‹ Voyages de Gulliver (volume 4)Chapitre 1 sur 37 · Voyages de Gulliver · texte numérisé non relu

Voyages de Gulliver

Parce que cet homme illustre a laissé des pamphlets, tout remplis de la curiosité, de la grâce et de l'intérêt du roman, nous aurions tort de le priver de son vrai titre, et de ne pas le mettre au premier rang des hommes politiques de l'Angleterre. — Il est Fauteur du fameux Conte du Tonneau. — Il écrivait en se jouant, d'une plume acérée et moqueuse, les Voyages de Gulliver, la plus amusante et la plus populaire des satires, devenue

un jouet d'enfant Ceux-là cependant se hompe-

raient... (tant les hommes les plus distingués connaissent peu leurs vrais mérites 1) qui placeraient le doyen de Saint-Patrick, Jonathan Swift, parmi les poètes et les romanciers de la nation qui produisit, à la même heure et le même jour, Samuel Richardson et Fielding, Clarisse Uarlowe et Tom Jones. Swift, armé d'ironie, et robuste écrivain, alerte à toutes les questions, prompt à l'attaque, habile à la défense, eût été bien étonné, j'ai

\wos(\uc dû humi/w, si (juclquc esprit, ])on ciitiquo, eût allirmé à ce rude jouteur que, tous les hommes quil attaquait ou qu'il défendait étant morts ; que toutes ces questions brûlantes, (]ui le tenaient en si grand éveil, étant oubliées ; que ces pamphlets dont il faisait sa gloire étant retombés dans le néant, Jonathan Swift, honoré d'un titre populaire (on dit le doi/e?i, en Irlande, comme à Rome on disait lepoëie, en parlant de Virgile), échapperait à ce naufrage éternel, grâce à certains côtés, voisins de la comédie. Ah ! que de fois elle reste où l'histoire a passé !

Ce bretteur pour ou contre les divers cabmets, ce qui l'a sauvé de l'oubli, c'est l'adoption des lecteurs de bon sens, qui savent arracher d'un conte bien fait tout ce qui ressemble à la haine, à la violence des partis. Les tout petits enfants, par leurs suffrages naïfs, ont sauvé la mémoire du fameux Doyen de Saint-Patrick. . . , et telle fut sa récompense d'avoir été si longtemps, parmi les plus cruelles tempêtes et les disputes les plus violentes, une façon d'homme d'État sans portefeuille, un des plus acharnés combattants de la presse périodique, à l'heure où \e journal, ce « troisième pouvoir, » fondait sa domination toute-puissante sur les bords de la Tamise. Invention nouvelle, puissance inconnue et force invincible, vous rencontrez, tout d'abord, dans l'exercice assidu de cette improvisation sans trêve, les plus beaux esprits, les plus fermes courages de l'AngletcM^re : Steele, Addison, Swift, Congrève, Walsh, Aibuthnolt, Gay, Pope, Keng, Prier, le docteur Friend, les lanqucs de feu de ce temps-là; les uns et les autres, ils ont eu l insigne

honneur de comprendre et de fonder, à l'abri de la tribune et même au delà, le journal, cette force éloquente, exposée à tant de haines, à tant de revers.

Certes, la lutte était terrible, en ces premiers jours, entre les gouvernants et ces satellites de la plume, et plus d'une fois, par ces lois sanglantes et sans pitié d'une presse mal défmie, en deçà, au delà de toute loi connue, ce fut une lutte à mort :

Tel est blessé qui blesse, et meurt content, s'il tue !

Tories et Jacobites de cette époque, au temps de la reine Anne, ils poussaient toutes choses au pied de la lettre, et n'entendaient pas raillerie. On n'irait pas bien loin pour rencontrer ces premiers martyrs du quatrième pouvoir. Lui-même, l'auteur de Robinso7i Crusoé, Daniel de Foë, un esprit à la taille de Swift, pour quelques pamphlets, roide assénés, il est emprisonné à iXewgate, il est jeté en exil ; ses biens sont confisqués, ses pamphlets sont brûlés par la main du bourreau, dans New- Palace- Yard ; prisonnier d'un ministre impitoyable, il est condamné à une amende de huit cent livres sterling. En un mot, tous les supphces, hormis la mort,., citra mortem.

Lui cependant , le pamphlétaire (ils étaient presque tous de cette taille^ à la naissance du journal), il résiste à tous les châtiments ; sa tête peut tomber, il ne courbera pas la tête. A défaut de la science, il avait l'audace ; la violence lui servait de courage, et quant à la patience, il la puisait dans le trésor de ses colères. Si le poëte iMont-

gomery, détenu dans le château d'York (170 i), pour un {Kirnjddet, f!^erivit son poënie des Plaisirs de la prison, Daniel de Foë, attaclié au pilori, su])plice barbare des Normands de la conquête, adressait une ode au pilori. (( Salut, machine hiéroglyphique d'Etat, condamnée à châtier la pensée ! Les fripons font leur office, pendant que les fous s'amusent à rêver. »

