour le conserver avec d'autres jouets.
La cuisineroyale était un superbeédifice voûté, d'environ sii cents pieds de haut. Le grand four a dix pas de moins que la coupole de Saint-Paul; je m'en suis assuré en mesurant celleci à mon retour. Mais si je décrivais Ifis grilles i^ feu, les énormes pots et marmites, et tes pièces de viande qui tournaient sur les broches, on aurait peine à me croire ; du moins de sévères critiques pourraient m'accuserd'eiagération. Pour éviter ces cen-
VOTÀGB À BR0BDIN6NAC. 195
sures, je crains d'£tre tombé dans l'excès opposé ; et si cet ouvrage était jamais traduit dans la langue de Brobdingnag, et qu'il fût transmis en ce royaume, le roi et le peuple auraient raison de se plaindre du tort que je leur ai fait en réduisant leurs proportions.
Ce monarque n'a jamais plus de six cents chevaux dans ses écuries, et ils ont de cinquante-quatre à soixante pieds de haut. Dans les grandes solennités, il est suivi d'une garde de cinq cents cavaliers, qui m'avaient paru la plus belle troupe qui exist&t; mais lorsque je vis une partie de l'armée rangée en bataille, ce spectacle me sembla encore plus imposant.
AUHAis passe ma vie assez doucement en ce pays, si ma petite lailte De m'eût exposé à mille accidents, dont je rapporterai quelques-uns. Ha . ^uTeraante me portait quel- 9 quefois dans les jardins, et là ' me tirait de ma boite ou me laissait à terre me promener librement. Un jour, le nain de la reine (ayant sa disgrâce) nous avait suivis dans les jai^ dins, et Glumdalclitcli m'ayant posé à terre, nous nous trouvâmes lui et moi à côté d'un pommier nain. Je fus tenté de montrer mon esprit par une comparaison assez sotte entre mon compagnon et l'arbre, les termes dans les deux langues prêtant également à cette similitude. Le petit méchant, voulant se venger de ma plaisanterie, prit son temps pour secouer une branche bien chargée de fruits, et une douzaine de pommes plus grosses que des tonneaux de Bristol tombèrent sur moi. Une seole m'atteignit à l'instant où je me baissais, et me fit choir le nei
contre terre. Je ne voulus pas me plaindre de ce tour, parce que je l'avais provoqué.
Un autre jour, ma bonne me laissa sur un gazon bien uni,
tandis qa elle causait à quelque distance avec sa gouvernante. Tout à coup uQ orage de grêle vint à tomber, et je Tus à l'initantrenverse et meurtri par les gréions. Je me traînai à quatre pattes jusqu'à une bordure de thym, sous laquelle j'étais à moitié abrité; mais je Tus tellement moulu des pieds à la tète,
que je gardai la chambre pendant huit jours, ce qui n'a rien de surprenant, car toutes choses ayant, en ce pays, la même proportion gigantesque par rapport à nous, les grêlons ordinaires étaient dix-huit cents fois plus gros que les nôtres. Je puis affirmer le fait, puisque j'eus la curiosité d'en peser et d'en mesurer un.
Mais un plus dangereux accident m'arriva dans les mêmes jardins. Un jour ma petite gouvernante, croyant m'avoir mis en lieu de sûreté, me laissa seul, comme je la priais souvent de le faire, afin que je pusse me livrer à mes pensées; elle n'avait point pris ma boîte, et, m'ayant posé à terre, elle s'éloigna avec quelques dames de sa connaissance. Pendant son absence, un petit épagaenl, qui appartenait à un des jardiniers, vint par hasard flâner près deTendroit où j'étais, courut droit à moi, guidé par son odorat, me saisit dans sa gueule, me porta à son maître, et me posa devant lui en remuant la queue. Par bonheur, il m'avait pris si adroitement, que je n'eus pas le moindre mal; mais le jardinier, qui me connaissait et m'aimait beaucoup, eut la plus grande frayeur. 11 me tira bien doucement, etme demanda comment je me trouvais; maisjene pus lui répondre que quelques minutes après, ma terreur et la rapidité avec laquelle j'avais été emporté m'ayant ôté l'usage de la voix. Il me reporta là oii le petit chien m'avait trouvé. Glumdalclitch y était, désespérée de no me voir nulle part, etm'appelant de tous côtés; elle gronda le jardinier à cause de son chien. Cependant nous convînmes de taire cette aventure, qui me semblait propre ù jeter du ridicule sur ma personne.
