‹ Voyages de Gulliver (volume 2)Chapitre 14 sur 29 · VOYAGE AU PAYS · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PAYS

je puis dire qu'alors j^étois heureux ^ si j*avois pu connoitre que je Tétois.

Mais je fus malheureusement tenté^de faire encore un voyage, sur-tout lorsque Ton m*eut offert le titre flatteur de capitaine sur Vyét^nture, vaisseau marchand de trois cents cinquante tonneaux. J*entendois parfaitement la navigation ; et d*ailleurs j*étois las du titre subalterne de chirurgien de vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession , et je sus Texercer dans la suite quand Toccasion s'en présenta.

Aussi me contentai-je de mener avec moi dans ce voyage un jeune garçon chirurgien. Je dis adieu à ma pauvro femme , qui 6toit grosse. M'étant çm« l>arqué à Portsmouth, je mis k hi voile le 2 d'août 1710.

Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon ëquir page ; en sorte que je fus obligé d^

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faire une recrue aux Barbades et aux isles de Leeward , où les négociants dont je tenois ma commission m*avoient donné ordre de mouiller* Mais j'eus bientôt lieu de me repentir d*ayoir fait cette maudite recrue j dont la plus grande partie étoit composée de bandits qui avoient été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage , et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de mon vaisseau.

Un matin donc ils entrèrent dans ma chambre , se jetèrent sur moi , me lièrent , et me menacèrent de me jeter dans la mer si j*osois faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort étoit entre leurs mains, et que je consentois d'avance à tout ce qu'ils voudroient. Ils m'obligèrent d'en faire serment , et puis me délièrent, te contentant de m'enchaî«

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ner un pied au bois de mon lit, et de poster une sentinelle à la porte de ma chambre , qui avoit ordre de me casser la tête si j*eusse fait quelque tentative pour me mettre en liberté.

Leur projet étoit d'exercer la piraterie avec mon vaisseau , et de donner la chasse aux Espagnols : mais pour cela ils n'étoient pas assez forts d'équipage ; ils résolurent de vendre d'abord la cargaison du vaisseau , et d'aller à Madagascar pour augmenter leur troupe. Cependant j'étois prisonnier dans ma chambre , fort inquiet du sort qu'on me préparoit.

Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra , et me dit qu^il avoit reçu ordre de monsieur le capitaine de me mettre à terre. Je voulus , mais inutilement , avoir quelque entretien avec lui et lui faire quelques questions ; il refusa même da

me dire le nom de celui qu'il appeloit monsieur le capitaine. On me fit descendre dans la chaloupe, après -m*avoir permis de faire mon paquet et d'emporter mes bardes. On me laissa mon sabre , et on eut la politesse de ne point visiter mes poches , où il y avoit quelque argent.

Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe , on me mit sur le rivage. Je demandai à ceux qui m*ac« compagnoient quel pays c'étoit. Ma foi , me répondirent* ils , nous ne le savons pas plus que vous ; mais prenez garde que la marée ne vous surprenne : adieu. Aussitôt la chaloupe s'éloigna.

Je quittai les sables, et montai sur une hauteur pour m'asseoir et délibérer Sur le parti que j'avois à prendre. Quand je me fus un peu reposé , {'avançai dans les terres , résolu de a. 16

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me livrer au premier sauvage que je rencontrerois , et de racheter ma vie , si je pouvois, par quelques petites bagues , par quelques bracelets , et autres bagatelles dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir , et dont j^avois une certaine quantité dans mes poches.

Je découvris de grands arbres, de vastes herbages, et des champs o& Tavoine croissoit de tous côtés. Je marchois avec précaution , de peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de floche. Après avoir marché quelque temps , je tombai dans un grand chemin , où je remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux , et quelques uns de vaches.

Je vis en même temps un grand nombre d'animaux dans un champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur Egure me

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parut surprenante ; et quelques uns s*écant un peulpprochés , je me cachai derrière un buisson pour les mieux considérer.

De longs cheveux leur tomboient sur le visage ; leur poitrine , leur dos , et leurs pattes de devant , étoient couverts d*un poil épais : ils avoient de la barbe au menton comme des boucs i mais le reste de leurs corps étoit sans poil , et laissoit voir une peau très brune. Ils n'avoient point de queue : ils se tenoient tantôt assis sur Therbe , tantôt couchés , et tantôt debout sur leurs pattes de derrière.

Us sautoient , bondissoient , et grîmpoient aux arbres avec Tagilité des écureuils, ayant des grifTes aux pattes de devant et de derrière. Les femelles étoient un peu plus petites que les mâles ; elles avoient de fort longs cheveux , et seulement un peu de duvet

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en plusieurs endroits de leurs corps* Leurs mamelles pendment entre leurs deux pattes de devant, et quelquefois touchoient la terre lorsqu'elles mar« choient. Le poil des uns et des autres étoit de diverses couleurs , brun, rouge, noir, et blond. Enfin, dans tous mes voyages , je n*avois jamais vu d*animal si difforme et si dégoûtant.

