‹ Voyages de Gulliver (volume 2)Chapitre 21 sur 29 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Philosophie et mœurs des Houyhnhnrrm

J E priois quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux des ya« bous du voisinage, afin d'examiner par moi-même leurs manières et leurs inclinations. Persuadé de l'aversion que j'avois pour eux , il n'appréhenda point que leur vue et leur commerce me corrompît ; mais il voulut qu'un gros cheval alezan-brûlé , l'en de ses fidèles domestiques , et qui étoit d'un fort bon naturel , m'accompagnât tonjours , de peur qu'il ne m'arrivât quelque accident.

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Ces yahous me regardoîent comme un de leurs semblables , sur-tout ayant uae fois vu mes manches retroussées , avec ma poitrine et mes bras dëcou^ verts, lis voulurent pour lors s'approcher de moi , et ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de derrière , en levant la tête , et en mettant une de leurs pattes sur le côté. La vue de ma figure les faisoit éclater de rire. Ils me témoignèrent néanmoins de Taversion et de la haine , comme font toujours les singes sauvages à Tégard d*un singe apprivoisé qui porte un chapeau , un habit et des bas.

Il ne m*arriva avec eux qu'une aventure. Un jour qu'il faisoit fort chaud, et que je me baignois, une jeune yahousse me vit, se jeta dans l'eau , s'approcha de moi , et se mit à me serrer de toute sa forcct Je pousr

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•ai de grands cris , et je crus qu'arec êes griffes elle alloit me déchirer; mais , malgré la fureur qui Tanimoit et la rage peinte dans ses yeux , elle ne m*égratigna seulement pas. L'alezan accourut et la menaça , et aussitôt elle prit la fuite. Cette histoire ridicule , ayant été racontée à la maison , réjouit fort mon maître et toute sa famille , mais elle me causa beaucoup de honte et de confusion. Je ne sais si je dois remarquer que cette yahousse avoit les cheveux noirs, et la peau bien moins brune que toutes celles que j'avois vues.

Gomme j*ai passé trois années en* tieres dans ce pays-là , le lecteur attend de moi sans doute qu*à rexempie de tous les autres voyageurs je fasse un ample récit des habitants de ce pays, c'est-à-dire des Houyhnhams , et que j'expose en détail

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leurs usages , leurs mœurs , leurs maximes , leurs manières. C^est aussi ce que je vais tâcher de faire , mais en peu de mots.

Gomme les Houyhnhnms , qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette contrée , sont tous nés avec une grande inclination pour la vertu , et n'ont pas même l'idée du mal par rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de cultiver et de perfectionnjer leur raison , et de la prendre pour guide dans toutes leurs actions. Chez eux la raison ne produit point de problèmes , comme parmi nous , et ne forme point d'arguments également vraisemblables pour et contre. Us ne savent ce que c'est que de mettre tout en question , et de défendre des sentiments absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses à la fa-

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veur de la probabilité. Tout ce qu*ils disent porte la conviction dans Tesprit , parcequUIs n'avancent rien d'obscur, rien de douteux , rien qui soit déguisé ou défiguré par les passions et par Tintérét. Je me souviens que j'eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que j'entendois par le mot éCopinion , et comment il étoit possible que nous disputassions quelquefois , et que nous fussions rarement du même avis. La raison , disoit-il , n'est-elle pas immuable ? La vérité n'estelle pas une ? Devons-nous affirmer comme sur ce qui est incertain ?

Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement rie pouvoir êire ? Pourquoi agitezvous des questions que l'évidence ne peut décider , et où , quelque parti que tous preniez , vous serea

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toujouts livrés au doute et à Tincerptude ? A quoi servent toutes ces conjectures philosophiques , tous ces vains raisonnements sur des matières incompréhensibles , toutes ces recherches stériles et ces disputes éternelles ? Quand on a de bons yeux on ne se heurte point ; avec une raison pure et clairvoyante on ne doit point contester; et puisque vous le Élites , il faut que votre raison soit couverte de ténèbres, ou que vous haïssiez la vérité.