Elle décida toutefois ma gouvernante à ne plus me laisser hors de sa vue ; et comme je craignais depuis longtemps cette résolution, je lui avais caché plusieurs petits incidents fâcheux qui m'étaient arrivés. Un cerf-volant a vait failli m'emporter, si je n'avais pas eu la présence d'esprit de me mettre à l'abri d'un
TOTàSB 1 BROBDINGRÀG. IM
«spalier et de me défendre avec mon couteau. Une autre fois, je m'enfonçai jusqu'au cou dans une taupinière, et je manquai peu de temps après de me casser l'épaule contre une coquille
de limaçon, sur laquelle je trébuchai en rêvant ii ma chère Angleterre.
Je ne puis dire si j'étais flatté ou humilié de remarquer, dans mes promenades solitaires, que les oiseaux n'avaient aucune frayeur de moi. Une grive eut même t'efl'ronteriede m'enlever an morceau de biscuit que je tenais à la main. Quand j'essayais de prendre uo de ces oiseaux, il se tournait hardiment contre moi, me menaçait de son bec, puis recommençait tranquillement à chercher des vers ou des grains. Mais un jour je lançai un gros bâton de toute ma force sur un linot, et si adroitement, qu'il tomba, et je le saisis par le cou pour le (rainer
jusqu'à rendroitoù ma gouvernante m'attendait. Mais le linot, qui n'avait été qu'étourdi, me donna des coups d'aile si violents, que j'aurais été forcé de le lâcher, si un domestique n'était venu à mon aide. Le lendemain, on me servit à mon dîner une partie de ma prise. Ce linot était à peu près de la grosseur d'un de nos cygnes.
Un jour, le neveu de la gouvernante de Giumdalclitch les engagea toutes deux à venir voir l'exécution d'un meurtrier. La dernière eut beaucoup de peine à consentir à cette proposition ; mais enfin elle se laissa entraîner, et moi-même, bien que ces spectacles me soient odieux, je désirais voir celui-ci, comme objet de curiosité philosophique. Le patient était lié sur un fauteuil place sur un échafaud, et sa tête fut tranchée d'un seul coup avec un sabre de quarante pieds. Les artères et les veines lancèrent des jets beaucoup plus élevés que ceux du parc de Versailles, et la tcte coupée fit un bond si prodigieux, que je tressaillis de frayeur, quoique je fusse à plus d'un mille de distance.
La reine, qui prenait plaisir à causer avec moi de mes voyages, et qui ne laissait échapper aucune occasion de me distraire quand j'étais mélancolique, me demanda un jour si j'étais capable de manier une rame ou de diriger une voile, et si un peu d'exercice en ce genre ne serait pas bon pour ma santé. Je répondis que j'entendais ces deux exercices, parce que, bien que mon emploi fût celui de chirurgien, j'avais été souvent obligé de travailler comme un simple matelot dans les moments de crise, mais que j'ignorais comment je pourrais naviguer en ce pays, où la plus petite barque était égale à un vaisseau de guerre du premier rang parmi nous; d'ailleurs, un navire proportionné à ma taille et à mes forces n'aurait pu flotter longtemps sur leurs rivières, et je n'aurais pu le gouverner.
T0YA6R A BR0BDINGNA6. 201
Sa Majesté me dit que, si je Toulais, son menuisier me ferait une petite barque, et qu'elle me trouverait un endroit où je pourrais naviguer. Le menuisier, suivant mes instructions, me construisit en dix jours un petit navire avec tous ses cordages, capable de contenir commodément huit Européens.
Quand il fut achevé, la reine fut si ravie, qu'elle le mit dans son tablier et courut le montrer au roi ; celui-ci donna Tordre de le mettre dans une citerne, où j'essayerais de le faire manœuvrer, ce qui me fut impossible, faute d'espace pour mes rames.
Cependant la reine avait eu auparavant une autre idée : elle avait commandé à son menuisier de faire une auge de bois longue de trois cents pieds, large de cinquante, et profonde de huit, laquelle, étant bien goudronnée pour empêcher Teau de s'échapper, fut posée sur le plancher, le long de la muraille, dans une salle extérieure du palais : elle avait un robinet bien près du fond pour laisser sortir l'eau de temps en temps, et deux domestiques pouvaient la remplir dans une demi-heure de temps.
C'est là qu'on me fit ramer pour mon divertissement, aussi bien que pour celui de la reine et de ses dames, qui prirent beaucoup de plaisir à voir mon adresse et mon agilité.
