‹ Voyages de Gulliver (volume 2)Chapitre 1 sur 29 · T O Y A OB · texte numérisé non relu

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taîne Guill Robinson , de la province de G)rnouaiIlef capitaine de la Bonne- Espérance , vaisseau de trois cents ton?

neaux , vint me trouver. J'avois été autrefois chirurgien d'un autre vaisseau dont il étoit capitaine , dans un voyage ^u Levant , et j'en a vois été toujours bien traité. Le capitaine , ayant appris mon arrivée, me rendit une visite où. il marqua la jpie qu'il avoit de me trouver en bonne santé, me demanda si je m'étois fixé pour toujours , et m'apprit qu'il méditoit un voyage aux Indes orientales, et compt toit partir dans deux mois. Il m'insinua en même temps que je lui ferois grand plaisir de vouloir bien étr« le chirurgien de son vaisseau; qu'il auroit un autre chirurgien avec moi et deux garçons ; que j'aurois une double paie ; et qu'ayant éprouvé que la coiuioissance que j'avois 4^ la one^

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étoit au moins égale à la sienne, îL fl'engageoit à se comporter à mon égard comme avec un capitaine en second.

Il me dit enfin tant de choses obligeantes , et me parut un si honnête homme, que je me laissai gagner , ayant d'ailleurs, malgré mes malheurs passés, une plus forte passion que jamais de voyager. La seule difficulté que je prévoyois étoit d'obtenir le consentement de ma femme , qu'elle me donna pourtant assez volontiers , en vue sans doute des avantages que êes enfants en pourroient retirer.

Nous mîmes à la voile le 6 d'août 1706, et arrivâmes au fort S. -Georges, le premier avril 1707, où nous restâmes trois semaines pour rafiraîchir notre équipage , dont la plus grande partie étoit malade. De là nous allâmes vers le Tunquin, ou

notre capitaine résolut de s'arrêter quelque temps , parceque k plus grande partie des marchandises qu'il avoit envie d'acheter ne pouYoit lui être livrée que dans plusieurs mois.

Pour se dédommager un peu des firais de ce retardement , il acheta une barque chargée de différentes sortes de marchandises dont les Tunquinois font un commerce ordinaire avec les isles voisines ; et mettant sur ce petit navire quarante hommes, dont il y en avoit trois du pays, il m'en fit capitaine , et me donna un pouvoir pour deux mois , tandis qu'il feroit ses affaires au Tunquin.

U n'y avoit pas trois jours que nous étions en mer, qu'ime grande tempête s'étant élevée , nous iùmes poussés pendant cinq jours vers le nord-est, et ensuite à l'est. Le temps devint «n peu plus calme , mais le vent

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cl*ouest soufHoit toujours assez fort.

Le dixième jour deux pirates nous donnèrent la chasse , et bientôt nous prirent ; car mon navire étoit si chargé , qu il ailoit très lentement, et qu'il nous fut impossible de faire la manœume nécessaire pour nous défendre.

Les deux pirates vinrent à l'abordage , et entrèrent dans notre navire k la tète de leurs gens ; mais , nous trouvant tous couchés sur le ventre , comme je l'avois ordonné , ils se contentèrent de nous lier, et , nous ayant donné des gardes , ils se mirent à vi-^ siter la |iarque.

Je remarquai parmi eux un HoUandois , qui paroissoit avoir quelque au* torité , quoiqu'il n'eût pas de commandement. Il connut à nos manières que nous étions Anglois ; et nous parlant en sa langue , il nous dit qu'on ailoit «ous lier tous dos à dos , et nous

jeter dans la mer. Comme je parloû faollandois astez bien, je lui déclarai qui nous étions, et le conjurai, en con* sidération du nom commun de chrétiens, et de chrétiens réformés, de voisins , d'alliés , d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paro»

les ne firent que l'irriter ; il redoubla ses menaces; et s'étant tourné vers set compagnons , il leur parla en langue japonoise , répétant souvent le nom de christianos.

Le plus gros vaisseau de ces pirates étoit commandé par un capitaine japonois , qui parloit un peu Jiollan* dois. Il vint à moi ; et après m'avoir Bsiit diverses questions , auxquelles je répondis très humblement, il m'assura qu'on ne nous ôteroit point la vie. Je lui fis une très profonde révérence; et me tournant alors vers le Hollandois , je lui dis que j'étois bie»

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Aché de trouver plus d'humanité dans un idolâtre que dans un <^étien. Mais j'eus bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées ; car ce misérable réprouvé ayant tâché en vain de persuader aux deux capitaines de me jeter dans la mer (ce qu'on ne voulut pas lui accorder à cause de la parole qui m'avoit été donnée ) , il obtint que je serois encore plus rigoureusement traité que si on m'eût fait mourir. On avoit partagé mes gens dans les deuit vaisseaux et dans la barque : pour moi , on résolut de m'abandonner à mon sort dans un petit canot, avec des avirons , une voile , et des provision»

pour quatre jours. Le capitaine japonois les augmenta du double, et tira de ses propres vivres cette charitable augmentation ; il ne voulut pas iliéme qu'on me fouillât. Je descendis donc dans le canot pendant que mon Hol-

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landois brutal m*accabloit de dessus le pont de toutes les injures et imprécations que son langage lui pouvoir fournir.