G'étoit une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval :

Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces maximes , il y auroit assurément en Europe moins d'erreurs qu'il n'y en a»

Mais alors que deviendroient nos bibliothèques ? que deviendroient la réputation de nos' savants et le né« .

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goce de nos libraires ? La république des lettres ne seroit plus que celle de la raison , et il n*y auroit dans les universités d'autres écoles que celle du bon sens.

Les Houyhnhnms s*aiment les uns les autres, s*aident, se soutiennent « et se soulagent réciproquement ; ils ne se portent point envie ; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins; ih n attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs semblables ; ils se croiroient malheureux si quelqu'un de leur espèce rétoit; et ils disent, à l'exemple d*un ancien , Nihil caballini a me alie^ num puto. Us ne médisent point les uns des autres ; la satyre ne trouve chez eux ni principe ni ob* jet : les supérieurs n'accablent point les inférieurs du poids de leur rang et de leur autorité ; leur conduite

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sage, prudente et modérée, ne produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un joug; et la puissance , toujours soumise aux lois de l'équité , est révérée sans être redoutable.

Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu'eux. Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée , et ainsi des autres.

On ne voit donc ni changement , ni révolution , ni déchet dans les familles ; les enfants sont tels que leurs pères et leurs mères : leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans leur figure , dans leur taille , dans leur force , dans leur couleur , qualités qui se perpétuent dans leur postérité ; en sorte qu'on ne voit point un cheval magnifique

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et superbe engendrer une rosse , ni d'une rosse naître un beau che- Tal , comme cela arrive si souvent en Europe.

Parmi eux on ne remarque point de mauvais ménage. L'épouse est fidèle à son mari, çt le mari l'est également à son épouse.

L'un et l'autre vieillissent sans se refroidir, au moins du c6té du cœur:

le divorce et la séparation , quoique permis , n'ont jamais été pratiqués chez eux ; les époux sont toujours amants , et les épouses toujours maîtresses : ils ne sont point impérieux , elles ne sont point rebelles, et jamais elles ne s'avisent de refuser ce qu'ils sont en droit et presque toujours en état d'exiger.

Leur chasteté réciproque est le fruit de la raison , et non de la crainte , 4es égards, ou du préjugé. Us sont

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chastes et fidèles , parceque , pour la douceur de leur vie et pour le bon ordre, ils ont promis de Tétre. C*est l'unique motif qui leur fait considérer la chasteté comme une vertu. Us regardant d'ailleurs comme un vice condamné par la nature la négligence d'une propagation légitime de leur espèce , et ils abhorrent tout ce qui y peut mettre obstacle ou y apporter quelque retardement.

Us élèvent leurs enfants avec un coin infini. Tandis que la mère veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l'esprit et sur la raison. Ils répriment en eux , autant qu'il est possible , les saillies et les ardeurs fougueuses de la jeunesse ,- et les marient de bonne heure , conformément aux conseils de la raison et aux désirs de la nature. En attendant ils ne fiouf&ent aux jeunes mâlef

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qu'une seule maîtresse , qui lo^e avec eux , et est mise au nombre des do* mestiques de la maison, mais qui, au moment du mariage , est toujours congédiée.

On donne aux femelles à-peu-prés la même éducation qu'aux mâles ; et je me souviens que mon maître trou- ▼oit déraisonnable et ridicule notre usage à cet égard. Il disoit que la moitié de notre espèce n'avoit d'autre talent que celui de la multiplier.

Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans la légèreté , et celui des femelles dans la douceur et dans la souplesse. Si une femelle a les qualités d'un mâle, on lui cherche un époux qui ait les qualités d'une femelle : alors tout est compensé; et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme est le mari, et que le mari est la

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femme. En ce cas les enfants qui naissent d'eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.

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