CHAPITRE II L
Vautour 3^ applique à apprendre bien la langue , et le Houyhnhnm son maître s'applique à la lui ensei-' gner. Plusieurs Houyhnhnmsvien' nent voir Vauteur par curiosité.
Il fait à son maître un récit suC' cinct de ses vqyages.
Je m*appliquai extrêmement à apprendre la langue que le Houybnhnm mon maître (c'est ainsi que je l'appellerai désormais), ses enfants, et tous ses domestiques , avoient beaucoup d'envie de m'enseigner. Ils me regardoient comme un prodige , et étoient surpris qu'un animal brute eût toutes les manières et donnât tous les signes naturels d'un animal
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raisonnable. Je montrois du doigt chaque chose , et en demandois le nom , que je i-etenois dans ma mé** moire, et que je ne manquois pas d*é« crire sur mon petit registre de voyage lorsque j'étois seul. A Tégav^de raccent , je tàchois de le prendre en doutant attentivement. Mais le bidet alezan m'aida beaucoup.
II faut avouer que la prononciation de cette langue me parut très difficile.
Les Houyhnbnms parlent en même temps du nez et de la gorge ; et leur langue, également nasale et,guttu<« raie , approche beaucoup de celle des Allemands , mais est beaucoup plus gracieuse et bien plus expressive.
L'empereur Charles-Quint avoit fait cette curieuse observation ; aussi di»
soit-il que s'il avoit à parler k son cheval , il lui parleroit allemand.
Mon maître avoit tant d'impatienca
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de me voir parler sa lan^e pour pou« voir 6*entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité , qu*il employoit toutes ses heures de loisir à me damier des leçons et à m*apprendre tous les ter* mes , tous les tours , et 'toutes les finesses de cette langue. Il ëtoit convaincu , comme il me 1-a avoué depuis , que j'étois un yahou ; mais ma propreté, ma politesse , ma docilité, ma disposition à apprendre , Tétonnoient : il ne pouvoit allier ces qualités avec celles d'un yahou, animal grossier , malpropre , et indocile. Mes habits lui causoient agssi beaucoup d'embarras, s'imaginant qu'ils étoient une partie de mon corps ; car je ne me désbabillois le soir pour me coucher que lorsque toute la maison étoit endormie , et je me levois le matin et m'babillois avant qu'aucun fOlt éveillé.
Mon maître a^oit envie de connoiitrt
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de quel pays je venois , où et comment j'avois acquis cette espèce de raison qui paroissoit dans toutes mes manières, et de savoir enfin mon histoire. II se flattoit d'apprendre bientôt tout cela , TU le progrès que je faisois de jour en jour dans Tintelligence et dans la prononciation de la langue.
Pour aider un peu ma mémoire je formai un alphabet de tous les mots que j'avois appris , et j'écrivis tous ces termes avec Tanglois au-dessous.
Dans la suite je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon maître les mots et les phrases qu'il m'apprenoit. Mais il ne pouvait comprendre ce que je faisois , parceque les Houyhnhnms n'ont aucune idée de l'écriture.
Enfin au bout de dix semaines je me vis en 'état d entendre plusieurs de êes questions , et trois mois
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après je fus assez habile pour lui répondre passablement. Une des pre» mieres questions qu'il me fit , lorsqu'il me crut en état de lui répondre , fut de jne demander de quel pays je Tenois , et comment j'avoit appris à contrefaire l'animal raisonnable , n'étant qu'un yahou. Car ces yahous, auxquels il trouvoit que j« ressemblois par le visage et par les pattes de devant , avoient bien , disoitil , une espèce de connoissance , avec des ruses et de la malice , mais ils n'avoient point cette conception et cette docilité qu'il remarquoit en moi.
Je lui répondis que je venois de fort loin , et que j'avois traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce , porté dans un grand bâtiment de bois;^ que mes compagnons m'avoient mis à terre sur cette côte , et m'avoient abandonné. Il me fallut alors joindre
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an langage pluiieur* ligael pour ma faire entendre. Mon maître me répliijua qu'il fallait que je me trompaiie, et que y'divi J dit la choie ijuin'itott pai , c'e)t-à,-dire que je mentois. <Lei Houyhnhntni dani leur langue n'ont poînr de mol pour eipritnet le men- •onge ou la JauMet£. } Il oe pouvoit comprendre qu'il y eût des terrei audelà de» eaux de la mer, et qu'un vil troupeau d'animaui pût faÎTe flotter ■UT cet élément un grand bàtimeni da boit, et le conduire i leur pt. A peine, diioit-il , un Houybnhnm en pourroit-il faire autant , et lûrement il n'en confieroit pa* la conduite à des yabouf.