Mais aussi quelle étrange aventure, que ce grand pamphlétaire, intrépide, à la façon d'un héros, qui tient tête au gouvernement le plus tenace, un vrai patriote, Daniel de Foë, se rencontre à la tin de sa tâche, au moment de l'oubli définitif, éternellement sauvé par un chef-d'œuvre incomparable, où toute imagination se montre, où toute fiction est agissante ! Il est sauvé, Daniel de Foë, par les Aventures de Robinson Crusoé, qui est un voyageur imaginaire, tout comme Jonathan Swift est sauvé par les Voyages de Gulliver. L'un et l'autre, ils sont adoptés dès l'enfance, et les voilà, l'un et l'autre, à jamais absous de tant de violences, de blasphèmes, de satires, de cruautés ! Ainsi, chez nous, ce publiciste enfoui dans un linceul des discours sans date et sans nom, Benjamin Constant, pour avoir fait un petit conte {Adolphe)... la postérité lui pardonne toutes ces palinodies.

xMieux que tout autre, en ces grandes batailles des faibles contre les forts, des beaux esprits gens de rien contre les ministres tout-puissants, Jonathan Swift excellait à parler au peuple anglais dans le véritable accent des bords de la Tamise. Il avait ce genre de courage et daudace qui ne recule absolument devant personne, et, toute sa vie, il fut à côté, tantôt pour l'attaquer, tantôt

JONATHAN SWIFT. îî

pour le défendre , de ce gouvernement mal assuré qui passait, tour à tour, par tous les excès de la compression el de la liberté. Le duc de Warthon, lord-lieutenant d'Irlande, le plus scandaleux des hommes puissants (c'est un mot de Pope), ne put être réprimé que par le docteur Swift. Il fut d'abord, ce terrible doyen, l'ami de ces ministres qu'il devait détruire, l'A/c/c/ede Harley, \ Ajax de Bolingbroke. Il avait l'énergie et la passion ; il flagellait à outrance avec le flegme anglais, et le fouet de Juvénal, ses plus puissants adversaires : Sunderland, Godolphin, Cowper, Walpole, le duc de Marlborough lui-même, Warthon enfin, Warthon, qu'il accablait sous le poids d'une verve intarissable, d'une ironie implacable que rien n'étonne, d'une colère éloquente et sans frein !

Tels furent les premiers jeux de cette plume ardente, habile, ingénieuse et sans rivale, tout à fait digne d'apl)artenir au Cluh de la Légion ; « Légion » était le vrai nom de Jonathan Swift.

Il vint au monde, à Dublin, le 30 novembre 1667, dans une ancienne famille du comté d'York, ruinée par les guerres civiles. Son père était avocat, sa mère était belle et pauvre. Il fut, tout de suite, un enfant précoce. A quatorze ans, ses parents l'envoyèrent au collège de la Trinité comme pensionnaire, et l'enfant se trouva frappé de cet ennui du collège auquel tant déjeunes esprits ne savent pas résister. Il avait ses éclaircies dans les études, et ses intervalles somnolents ; il étudiait à ses heures, à son bon plaisir ; il faisait souvent l'école buissonnière, et souvent il fut châtié; c'est pourquoi il avait gardé.

peut-être en souvenirde ses grades, péniblement gagnés, un assez triste souvenir de ses premières années d'étude. Une remarque à faire : on rencontre assez rarement, parmi ces grands écrivains anglais, un aimable et respectueux souvenir des jours scolaires.

Ne demandez pas à Gibbon l'historien, ne demandez pas à Locke le philosophe, à Dryden le critique et autres éthoniens les souvenirs qu'ils ont conservés de ces années (jue les parents, oublieux des travaux du premier âge, appellent obstinément : les plus belles années de la vie ! . . . ils vous répondraient par des imprécations unanimes. Jamais, il faut le dire à sa louange, l'Université de France n'a déposé dans le cœur de ses disciples ces rancunes impérissables. On la boude... on lui pardonne ! Elle est bien Valma mater ^ négligée au temps heureux, que l'on regrette et que l'on pleure au milieu des tempêtes de la vie... Au contraire, on dirait que les plus illustres écrivains de la Grande-Bretagne, les meilleurs élèves de ces écoles qui ont produit des savants du premier ordre, se sont entendus pour jeter contre leur mère impitoyable les cris d'une réprobation unanime : Cowley, Addisson, (la bonté même), Cowper, Swift, Goldsmith, Churchill, autant de bons esprits qui ne furent même pas de médiocres écoliers, et qu'on reçut bacheliers^ Swift entre autres, par grâce spéciale. De ces haines vigoureuses lien ne peut guérir ces écoliers indociles, ni l'âge, ni la gloire ; et tout d'un coup, sans qu'on y songe, au milieu d'une tirade, les voilà qui prennent à partie immédiate leurs anciens maîtres. Celui-ci jette sa bile sur le terrœ fllius d'Oxford, cet autre sur le provocateur de

Cambridge. Lord Byron , le plus célèbre et le

plus récent de ces enfants des écoles anglaises, à peine hors de page, se met à traiter son vieux maître Butler, comme si ce Butler eût été un des critiques de la Revue d Edimbourg .