Quelquefois je hissais ma voile, et alors je n'avais d'autre peine que de tenir le gouvernail pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec leur éventail ; et quand elles se trouvaient fatiguées, quelques-uns des pages poussaient le navire avec leur souffle, tandis que je manœuvrais à tribord ou à bâbord, selon ma convenance. Quand j'avais fini, Glumdalclitch reportait mon navire dans son cabinet, et le suspendait à un clou pour le faire sécher.
Dans cet exercice il m'arriva une fois un accident qui faillit me coûter la vie.
Un des pages ayant mis mon esquif dans l'auge, une femme de la suite de Glumdalclilcb me prit très ofScieusement pour me mettre dans le navire ; mais il arriva que je glissai entre
ses doigts, et je serais iDrailUblemcat tombé de la hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, grâce au plus heureux hasard du monde, je n'eusse pas été arrêté par une grosse épingle qui était lichéc dans le tablier de cette femme. La tète de l'épingle passa entre ma chemise et la ceinture de ma culotte, en sorte que je restai suspendu en l'air, et qu'on eut le temps de venir à mon secours.
Une autre fois, un des domestiques, dont la fonction était de remplir mon auge d'eau fraîche lousles trois jours, fut si négli-
TOYAGS 1 BaOBDIHSN&G. 203
^ot, qu'il laissa échapper de sob seau une grenouille très grosse, sans l'aperceToir. La grenouille se tînt cachée jusqu'à ce que je fusse mis à flot : alors, voyant un endroit pour se reposer, elle y grimpa, et fit tellement pencher le navire, que je me trouvai obligé de foire le contre-poids de l'autre côté pour l'empêcher d'enfoncer.
Cependant la grenouille se mit A sauter sur ma tête, puis sur
mes jambes, couvrant de boue mon visage et mes habits. Sa grosseur en faisait un monstre épouvantable jl mes yeux ; toutefois je priai ma gouveraante de me laisser me tirer d'affaire seul avec cette bète, et, en la poursuivant avec une de mes rames, je la fis enfla sauter hors du bateau. Mais voici le plus grand péril que je courus dans ce royaume :
Glumdalclitch, étant sortie pour des affaires ou pour faire une visite, m'avait enfermé au verrou dans son cabinet. Le temps était très chaud, et la fenêtre du cabinet était ouverte, aussi bien que les fenêtres et la porte de ma boite. Pendant que j'étais assis tranquille et mélancolique près de ma table, j'entendis quelque chose entrer dans le cabinet par la fenêtre, et sauter çà et là. Quoique j'en fusse un peu alarmé, j'eus le courage de regarder dehors, mais sans abandonner ma chaise; et alors je vis un animal, qui, bondissant de tous côtés, finit par s'approcher de ma boite, et la regarda avec une apparence de plaisir et de curiosité, mettant sa tête à la porte et à chaque fenêtre.
Je me retirai dans le coin le plus renfoncé de ma boite ; mais cet animal, qui était un singe, regardant dedans de tous côtés, me causa une telle frayeur, que je n'eus pas la présence d'esprit de me cacher sous mon lit, comme je pouvais le faire très facilement. Âpres bien des grimaces et des gambades, le singe me découvrit; et, fourrant une de ses pattes par l'ouverture de la porte, comme fait un chat qui joue avec une souris, quoique je changeasse souvent de lieu pour me mettre à l'abri, il m'attrapa par les pans de mon justaucorps (qui, étant fait du drap de ce pays, était épais et très solide), et me tira dehors. Il me prit dans sa patte droite et me tint comme une nourrice tient un enfant qu'elle veut allaiter. J'avais vu souvent en Europe des singes s'amuser ainsi avec des petits chats. Quand je me débattais, il me pressait si fort, que je crus que le parti le plus sage était de me soumettre, et d'en passer par tout ce qui lui plairait. J'ai quelque raison de croire qu'il me prit pour un jeune singe, parce qu'avec son autre patte il flattait doucement mon visage.