Ce mot Houyhnhnm, dans leur langue, lignifie eieval, et veut dire, ■elon «on étfmologie, la ptrfcctioa de ta natur». Je répondis à mon laaitn que lei ezpteuioiu me man-
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quoient, mais que dans quelque temps je serois en état de lui dire des choses qui le surprendroient beaucoup. U exhorta madame la cavalle son épouse, messieurs ses enfants le poulain et la jument , et tous ses domestiques , à concourir tous avec zèle à me perfectionner dans la langue , et tous les jours il* y consacroit lui-même deux ou trois heures.
Plusieurs chevaux et cavalles da distinction vinrent alors rendre visite à mon maître , excités par la curiosité de voir un yahou surprenant , qui , à ce qu*on leur avoit dit , parloit comme un Houyhnhnm , et faisoit reluire dans ses paroles et dans ses manières des étincelles de raison. Ils prenoient plaisir à me parler et à me faire des questions à ma portée , auxquelles je répondois comme je pouvois. Tout cela contribuoit à me fortifier dans
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Fusage de la langue ; en sotte qu*a« bout de cinq mois j'entendois tout co qu*on me disoit, et m*exprimois assex bien sur la plupart des choses.
Quelques Houyhnhnms qui venoient à la maison pour me voir et me parler avoient de la peine à croire que je fusse un vrai yahou, parceque, disoient>iIs , j*avois une peau fort différente de ces animaux : ils ne me voyoient, ajoutoient-ils, une peau àpeu- près semblable à celle des yahous que sur le visage et sur les pattes de devant, mais sans poil. Mon maître savoit bien ce qui en étoit ; car une chose qui étoit arrivée environ quinze jours auparavant m*avoit obligé de lui découvrir ce mystère, que je lui avois toujours caché ju8qu*alors, de peur qu'il ne me prit pour un vrai yahou , et qu'il ne me mît dans leur compagnie.
J'ai déjà dit au lecteur que tous let
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ioirs, qu^nd toute la maison étoit couchée , ma coutume étoit de me déshabiller et de me couvrirMe mes habits. Un jour mon maître m'envoya de grand matin son laquais le hidet alezan. Lorsqu'il entra dans ma chambre je dormois profondément ; mes habits étoient tombés , et ma chemise étoit retroussée c je me réveillai au bruit qu'il fit ) et je remarquai qu'il s'acquittoit de sa commission d'un air inquiet et embarrassé. U s'en retourna aussitôt vers son maître , et lui raconta confusément ce qu'il avoit vu.
Xjorsque je fus levé j'allai souhaiter le bon jour à son honneur^ (c'est le terme dont on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux d'altesse , de grandeur et de révérence) : il me demanda d'abord ce que c' étoit que son laquais lui avoit raconté ce matin ; qu'il lui avoit dit a. 18
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que je n étois pas le même endormi qu'éveillé , et que lorsque j 'étois couché j'avois une autre peau que debout.
J'avois jusques-là caché ce secret , comme j'ai dit , pour n'être point con« fondu avec la maudite et infâme race des yahous : mais, hélas! il fallut alors me découvrir malgré moi. D'ailleurs mes habits et mes souliers commençoient à s'user ; et comme il m'auroit fallu bientôt les remplacer par la peau d'un yahou ou de quelque autre animal , je prévoyois que mon secret ne seroit pas encore longtemps caché. Je dis donc à mon maître que dans le pays d'où je venois ceux de mon espèce avoient coutume de se couvrir le corps du poil de certains animaux , préparé avec art , soit pourThonnêtetéet la bienséance, soit pour se défendre contre la rigueur des
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saisons ; que pour ce qui me regardoit, j'ëtois prêt à lui faire voir clairement ce que je venois de lui dire ; que je m'allois dépouiller, et ne lui cacherois seulement que ce que la nature nous défend de faire voir. Mon discours parut rétonner ; il nepouvoit sui^tout concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu'elle nous avoit donné; La nature , disoit-il , nous a-t-elle fait des présents honteux , furtifs et criminels ? Pour nous , ajouta-t-il , nous ne rougissons point de ses dons , et ne sommes point honteux de les exposer à la lumière. Cependant , reprit-il , je ne veux pas vous con* Craindre.
Je me déshabillai donc honnêtement , pour satisfaire la curiosité de son honneur, qui donna de grands signes d'admiration en voyant la cqn« figuration de toutes les parties hon*
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aétes de mon corps. Il leva tous met yétements les uns après les autres ^ les prenant entre son sabot et son paturon , et les examina attentivement ; il me flatta , me caressa , et tourna plusieurs fois autour de moi :
après quoi il me dit gravement qu'il étoit clair que j'étois un vrai yahou , et que je ne différois de tous ceux de mon espèce qu'en ce que j*avois la chair moins dure et plus blanche , avec une peau plus douce ; qu'en ce que je n'avois point de poil sur la plus grande partie de mon corps ; que j'avois les griffes plus courtes et un peu autrement conEgurées, et que j'ail'ectois de ne marcher que sur mes pieds de derrière. Il n*en voulut pas voir davantage , et me laissa m'habil- 1er ; ce qui me fii plaisir, par je commencois à avoir froid.