« Je ne pense pas, dit Byron, que maître Butler, mon digne précepteur, puisse jamais regretter les tendresses mutuelles que nous avions l'habitude de nous prodiguer. Nous ne nous sommes parlé qu'une fois, depuis mon départ de l'école en 1805, et il dit alors obligeamment que ma société ne convenait pas à ses élèves. J'espère que dans ma quatrième satire le révérend M. Butler apprendra que je n'ai pas voulu mourir sans laisser au monde le souvenir de ses bons offices envers moi. — Ualma mater fut pour moi Vinjusta noverca : elle ne me donna mes degrés de maître es arts que lorsqu'elle ne put pas faire autrement. »

En 1688, la guerre éclatait en Irlande, et Swift, qui marchait sur ses vingt et un ans, s'en fut à Londres, pour y vivre, au jour le jour, de ses talents précoces. Heureusement il rencontra, qui le prit à son service, un des grands esprits de cette époque, orateur distingué, habile écrivain, sir William Temple, un peu hautain, un peu fier, mais bien élevé. William Temple était un des plus acharnés dans la bataille politique et dans les évolutions de ce gouvernement sans boussole ; il devina bientôt un véritable écrivain, que dis-je? un défenseur, dans ce nouveau venu qui n'appartenait encore à personne, et, comme essai de ce jeune homme il en fit une façon de secrétaire. Et tantôt le jeune Swift faisait la

8 lONATHAiN SWIFT.

lecture à son [)ution, et tantôt il écrivait sous sa dictée ; ou bien, si l'tiommo politique était retenu chez lui par la goutte, le jeune secrétaire ouvrait la porte au roi Guillaume, quand Sa Majesté visitait sir William.

Vous chercheriez en vain dans les souvenirs de Jonathan Swift l'émotion que la présence d'un si grand homme aurait dû laisser dans une âme ouverte à toutes les impressions. Le jeune homme, dans ce moment, est tout occupé à traduire une ode d'Horace, l'ode xviii du second Hvre, et s'inquiète assez peu de ce Guillaume... un héros silencieux, un capitaine, un politique, un fondateur...

« A ma poutre enfumée on ne voit pas briller l'or et l'ivoire, et je laisse aux palais des grands les blocs de l'Hymette, posés sur des colonnes que l'Afrique a taillées. Un si petit que je suis se perdrait dans la maison d'Attale; aux dieux ne j)laise que je change en fileuses de ma pourpre les plus grandes dames romaines ! »

Telles étaient ses pensées. 11 était pauvre et déjà la pauvreté lui pesait. 11 l'a redoutée toute sa vie ; il en avait peur. Sans doute, il disait avec le poète : « Elle a surtout cela de malheureux, la pauvreté , elle vous fait ridicule! » Or (le pauvre homme!) il préféra la haine au ridicule, et, pour ne faire pitié à personne, il fit pitié à tout le monde. A ce compte, il a refusé d'épouser une charmante femme, et la fit mourir de chagrin, parce ({uil n'était pas assez riche encore pour tenir le serment qu'il avait fait de l'épouser.

De Vode à la satire il n'y a pas loin ; Horace. . . et Swifl l'ont bien prouvé, et, le jour même où White-Hall( 1671) remplit de ses flammes, vengeresses de tant d'iniquités

royales, la ville entière, Swift écrivit sa première satire, à propos de l'immense incendie, et cette admirable satire a tout à fait des accents à la Juvénal.

« White-Hall, élevé par les mains impies de Wolsey ! Le cruel Henri Vlll y tint sa cour ; enlre ces murailles, sans pitié et sans honte, cet affreux tyran a signé la mort de plus de mille martyrs. Dans ces lieux solennels, le faible Edouard et la superstitieuse Marie ont comploté, les insensés! leurs saintes innovations; mais bientôt, digne fille de son père, en vraie Tudor qu'elle était , la reine Elisabeth se dressa, ici même, au niveau de son trône royal, un trône pontifical : reine et pape tout ensemble ! Gloire ternie par le meurtre d'une reine... d'une sœur. Vint ici, plus tard, le Cromwell, qui tue et disperse ; à son tour reparut , à White - Hall , le digne fils de Charles V% ce demi Louis XIV ! Il amenait à sa suite, avec le meurtre et la peste, les bouffons, les menteurs, les parasites ! Adieu donc, ô White-Hall, étable d'Augias, car celte fois, dans cette œuvre de purification impossible (Hercule serait mort à la tâche, le grand Nassau eiit succombé), la flamme dévorante s'acquitte en souveraine. C'en est fait, tout brille, un peu de cendre est tout ce qui reste de ces misérables splendeurs ! Disparaissez, avares et mercenaires faiseurs de projets, courtisans vendus ou à vendre, patriotes qui donneriez la patrie pour une guinée ; lâches meurtriers, concubines, disparaissez; votre toit superbe, il s'écroule; vos marbres se calcinent; votre Sodome... est une flamme; le nid obscène de tous ces vices tombe écrasé dans le brasier de ce paradis infernal ! »

Voyez donc le poète ! et pensez si le jeune homme, écrivant ces imprécations, n'était pas disposé à toutes les haines !... 11 attendit que son patron lui témoignàtenfin qu'il l'avait remarqué... Le patron, William Temple, ne reconnut pas tout d'ahord ces rares mérites.

Impatient et mécontent, Swift quitta William Temple et revint en Irlande, où il obtint, étant ordonné ministre, une modeste prébe-nde. Ah ! le triste séjour ! l'isolement, le silence et la pauvreté! Quels changements pour ce jeune homme habitué au mouvement le plus rare, aux esprits les plus divers, aux grands rêves, aux vastes pensées :

Quitter le long espoir et les vastes pensées!

Un peu plus tard, il fut nommé au doyenné de Saint- Patrick de Dublin. Ce n'était pas une fortune encore, c'était déjà une assez grande position. Le presbytère était ancien, la maison très-habitable ; une eau vive arrosait le grand jardin ; des voisins, des voisines, entouraient M. le doyen. C'était beau et bon, tout cela; mais la politique et la vie à Londres, mais les disputes des whigs et des tories, mais l'écho de la chambre des communes, mais tous ces pamphlets de chaque jour ces partis qui se déchirent, et cette mêlée ardente d'intérêts, de passions, de vanités, voilà de quoi chagriner le plus beau doyenné du monde.