Environ une heure avant que nout eussions vu les deux pirates j avois pris hauteur, et avois trouvé que nout étions à quarante-six degrés de latitude , et k cent quatre-vingt-trois de longitude. Lorsque je fus un peu éloigné , je découvris avec une lunette différentes isles au sud-ouest. Alors je haussai ma voile , le vent étant bon ^ dans le dessein d'aborder à la plus prochaine de ces isles, ce que j'eus bien de la peine à faire en trois heu« res. Cette isle n*étoit qu'une roche, où je trouvai beaucoup d'œufs d'oiseaux : alors battant mon fusil , je mis le feu à quelques bruyères et à quelques joncs marins pour pouvoir cuire ces œufs , qui furent ce soir-lii

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toute ma nourriture , étant résolu d'épargner mes provisions autant que je le pourrois. Je passai la nuit sous cette roche , où , ayant étendu des bruyères sous moi, je dormis assez bien.

Le jour suivant, je fis voile vers une autre isle , et de là à une troisième et à une quatrième , me servant quel« quefois de mes rames. Mais pour ne point ennuyer le lecteur , je lui dirai seulement qu'au bout de cinq jours j'atteignis la dernière isle que j'avois vue, qui étoit au sud-sud-ouest de la première.

Cette islo étoit plus éloignée que je ne croyois , et je ne pus y arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant que de trouver un endroit pour pouvoir y aborder. Ayant pris terre à une petite baie qui étoittrois fois large comme mon canot, je trouvai

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que toute Tisle n^étoit qu*un rocher , avec quelques espaces où il croissoit du gazon et des berbes très odoriférantes. Je pris mes petites provisions; et après m'étre un peu rafraîchi , je mis le reste dans une des caves , dont il y avoit grand nombre. Je ramassai plusieurs œufs sur le rocher, et arrachai une quantité de joncs marins et d*herbes sèches, afin de les allumer le lendemain pour cuire mes œufs , car j*avois sur moi mon fusil , ma mèche , avec un verre ardent. Je passai toute la nuit dans la cave où j*avois mis mes provisions : mon lit étoit ces mêmes herbes sèches destijnées au feu. Je dormis peu , car j*étois encore plus inquiet que las. Je considérois qu*il étoit impossible de ne pas mourir dans un lieu si misérable , et qu'il me faudroit bientôt faire une triste fin. Je me trouvai si abattu de

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ces réflexions , que je n*eu8 pas le courage de me, lever ; et avant que j*eusse assez de force pour sortir de ma cave, le jour étoit déjà fort grand :

le temps étoit beau , et le soleil si ardent que j'étois obligé de détourner mon visage.

Mais voici tout-à-coup que le temps s'obscurcit , d'une manière pourtant très différente de ce qui arrive par l'interposition d'un nuage. Je me tournai vers le isoleil, et je vis un grand corps opaque et mobile entre lui et moi , qui sembloit aller çà et là. Ce corps suspendu , qui me paroissolt à deux milles de hauteur, me cacba le soleil environ six ou sept minutes ; mais je ne pus pas bien l'observer à cause de l'obscurité.

Quand ce corps fut venu plus près de l'endroit où j'étois, il me parut être d'une substance solide , dont la base étoit plate , unie , et luisante par la

réverbération de la mer. Je m'arrêtai sur une hauteur à deux cents pas environ du rivage, et je vis ce même corps descendre et approcher de moi environ à un mille de distance. Je pris alors mon télescope, et je -découvris un grand nombre de personnes en mouvement, qui me regardoient et se regardoient les unes les autres.

L'amour naturel de la vie me fit naître quelques sentiments de joie et d'espérance que cette aventure. pourront m'aider à me délivrer de l'état iâcfaeux où j'étois ; mais en même temps le lecteur ne peut s'imaginer mon étonnement de voir .une espèce d'isle en l'air, habitée par des hommes qui avoient l'art et le pouvoir de la hausser, de l'abaisser, et de la faire marcher à leur gré : mais n'étant pas alors en humeur de philosopher sur un si étrange phénomène , je me can^

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tentai d'observer de quel côté Tisle toumeroic , car elle me parut alors arrêtée un peu de temps. Cependant elle s'approcha de mon côté, et j'y pus découvrir plusieurs grandes terrasses et des escaliers d'intervalle en intervalle pour communiquer des unes aux autres. Sur la terrasse la plus basse je vis plusieurs hommes qui pêchoient des oiseaux à la ligne , et d'autres qui regardoient. Je leur fis signe avec mon chapeau et avec mon mouchoir :

et lorsque je me fus approché de plus près , je criai de toutes mes forces ; et ayant alors regardé fort attentivement, je vis une foule de monde amassée sur le bord qui étoit vis-àvis de moi. Je découvris par leurs postures qu'ils me voyoient quoiqu'ils ne m'eussent pas répondu : j'apperçus alors cinq ou six hommes montant avec empressement au sommet

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de Tisle , et je m'imaginai qu'ils avoient été envoyés à quelques personnes d'autorité pour en recevoir des ordres sur ce qu'on devoit faire en cette occasion.

La foule des insulaires augmenta, et en moins d'une demi-heure l'isle s'approcha tellement, qu'il n'y avoit plus que cent pas de distance entre elle et moi. Ce fut alors que je me mis en diverses postures humbles et touchantes , et que je fis les supplications les plus vives : mais je ne reçus point de réponse ; ceux qui me sem* bloient le plus proche , à en juger par leurs habits , étoient des personnes de distinction.

A la fin un d'eux me fit entendre sa voix dans un langage clair, poli et très doux , dont le son approchoit de l'italien : ce fut aussi en italien que je répondis, m'imaginant que le son

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et Taccent de cette langue seroît plus agréable à leurs oreilles que tout autre langage. Ce peuple comprît ma pensée ; on me fit signe de descendre du rocher, et d'aller vers le rivage ; ce que je fis : et alors Tisle volante s'étant abaissée à un degré convenable , on me jeta de la terrasse d*en bas une chaîne avec un petit siège qui y étoit attaché ; sur lequel m'étant assis , je fus dans un moment enlevé par le moyen d'une moufle.

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