Après les avoir suffisamment considérés , je suivis le grand chemin , dans Tespérancé qu'il me conduiroit k quelque hutte d'Indien. Ayant un peu marché , je rencontrai au milieu du chemin un de ces animaux qui venoit directement à moi. A mon aspect il s'arrêta , fit une infinité de grimaces , et parut me regarder comme une espèce d'animal qui lui étoit inconnue ; ensuite il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et le £rappai du plat|

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ne voulant pas le blesser , de peur d'oF* fenser ceux à qui ces animaux pouvoient appartenir. L*animal , se sentant &appé, se mit à fuir, et à crier si haut , qu^il attira une quarantaine d'animaux de sa sorte , qui accoururent vers moi en me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre , et me mis le dos contre , .enant mon sabre devant moi : aussitôt ils sautèrent aux branches de l'arbre , ec commencèrent à décharger sur moi leur ordore. Mais tout-à-coup ils se mirent tous à fuir.

Alors je quittai Tarbre et poursuivis mon chemin, étant assez surpris qu'une terreur soudain&leur eût ainsi fait prendre la fuite. Mais regardant à gauche , je vis un cheval marchant gravement au milieu d'un champ :

c'étoit la vue de ce cheval qui avoit fait décamper si vîte la troupe qui

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m*a8siégeoit. Le cheval s'étant approché de moi s'arrêta , recula , et ensuite me regarda fixement, paroissant un peu étonné. II me considéra de tous cotés , tournant plusieurs fois autour de moi. Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin , me regardant d'un œil doux , et sans me faire aucune violence. Nous nous considérâmes l'un I*iautre pendant un peu de temps ; enfin je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers lorsqu'ils veulent caresser un cheval. Mais l'animal superbe , dédaignant mon honnêteté et ma poli*tesse , fronça ses sourcils, et leva £èrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer ma main trop familière. En même temps if se mit à hennir trois ou quatre fois.,

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porter ainsi , je me dis k moi-même :

Puisqu*en ce pays-ci les bétes ont tant de raison , il hiut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.

Cette réfletion me donna tant de courage , que je résolus d^avancer dans le pays jusqu'à ce que j'eusse découvert quelque village ou quelqu?

maison, et que j'eusse rencontré quelque habitant , et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur plairoit. Mais l'im des deux , qui étoit gris-pommelé , voyant que je m'en allois , se mit à hennir après moi d'une façon si expressive , que je crus entendre ce qu'il vouloit : je me retournai et m'approchai de lui , dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'étoit possible ; car dans le fond je ne savois ce que tout cela deviendroit : et c'est ce que le lecteur peut aisément s'imaginer.

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Les deux chevaux me serrèrent de près , et se mirent à considérer mon yisage et mes mains. IVIon chapeau paroissoit les surprendre, aussi bien que les pans de mon juste-au-corps.

Le gris-pommelé se mit à flatter ma main droite , paroîssant charmé et de la douceur et de la couleur de ma peau ; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon , que je ne pus m*em pécher de crier de toute ma force, ee qui m'attira mille autres caresses pleines d^amitié. Mes souliers et mes bas leur donnoient de grandes inquiétudes ; ils les flairèrent et les tâterent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe qui *veut entreprendre d'expliquer un phénomène.

Enfin la contenance et les manières Je ces deux animaux me parurent si

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raisonnables , si sages, si judicieuses , que je conclus en moi-même quil falloit que ce fussent des enchanteurs qui s'étoient ainsi transformés en chevaux avec quelque dessein , et qui , trouvant un étranger sur leur chemin , avoient voulu se divertir un peu à ses dépens , ou avoient peut-être été frappés de sa figure , de ses habits , et de ses manières. C'est ce qui me fit prendre la liberté de leur parler en ces termes : Messieurs les chevaux , si vous êtes des enchanteurs , comme j*ai lieu de le croire , vous entendez toutes les langues ; ainsi j'ai Thonneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglois , qui par malheur ai échoué sur ces cètes , et qui vous prie Tun ou l'autre , si pourtant vous»

êtes de vrais chevaux , de vouloir souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou quelquo

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maison où je me puisse retirer. En recomioissance je vous offre ce petit couteau et ce bracelet.

Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention ; et quand j*eus fini , ils se mirent à hennir tour-àtour tournés Tun vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements étoient significatifs , et renfermoient des mots dont on pourroit peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois.

Je les entendis souvent répéter le mot ^ahou , dont je distinguai le son sans en distinguer le sens , quoique , tandis que les deux chevaux s'entretenoient , j'eusse essayé plusieurs fois d'en chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cessé de parler , je me mis à crier de toute ma force jj'ohouy yahou^ tâchant de les imiter* Cela

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parut les surprendre extrôraement; ôl alors le gris-pommelé , répétant deux fois le même mot, sembla vouloir m*apprendre comment il le falloit prononcer : je répétai après lui le mieux qu'il me fut possible ; et il me parut que , quoique je fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la prononciation , j*avois pourtant fait quelque progrés.* L'autre cheval , qui étoit bai , sembla vouloir m'apprendre un autre mot beaucoup plus difficile à prononcer , et qui, étant réduit à l'orthographe angloise , peut ainsi s'écrire, Houjhnhnm. Je ne réussis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que dans celle du premier ; mais après quelques essais cela alla mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de Tintelligence.

Lorsqu'ils se furent encore un peu

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entretenus (sans doute à mon sujet), ils prirent congé Tun de l'autre avec la même cérémonie qu'ils s'^ toient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant lui ; ce que je ju* geai à propos de faire jusqu'à ce que j'eusse trouvé un autre conducteur.

Comme je marchois fort lentement, il se mit à hennir , hhuum , hhuum.

Je compris sa pensée , et lui donnai à entendre , comme je le pus , que î'étois bien las et avois de la peine à mardier ; sur quoi il s'arrêta cha« ritablement pour me laisser reposer.

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