Aussi bien Jonathan Swift assez souvent quittait l'Irlande et s'en venait chercher des nouvelles de l'Angle- \n-\v. A peine à Londres, il enirail dans les bureaux duii journal intitulé le Causeu7' (Tattler). et tout de

suite il prenait la plume, et les lecteurs du lendemain se disaient : « Avez-vous lu le Causeur ? » Un autre jour, c'étaitrfea;?^'??^?^ un journal politique, et maître Swift, seul contre tous, n'ayant plus à ses côtés le doux Addisson pour modérer ses colères, tenait tête à toutes les violences de la plume et de la parole.

En ces moments d'insultes et de représailles, le docteur Swift soudain grandissait de dix coudées ! Son nom était dans toutes les bouches, les ministres le saluaient jusqu'à terre; il avait ses grandes et ses petites entrées partout oii se brassait la politique. A peine écrites, on s'arrachait ses brochures. Celle qu'il écrivit le 17 novembre 1711 (la Conduite des Alliés)^ au moment oii la question de la guerre était débattue au Parlement, eut quatre éditions en huit jours. Mais aussi. Dieu sait la colère et la fureur des partis ! Les uns demandaient sa tête, les autres, plus cléments, se contentaient d'un exil éternel. Lui cependant, toujours à l'œuvre, à sa tâche, infatigable, acceptait tous les défis, relevait toutes les violences ; il se jetait hardiment dans la mêlée, et parfois, sans le savoir, il écrivait des chefs-d'œuvre.

Ainsi le Conte du Tonneau^ fondé sur une allégorie ingénieuse et claire comme le jour, est écrite avec tout le sel et toute la verve de Rabelais. Cette fois encore , il s'agissait de retracer la corruption de l'Église romaine, et d'exalter l'Église anglicane, aux dépens du culte cathohque. Ainsi fut porté le dernier coup aux croyances des Stuarts, et ce livre était si charmant, il était si plein de doute et de malice, que Voltaire en fut jaloux, et (ju'il le recommandait à ses disciples. Ce Conte du Tonneau

12 JO.NATIIAN SWIFT.

vivrn. aillant que vivra chez nous la Satire Ménippée. Et notez bien que cette Ménippée a l'accent anglais, Jonathan Swift ne la signa pas de son nom ; il laissa son livre et son esprit tout seuls faire un grand chemin au milieu des louanges, au milieu des blasphèmes. Admiré, sifllé, applaudi, déchiré, ce livre est sorti, vivant, de ces rudes épreuves. L'Angleterre, encore aujourd'hui, sait par cœur le Conte du Tonneau.

Toutefois, cette renommée et ce grand bruit autour de son nom ne contentaient pas l'ambilion de Jonathan Swift. 11 aspirait ouvertement aux plus hautes dignités de cette Église qu'il avait si bien défendue, et ne cachait guère son mécontentement quand il se voyait encore si loin du banc des évoques, et qu'il se comparait à tant de grands esprits, arrivés plus haut que lui : Addisson. secrétaire d'Etat; Newton, intendant des manuscrits du royaume; Congrève, magistrat; Prior, plénipotentiaire ; M. Pope, qui vend deux mille livres sterlinçj sa traduction de \ Iliade. Après leur mort, honorés comme des rois, ces hommes heureux sont portés à Westminster. Jonathan Swifl eut beau faire, il resta jusqu'à la fin doyen de Saint-Patrick. On dit même qu"à son retour en Irlande, après ces grandes batailles, il fut assez mal reçu de ses concitoyens ; ô misère ! il avait dépensé pour des ingi'ats (en attendant les jours meilleurs) tout ce courage avec tout ce talent !

« Nul n'est prophète en son pays ! » Jonathan Swift réprouva bientôt, et dansson doyenné, il fut reçu comme un élrangei', comme un importun, pendant qu'à Londres sa retraite était regardée connne une défaite. « 11 est

donc parti, se disaient les pamphlétaires, ce grand négociateur entre les ministres, ce fameux défenseur du clergé, cet écrivain que la reine Anne a laissé sans récompense ! » En même temps les délations, les injures, les calomnies, toutes les indignités de la politique... On eût dit que du fond de sa retraite il n'entendait pas une seule de ces injures, tant il était calme et silencieux.

D'ailleurs, en ce moment de sa vie il est occupé cruellement par l'expiation d'une grande faute. 11 avait aimé deux femmes, et le dévouement de ces deux femmes, leur jalousie et leur malheur, déchiraient cette âme accessible aux remords. La première avait nom Stella; elle avait vingt ans, lorsqu'elle aima d'amour Jonathan Swift. Stella était un bel esprit, un noble cœur ; elle avait suivi cet homme en tous sentiers, elle l'avait consolé dans ses diverses fortunes, elle l'aimait d'un amour dévoué, jusqu'à mourir pour lui.