Je témoignai à son hoxmeur con^**
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bien il me mortifîoit de me donner sérieusement le nom d'un animal infâme et odieux. Je le conjurai de vou* loir bien m'épargner une dénomina* tioh si ignominieuse, et de recommander la même chose à sa famille j à ses domestiques, et à tousses amis:
mais ce fut en vain. Je le priai en même temps de vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avois découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n'aurois pas besoin d'en changer ; et que pour ce qui regardoit le laquais alezan , son honneur pouvoit lui ordonner de ne point parler de ce qu'il avoit vu.
U me promit le secret , et la chose fut toujours tenue cachée jusqu'à ce^ que mes habits fussent usés , et qu'il me faHûtIchercher de quoi me vêtir , comme je le dirai dans la suite. Il m'exhorta en même temps à me per-
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fectîonner encore dans la langue^ parcequ'il étoit beaucoup plus firapp^ de me Toir parler et raisonner que de me voir blanc et sans poil , et qu'il Avoit une envie exti'éme d'apprendre de moi ces choses admirables que je lui avois promis de lui expliquer. Depuis ce temps-là il prit encore plus de soin de m'instruire. U me menoit avec lui dans toutes les compagnies , et me faisoit par-tout traiter honnêtement et avec beaucoup d'égards , afin de me mettre de bonne humeur ( comme il me le dit en particulier ) , et de me rendre plus agréable et plus diver* tissant.
Tous les jours, lorsque j'étois avec lui , outre la peine qu'il prenoit de m'enseigner la langue , il lae faisoit mille questions à ^mon ifiijef, auxquelles je répondois de ifpon mieux , ee qui lui avoit d^a donné ^uelquet
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idée^ générales et imparfaites de ce que je lui devois dire en détail dans la suite. U seroit inutile d'expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui une conversation longue et sérieuse : je dirai seulement que le premier entretien suivi quo i*eus fut tel qu*on va voir.
Je dis à son honneur que je venois d*un pays très éloigné, comme j^avois déjà essayé de lui faire entendre , accompagné d'environ cinquante de mes semblables ; que dans un vaisseau ^ c'est-à-dire dans un bâtiment formé avec des planches , nous avions traversé les mers. Je lui décrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu'il me fut possible; et ayant déployé moxi mouchoift, je lui fis comprendre comment Id'vent qui enâoit les voiles nous faisoit avan<^. Je lui dis qu'à l'occalion d'une querelle qui t'étoit élevé»
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parmi nous j*ayois été exposé sur le riyagede Tisle où j*étois actuellement ; que j*avois été d^abord fort embarrassé, ne sachant où j*étois, jusqu'à ce que son honneur eût eu la bonté de me délivrer de la persécution des vilains yahous. Il me demanda alors qui est-ce qui avoit formé ce vaisseau , et comment il se pouvoit que les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des animaux brutes.
Je répondis qu'il m'étoit impossible de répondre à sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnoit sa parole , et s'il ne me promettoit sur son honneur et sur sa conscience de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirois ; qu'à cette condition seule je poursuivrois mon discours , et lui exposerois avec sincérité les choses merveilleuses que je lui avois promis de lui raconter.
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U m*assura positivement quMl ne 8*ofFenseroit de rien. Alors je lui dis que le vaisseau avoit été construit par des créatures qui étoient semblables à moi , et qui , dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j^avois voyagé , étoient les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables ; qu'à mon arrivée en ce pays j'avois été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures douées de raison , de même que lui et tous ses amis étoient fort étonnés de trouver des signes de cette raison dans une créature qu'il leur avoit plu d'appeler un yahou , et qui ressembloit, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure extérieure, mais non par les qualités de son ame.
J'ajoutai que si jamais le ciel per« mettoit que je retournasse dans mon pays, et que j'y publiasse la relation
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de mes voyages , et particulièrement celle de mon séjour chez les Houyhnhnms , tout le monde croiroit que je dirois la chose qui nest point, et que ce seroit une histoire fabuleuse et impertinente que j*aurois inventée ; enfin que , malgré tout le respect que j'avois pour lui, pour toute son honorable fsimille, et pour tous ses amis, j'osois assurer qu*on ne croiroit jamais dans mon pays qu'un Houyhnhnm fôt un animal raisonnable , et qu'un yahou ne lût qu'une béte.
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