11 fut tout à coup interrompu par un bruit à la porte du cabinet, comme si quelqu'un eût tâché de l'ouvrir ; soudain il sauta à la fenêtre par laquelle il était entré, et de là sur les gouttières,
TOTAGB K BBOBDINGN&G. SDK
marchant sur trois pattes et me tenant dans la quatrième, jusqu'à ce qu'il eût grimpé à un toit attenant au nôtre. J'entendis alors GlumdalcJitch jeter des cris lamentables. La pauvre fille était au désespoir, et ce quartier du palais fut bientôt en alar-
.mes: les domestiques coururent chercher des échelles; le singe fut vil par plusieurs personnes assis sur le faite d'un bâtiment, me tenant comme une poupée dans une de ses pattes de devant et me donnant à manger avec l'autre, fourrant dans ma bouche quelques viandes qu'il avait attrapées, et me tapant quand je ne voulais pas manger. La canaille qui me regardait d'en bas en riait beaucoup ; et cela était fort excusable, car, excepté pour moi, la chose était assez plaisante. Quelques-uns jetèrent des
pierres dans Tespérance de faire descendre le singe ; mais il leur fut défendu de continuer, de peur qu'on ne me cassât la tête.
Des échelles furent apportées, et plusieurs hommes monte* rent sur le toit. Aussitôt le singe effrayé décampa, et me laissa tomber sur une gouttière. Alors un des laquais de ma petite maîtresse, honnête garçon qui m'aimait beaucoup, grimpa, et, me mettant dans la poche de sa culotte, me fit descendre en sûreté.
J'étais presque étouffé parles ordures que le singe ayait fourrées dans mon gosier; mais ma petite maîtresse me fityomir, ce qui me soulagea. J'étais si faible et si froissé des embrassades de cet animal, que je fus obligé de me tenir au lit pendant quinze jours. Le roi et toute la cour envoyèrent chaque jour demander des nouvelles de ma santé, et la reine me fit plusieurs visites pendant ma maladie. Le singe fut misa mort, et défense fut faite d'entretenir désormais aucun animal de cette espèce dans les environs du palais.
La première fois que je me rendis auprès du roi, après le rétablissement de ma santé, pour le remercier de ses bontés, il me fit l'honneur de me railler beaucoup sur cette aventure; il me demanda quelles étaient mes pensées et mes impressions pendant que j'étais entre les pattes du singe, quel goût avaient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais que j'avais respiré sur le toit n'avait pas aiguisé mon appétit : il souhaita fort de savoir ce que j'aurais fait en pareille occasiosdans mon pays. Je dis à Sa Majesté qu'en Europe nous n'avions point de singes, excepté ceux qu'on apportait des pays étrangers, et qu'ils étaient si petits qu'ils n'étaient point à craindre. A l'égard de l'animal énorme auquel je venais d'avoir affaire (il était en vérité aussi gros qu'un éléphant), si la peur m'avait permis de penser aax moyens d'user de mon sabre (je pris alors un air fier, et mis la main sur la poignée), quand il a fourré sa patte dans ma
TOTàGK à BROBDINGNAG. X07
chambre, peut-être lui aurais-je porté un si rude coup, qu'il se serait hèté de la retirer plus promptemeut qu'il ue l'avait ■Tancée.
Je proDooçai ces paroles avec l'énergie d'une personne jalouse de son honneur mis en question. Cependant mon dis-
cours ne produisit rien qu'un éclat de rire, et tout le respect dâ à Sa Majesté de la part de ceux qui l'environnaient ne put le retenir : cela me fil réfléchir sur la sottise d'un homme qui prétend se glorifier en présence de ceux qui sont hors d'égalité ou de comparaison avec lui. Je me rappelai plusieurs exemples de la même erreur que j'avais observés ea Angleterre, oh bien souvent de très minces personnages, sous le rapport de la naissance, de l'esprit, de la bonne mine, ou même du bon seos, prennent on air important avec les plus grands du rovaume.
Je fournissais tous les jours à la cOur te sujet de quelque conte ridicule, et Glunidalclîlch, quoiqu'elle m'aimât extrêmement, était assez méchante pour amuser la reine du récit de mes sottises, lorsqu'elle les crojait propres à réjouir Sa Majesté. Par exemple, un jour, sa gouvernante l'ayant conduite à une heure de distance de la ville pour lui faire prendre l'air, parce qu'elle était un peu souffrante, elles descendirent dans une prairie. Glumdalclitch ouvrit ma boite, et je sortis pour me promener : il y avait delà bouse de vache dans un sentier; je voulus, pour faire parade de mon agilité, sauter par-dessus; mais, par malheur, je sautai mal, et tombai au beau milieu, en sorte que j'eus de l'ordure jusqu'aux genoux. Je me tirai du bourbier avec peine, et un des laquais me nettoya comme il put avec son mouchoir. La reine fut bientôt instruite de celte aventure fâcheuse, les laquais la divulguèrent partout, et pendant plusieurs jours jo fonniis matière k l'amusement général.
fS