Vanessa, la seconde, avait été la première à dire à Jonathan Swift : « Je vous aime ! » et déjà dans les liens de Stella, il avait répondu imprudemment à Tamour de la belle Vanessa! Triste position pour un galant homme, et même pour un doyen de l'Irlande. Il se débattit longtemps dans ces doubles chaînes ; mais enfm la pauvre Vanessa succomba, la première. Elle mourut quand elle apprit que Swift était le mari de Stella ! Celte mort fut presque un crime. Hélas ! la jeune femme était si charmante, elle était si patiente aussi! Elle attendait le doyen des semaines entières ; elle lui écrivait des lettres si tendres et si tristes! L'Irlande entière avait pris parti pour Vanessa. L'Angleterre en oublia pendant six mois la

peine, le meurtre et les douleurs de Clarisse llarlowe, une sainte, une martyre !

Et, comme il arrive assez souvent que les gens' d'un vrai mérite, après avoir été bien discutés, bien insultés, finissent par avoir une revanche éclatante, il advint que le docteur Jonathan Swift, dans celte Irlande qui l'avait si mal accueilli, fut le défenseur intrépide, opiniâtre, opprimé de la nation irlandaise. Elle avait perdu toutes ses prospérités, toutes ses hbertés depuis la ruine des Stuarts; la guerre civile et les persécutions religieuses avaient affaibli ce royaume à ce point, que la misérable Irlande était devenue une espèce de province con([uise. Le parlement d'Angleterre envoyait ses lois à l'Irlande; il lui prenait son commerce; il prohibait l'exportation de ses marchandises ; il ruinait, par des lois imprévues, ses manufactures, et, quand l'Irlande élevait la voix pour se plaindre, ô peine inutile! ô grande cause à peu près perdue, faute d'un défenseur! L'Irlande se sentait plus que jamais liée, en toute perpétuité, à la couronne d'Angleterre : Victrix provincia ploras !

Alors les colères, les plaintes, les révoltes, les gémissements de ce peuple! En même temps quelle indignation dans l'àme intelligente du docteur Swift! Il oublie à l'instant même les mépris qui l'ont accablé dans cette Irlande au désespoir, et lance un pamphlet tout rempli de flétrissures contre le despotisme anglais ' .

Encore une fois, Swift mettait le feu aux poudres, et ses représailles épouvantèrent ce ministère enlouié de toutes

' l'roposition de ne faire usage que do mamilactures hiaiidaiseSj etc., en renonçant cuUèrement à toutes les étoiles qui viennent d'Anglclerre.

JONATHAN S^YIFT. 15

les corruptions. Aussitôt les persécutions recommencent. L'impression des pamphlets est arrêtée ; « récompense est promise à qui dénoncera l'auteur... ; mais pas un ne le dénonça^ et, quand vint la question palpitante des demi-sous et des liards sterling^ fabriqués en Irlande, afin d'enrichir la comtesse de Kindale, une maîtresse de Georges 1", Jonathan Swift, l'intrépide, publia ses fameuses Lettres du Drapier, étincelantes de verve et d'esprit, dironie et de bon sens.

Le Drapier, dans un langage excellent, réclamait les libertés de l'Irlande ; il la montrait opprimée et ruinée à plaisir; il rejetait avec horreur cette monnaie déshonorée ! Ah ! quel retentissement dans cette Irlande autrefois Ubre, esclave aujourd'hui ! Le Drapier parlait comme autrefois Sparlacus. A la voix du Drapier, des associations se formèrent contre les sous de la duchesse de Kindale^, et pas un des porteurs de cette monnai(î honteuse ne trouva plus à acheter, dans tout le royaume, une bible, un journal, un pot de bière, une prise de tabac.

Voilà comme il fallait répondre, et voilà comme il fut répondu à cet envahissement de l'Irlande par les gros sous de l'Angleterre. Association! Spoliation! comme autrefois Hampden, qui refusa au Stuart l'impôt, et qui gagna sa cause. Et par l'écriture, et par la parole, et par le serment, Jonathan Swift opposa l'Irlande à l'Angleterre, écrasant le ministère et s'arrètant à peine à la prérogaUve royale. On n'a jamais vu pareil succès chez nous, sinon peut-être (un seul instant!) les pamphlets de Paul-Louis Courrier, que personne aujourd'hui

Ifi JONATHAN SWIFT.

ne lit plus... Les Lettres du Drapier sont dans toutes les mémoires... tant le pamphlétaire avait raison, tant il écrivait d'un style ardent, convaincu! Aussi bien il eut pour aide à son œuvre toutes les passions du peuple irlandais, et le ministère, obligé de reculer, finit par rappeler le batteur de fausse monnaie. Alors quel triomphe et quelle gloire! Aux pieds de son défenseur se prosterna l'Irlande. Il n'y eut pas de chaumière oîi l'on ne vit l'image du Doyen, car voilà comment on l'appelait.

Son nom était dans toutes les bouches, il était gravé dans tous les cœurs. Le ministre un instant voulut faire arrêter le Doyen. « Ce sera très-bien fait, lui dit quel- (|u'un ; mais au préalable, envoyez dix mille soldats, pour le conduire en prison. »

Telle fut cette idolâtrie. Il devint le dieu de tout un peuple; il parle, on l'écoute; il marche, on le suit. Trop heureux le Doyen , s'il se fut contenté de cette popularité, dont la popularité d'O'Connell donne à peine une idée approchante. Hélas! c'était une âme inquiète, un esprit volage. 11 neut pas de cesse qu'il n'eût quitté cette Irlande, où il était adoré, pour retourner à Londres, où l'attendaient les déceptions amères. Walpole, une contrefaçon de notre duc de Choiseul, était en ce tempslà le premier ministre. Esprit futile, in(piiet, mécontent, plein d'insolence, il ne pouvait guère oublier que Jonathan Swift avait été l'agitateur de l'Irlande, et de toute sa force, en secret, en détail, il maltraita le doyen de Saint-Patrick.

Swift cependant (ce que c'est que de nous ! à (juels lils misérables tiennent la bonne renommée et 1 honneur

des écrivains ! ) faisait une cour assidue à mistress Howard, maîtresse du prince de Galles et confidente de la princesse Caroline... Il fut, sans le savoir, le jouet de ces deux femmes... Il fut le jouet de ce ministre... Il n'était pas de ces hommes que l'on maltraite impunément.

Ecrivain de forte race , énergique , audacieux , il revient en Irlande, en laissant un brûlot, un véritable incendie, au milieu du royaume d'Angleterre. Ici nous voulons parler de son grand titre aux respects de la postérité , les Voyages de Gulliver. Le manuscrit de Gulliver fut jeté, par un passant, dans la boutique d'un libraire appelé Mathe, et le libraire eut bientôt publié, non pas sans quelques retranchements de sa façon, ce chef-d'œuvre, armé de mille insultes. Jamais satire à la fois plus ingénieuse et plus éloquente, en tant de formes, en tant de façons, par une variété plus piquante, n'avait paru dans aucune littérature. Un livre étrange et charmant, oii l'Anglais retrouvait, émerveillé de la ressemblance : le roi, la reine et la maîtresse royale, et le peuple, et la cour, et le ministre. Ici, tories et whigs, les talons hauts et talons plats ; plus loin, protestants et papistes, les gros houtiens, les petits houtie7is ; le prince de Galles , le duc d'Ormond , lord Bolingbroke ; les intrigues, les scandales, les courtisans, les filles d'honneur, rien n'y manque.

Et tantôt Gulliver est le géant, tantôt le pygmée. Une autre fois, dans le Voyage à Laputa, vous retrouverez les philosophes, les écrivains, les poètes et les faiseurs de projets, semblables aux courtisans de Quinte-Essence,

reine d'Entéléchie, au chapitre xxiii du livre V du Pantagruel.

Mais, que la satire aille au fond de la politique, ou qu'elle s'arrête à la surface des belles lettres de ce grand siècle littéraire qui commence à Milton, qui s'arrête à Dryden, dont Shakespeare est le dieu, ce qu'il y a de plus rare et de plus charmant , dans ces Voyages de Gulliver, c'est que la satire et Tallusion, et la malice directe, étant disparues, il reste un livre, une histoire, un conte , un roman ; le charme enfin , l'intérêt , la curiosité, le sourire. 11 est fâcheux sans doute (mais le dommage était facile à réparer), que le voyage chez les HouyhnJmms , tout rempli d'une amertume exagérée, ait souillé ces aimables fictions. Cette fois, Lucien, Rabelais, Bergerac, les humoristes, on les regrette ; ils piquaient tout le monde, ils ne tuaient personne, ils ne souillaient personne.

Au demeurant, le succès de Gulliver fut immense : il dure encore.

On y retrouvait d'une façon nette et vive et précise, avec le style irrégulier du Drapier, lironie et le bon sens, au degré suprême. Ajoutez la vérité des caractères, et l'aimable abandon de ces choses impossibles, racontées dans le ton le plus simple et le plus vrai de l'histoire. Admirons ce bonheur si rare... un pamphlet politique, après avoir jeté sallamme et sa fumée, accepté bienlol connue un conte , un drame, un poëme, une vision !... Donc, s'il vous plaii, nous laisserons les gros houtiens et les petits boutiens se mo(]uer, tout à leur aise, de la politique... Elle est l'expression de la vie et

(lu mouvement d'un grand peuple. Croyez-moi, ne médisons pas de la politique ; elle est féconde en force, en beau style, en fictions charmantes : ï Utopie de Thomas Morus , les Aventures de Télémaque , X Annus mirabilis de John Dryden, autant de livres politiques. Ils ne sont pas le moindre honneur de la littérature qui les enfanta.

Les Voyages de Gidliver représentent non pas le dernier travail, mais le dernier succès, le dernier bonheur de Jonathan Swift. Ce rare esprit avait jeté dans son livre une clarté suprême, et désormais, -au jour le jour, il ne sut plus que languir et s"éteindre. A son retour en Irlande, il avait retrouvé Stella, cette autre femme qui l'avait tant aimé. Elle était mourante, à peine elle eut le temps de lui sourire : « Ami, je te pardonne. » Elle mourut calme et résignée, un 28 janvier 1728. Désormais seul au monde et plein de repentir, Jonathan Swift résista quelque temps encore à l'envahissement de tous les maux et de toutes les peines. Il se plongea dans la solitude, il s'entoura de silence; il prit en haine les hommes d'abord, les choses ensuite. Sa colère augmentait à mesure que s'en allait sa raison. Triste abandon, découragement, plus rien que le nom, qui reste, et la vieillesse approchante ! 11 avait gardé une grande part du talent qui était en lui. A défaut de tous les amours qu'il avait perdus, il s'était repris d'une grande passion pour l'Irlande, la pauvre et catholique Irlande ! Elle a la grâce et la piété. Swift, un jour, la voyant si afTanK'e et si pauvre, lui proposa de manger ses propres enfants; ce fut là son dernier sourire et sa dernière ironie.

Ou le craif^iiail encore, il Taisait peur au ministère; il avait des ennemis qui le prenaient à partie, et lui, il dédaignait

L'insecle impertinent (jui piquerait un Dieu.

Peu à peu, ces langueurs restées intelligentes se changèrent en diatribes, en pièces fugitives, en obscénités, et ces tristes licences annoncèrent la décomposition finale. En même temps que la santé du corps, s'en allait la santé de l'àme. Il mangeait seul ; tout lui déplaisait, même l'aubépine en fleur. A la fin, le désastre de ses sens n'eut plus de bornes ; il ne fut plus que l'ombre incertaine et flottante d'un grand nom : mag?ît nominis umbra...

Il voulut corriger ses ouvrages, et ses corrections les dégradèrent ; il voulut écrire des satires... il dépassa le but, lui qui ne lavait jamais dépassé ! 11 tondia misérablement dans la personnalité, de la personnalité dans la charge. 11 finit par ne plus s'entendre... on avait cessé de l'écouter.

En même temps, une irritafion funeste, une violence, une fantaisie, une suite incroyable de caprices, et chaque jour un ami (fui s'en va emporté par la mort : Gay, Arbuthnot... 11 devint sourd. Un jour il trouve un arbre étêté et s'arrête : « Ah ! dit-il au docteur Young (le triste auteur des Nuits, un sot livre adopté par le dixhuitième siècle français), voyez cet arbre, il est mort par le haut! je mourrai comme lui. » Un autre joui-, il se fâche, entendant qu'on lappelle un beau vieiliaid : « Non, disait-il. il n'y a pas de beau vieillard. » Il

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sentait venir la folie. A toute heure, il s'interrogeait luimême. Dans son testament, il consigna sa volonté dernière : « que l'on bâtît, à ses frais, une maison pour les insensés ! » ajoutant que pas une nation plus que la nation anglaise n'avait besoin de ces tristes asiles. Dans cet acte de sa volonté suprême, il oublia sa famille ; il ne l'avait jamais trop aimée. Ah ! la triste fin ! Un ami, un contemporain de Jonathan Swift, Shéridan, si pauvre, était resté si charmant ! 11 a souvent consolé le Doyeii par ses vives saillies, et Swift souriait, par habitude, au pauvre et gai Shéridan.

Arrêtons-nous, n'allons pas plus loin; contemplons en silence un si terrible malheur, et, quand le doyen sera mort, accompagnons sa dépouille mortelle dans la cathédrale de Saint-Patrick, oii lui-même il s'était creusé un tombeau avec cette épitaphe :

« Ici i^epose enfin Jonathan Swift, le doyen de cette église. Il n a jamais poussé la colère jusqu aux injures. Imitez, si Dieu vous en fait la grâce, la virile ardeur qui fit du Doyen le vengeur de la liberté. »

Jonathan Swift est mort le 19 du mois d'octobre 1745, à l'âge de soixante-dix-huit ans. 11 avait été un des beaux hommes de son siècle ; il avait la taille haute et robuste, les yeux bleus, le teint brun, les sourcils noirs, une physionomie à la fois sévère et fière. // riait peu... « il sourit de manière à faire penser quil se moque de luimême. » C'est un mot de Shakespeare. Il était éloquent, il pensait bien, avec mille reparties et mille saillies. Il savait bien notre langue. Il aimait la promenade. Il avait

une grande autorité sui* son entourage ; il était charitable, économe et t)ienfaisant, très-bon prêtre, attentif à son œuvre, exact à sa tâche ; un fidèle administrateur de sa cathédrale, et surtout un admirable, un infatigable écrivain, (( un esprit créateur, » disait le cardinal de Polignac ; un vrai génie. On lira sans cesse et sans fin, de Jonathan Swift, le Conte du Tonneau, « dédié au prince Postérité, » les Lettres du Marchand de drap, et surtout les Voyages de Gulliver.

S'il vous plaît, nous dirons un mot de cette nouvelle hiiduction des Voyages de Gulliver.

« Nouvelle, » on peut le dire : elle est revue et châtiée avec un zèle infini, dans la juste prévision que, cette fois encore, il ira, ce beau livre, entre les mains innocentes de l'adolescence et de la jeunesse. Il les faut respecter. Prenez garde à l'enfant! prenez garde à la jeune fille, au jeune homme, aux jeunes âmes ouvertes à toutes les impressions !

Voilà pourtant à quelle tâche, ingrate il est vrai, mais nécessaire, on s'est attaché, dans celle édition, pour que ce pamphlet politique, écrit dans la langue même de la rue et du marché, avec le projet bien arrêté de frapper fort, plus que de frapper juste, eiit enfin ses grandes entrées dans le doux sanctuaire de ces familles donl Walter Scott est l'hôte assidu, bienveillant, sans danger.

11 y a bientôt un siècle et demi (1727) que, pour la première fois, furent publiés chez nous les Voyages de Gulliver. Voltaire, à son retour d'Angleterre, et comme il venait d'écrire, en se jouant, ses fameuses Lettres aiujlaises, avait signalé l'ironie et les mépris de toute

espèce que contenaient ces pages remplies de moquerie et (le leçons. Voltaire aimait ce rire aigu, cette plaisanterie acharnée et ce style impitoyable ! Il y trouvait les premiers traits de Candide! 11 y trouvait les prémisses de son fameux conte appelé Micromégas, et quiconque était à sa portée, avec une certaine connaissance de Fanglais, il le poussait à traduire les Voyages de Gulliver.

Dans la maison de la célèbre marquise du Châlelet, dans ces fameux entre-sols de Cirey, sa fête et son orgueil, Voltaire avait introduit un jeune homme appelé Linant. Moitié lecteur , domestique à demi de la marquise , M. Linant avait le projet d'écrire une tragédie en guise d'émancipation, a Monsieur Linant, traduisez les Voyages de Gulliver! » lui dit Voltaire. 11 essaya... Quel malheur qu'il ait été ignorant et paresseux, M. Linant ! Voltaire eût sans doute ajouté son brin d'ironie aux pages otïensives et défensives de Gulliver.

Mais quoi ! M. Linant, ou, comme on disait, le petit Linant, savait peu d'anglais, peu de français ; il avait fort peu de tout ce qu'il faut avoir pour comprendre, aimer, traduire enfin les œuvres de premier jet, écrites par des écrivains maîtres. Ajoutez une grande paresse à cette grande ignorance ! Après de nonchalants essais, il renonçait à l'entreprise, à demi commencée. Et Dieu sait si Voltaire en fut fâché, et prit en pitié le petit Linant ! YçMdAvç^-Micromégas !

Sur ces entrefaites, un écrivain de la forge et de la bataille antiphilosophique, un ennemi àaX Encyclopédie et des philosophes, un bretteur de la plume, un coqplumet du pamphlet, l'abbé Desfontaines, eut vent de ce

Gulliver. Il ciitcMidit Voltaire appeler et provoquer un traducteur, et, comme il était versé dans la double langue [utriusque linguce), il traduisit en hâte, d'une plume énergique et brutale, avec peu de ces nuances si chères au lecteur français, le Gulliver de Swift. Le voilà donc, ce Gulliver qui fait tant de bruit, de l'autre côté de ïeau. Le voilà tel quel ; anglais des pieds à la tête, et trait pour trait ! Sans une ombre ! et sans rien qui dissimule une obscénité, une grossièreté, un attentat contre les plus simples convenances du langage ! Ah ! l'abbé Desfontaines, le traducteur brutal et sans pitié !

Quoi d'étrange? Il avait en lui-même, ce triste abbé Desfontaines, les erreurs, la férocité et le sans-gêne des polémistes. Pamphlétaire, il rencontre en son chemin un pamphlet : le voilà content, il traduit en pamphlétaire, et plus l'œuvre à traduire est hcencieuse, originale ou violente au fond, brutale dans la forme, et plus le traducteur se réjouit de ce livre écrit dans l'accent qu'il préfère ! Il est à l'aise en ces violences, il a le secret des gros mots ! Ces gravelures et ces grivelées ne sauraient lui déplaire ! Une ou deux fois, quand l'allusion, trop directe et compromettante, heurte en passant la favorite ou le ministre (du roy), il écrit lâchement au bas de la page une note expHcative... Il sait le chemin de la Bastille... il n'y veut pas retomber.

En vain l'abbé Desfontaines se vante à l'ami lecteur « d'avoir fait disparaître des Voyages de Gulliver une foule d'allégories impénétrables, dallusions insipides, de détails puérils, de réflexions triviales, de pensées basses, de redites ennuyeuses, de plaisanteries fades et

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grossières. . . » on lui peut répondre hautement qu'il en a beaucoup trop laissé, pour des lecteurs français qui veulent être respectés.

c( Oui, dit-il encore, en traduisant littéralement ce Gulliver, je m'exposais à traduire des choses indécentes, pitoyables, impertinentes! Elles auraient révolté le bon sens qui règne en France ; elles m'auraient moi-même couvert de confusion, et j'aurais infailliblement mérité les plus justes reproches, si j'avais été assez faible, assez imprudent pour les exposer aux yeux du public. »

Et voilà comme on ne se connaît pas soi-même ! 11 en avait tant épargné, l'abbé Desfontaines, de ces choses indécentes, que l'on est encore à s'expliquer comment il se fait que pendant un siècle et demi, dans la société polie, un pareil livre, adopté des plus honnêtes lecteurs, ait été suivi de si peu de reproches, de confusion ?

Ajoutez dans cette œuvre hâtée une phrase embarrassée et monotone, un retour fréquent des mêmes formules. En même temps, pas un sourire en ce plaisant sujet, nulle grâce et nulle courtoisie, et rien qui réveille le lecteur. Telle était la traduction perpétuelle du féroce abbé Desfontaines. « Sacrifier aux grâces ! » est un de ces conseils qu"d a donnés toute sa vie, et qu'il n'a jamais suivis.

Cette fois, du moins, dans la traduction que nous donnons au lecteur, le livre est dégagé de ces tares, de ces obstacles, de cet ennui d'une phrase inerte et plus anglaise, à coup sur, que française. Et désormais, grâce à tant de soins, les plus jeunes lecteurs liront sans danger, et les plus vieux lecteurs liront sans peine un livre

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ingénieux , la joie et l'instruction de quatre ou cinq générations.

Peut-être aussi n'est-il pas malséant d'avertir MM. les éditeurs de l'avenir, que ce livre ainsi revu et corrigé, sils venaient à le réinq)rinier tel que le voilà, produirait une véritable contrefaçon. Heureusement que les doctes images de Gavarni, si charmantes et si vraies, ce doux dire et cette innocente ironie, représentent une traduction, sans rivale entre les traductions d'autrefois. Les images de Gavarni ! voilà ce qui reste à l'abi'i de les traducteurs et contrefacteurs.

.T. Jamn.

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