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A ce discours plein d'une bonhomie et d'une modestie ineffables, imaginez-vous, mon cher lecteur, combien je désirai d'avoir le génie et la langue de Démosthène et de Cicéron, pour parler dignement de l'Angleterre, ma patrie, et pour donner une idée de sa grandeur !
Je commençai par dire à Sa Majesté que nos Etats se composaient de deux îles , qui formaient trois puissants royaumes , sous un seul souverain, sans compter nos colonies en Amérique. Je m'étendis fort sur la fertilité de notre terrain et la température de notre climat. Je décrivis ensuite la constitution du Parlement anglais, composé en partie d'un corps illustre appelé la Chambre des Pairs , personnages du sang le plus noble, anciens possesseurs des plus belles terres du royaume. En même temps, je racontais de quels soins minutieux leur éducation était entourée, en tout ce qui se rapporte aux sciences, aux armes, à l'éloquence, à la politique ; et que de peines et d'études pour les rendre capables d'être conseillers- nés du roi et du royaume , d'avoir une part dans l'administration , d'être un jour membres de la plus haute Cour de justice, dont les arrêtés sont sans appel. Tels étaient les défenseurs zélés de la couronne et de la commune patrie, et de très-bonne heure ils se distinguaient par leur valeur , par leur fidélité , par leur connaissance approfondie des lois les plus anciennes du Royaume-Uni, qui remontent à la conquête de Guillaume le Bâtard. Ainsi je signalais nos seigneurs, l'ornement et la sûreté du royaume , les dignes successeurs de leurs ancêtres , dont les honneurs avaient été la récompense d'une vertu insigne. « Oui, sire, ils sont éternellement courageux, dévoués, prudents, magnanimes ; on n'a jamais vu leur postérité dégénérer. A ces seigneurs se sont joints plusieurs saints hommes,
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un peuple d'évèques, dont la charge particulière est de veiller sur la religion et sur ceux qui la prêchent au peuple. On cherche et l'on choisit dans le clergé les plus saints et les plus savants hommes, pour les revêtir de cette éminente dignité. »
Peu à peu, m'animant par degrés au spectacle enchanteur de ce gouvernement modèle, et plus jaloux d'imposer une admiration sincère à mon auguste auditeur que de me maintenir dans la limite étroite de la vérité : « Admirez , sire ! admirez qu'après les seigneurs, le peuple arrive aux affaires. C'est très-heau, la Chambre des Lords ; mais il ne faut guère moins admirer la Chambre des Communes , composée d'hommes habiles, choisis librement, et députés par le peuple même, uniquement pour leurs lumières, leurs talents et leur amour de la patrie, afin de représenter la sagesse de toute la nation. Le monde entier, si Votre Majesté le pouvait interroger, lui répondrait que la réunion de ces deux sénats représente, en tous lieux, la plus auguste assemblée de l'univers; de concert avec le prince, elle dispose et règle en quelque sorte la destinée de tous les peuples européens. »
Ce n'est pas tout (car je voulais que le susdit prince restât écrasé sous la plus écrasante admiration) , après avoir expliqué le mécanisme et l'équilibre de nos Chambres, combinées avec nos pairies, j'en vins à parler des Cours de justice, où se tenaient de vénérables interprètes de la loi, arbitres souverains entre les différentes contestations des particuliers, châtiant le crime et protégeant l'innocence. Je ne manquai pas de parler de la sage et économique administration de nos finances, et de m'étendre sur la valeur et les exploits do nos guerriers de mer et de terre. Je supputai le nombre infini du peuple, en comptant combien il v avait de millions d'hommes de différentes
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religions et de dififérenls partis politiques. Je linis par raconter ce que je savais de nos plaisirs, de nos fêtes, de nos élégances. Je lui parlai de Shakspeare, un demi-dieu dont la voix puissante évoquait les morts, brisait les sceptres : « Il ôte, il rend à son gré la couronne. Il est Dieu ! » Et je finis par un récit trèshistorique des dernières révolutions d'Angleterre, depuis environ cent ans.
Cette conversation dura cinq audiences, fut de trois heures chaque audience ; le roi m'écoutait avec grande attention, écrivant l'extrait de toute chose, et marquant en même temps les questions à m'adresser.
Quand j'eus achevé mes longs discours, Sa Majesté, dans une sixième audience, examinant ses extraits, me proposa plusieurs doutes et de fortes objections sur chaque article. Elle me demanda quels étaient les moyens ordinaires de cultiver l'esprit de notre jeune noblesse ; quelles mesures l'on prenait quand une maison noble venait à s'éteindre , ce qui devait arriver de temps en temps ; quelles si rares qualités étaient nécessaires à ceux qui devaient rentrer dans les pairies ? Qui les donne? A qui sont-elles données? SufTit-il d'un caprice de Son Altesse ou d'une somme d'argent donnée à propos à quelque dame de la cour, voire à un favori, ou même le dessein de fortifier un parti opposé au bien public ? Le roi trouvait, dans son bon sens, que la pairie anglaise était une grosse affaire. En même temps, il s'informait si vraiment, pour tant de privilèges accordés aux nouveaux seigneurs, l'Etat exigeait de plus grandes éludes, plus de science avec plus de vertus que n'en avaient les autres hommes ? Il voulait savoir si ces élus de la fortune et de la nature étaient plus que les simples mortels purgés d'ambition, de vanité, d'avarice et de toutes mauvaises
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passions. Il eût voulu savoir, en même temps, si les saints évoques dont j'avais parlé parvenaient toujours à ce haut rang par leur science théologique et par la sainteté de leur vie, et s'ils n'avaient jamais eu de faiblesses ; s'ils n'avaient jamais intrigué, lorsqu'ils n'étaient que de simples prêtres ; s'ils n'avaient pas été au préalable aumôniers d'un seigneur qui les avait bombardés au banc épiscopal, avec cette espérance que cet évêque servile obéirait, de toute son âme, aux moindres désirs de son maitre et seigneur.
Même, en sa prévoyance, avec tous les instincts d'un chef de l'opposition, le bon roi voulut savoir comment on s'y prenait pour l'élection de ceux que j'avais appelés les Communes : si jamais, au grand jamais, un courtier d'élections, un marchand de fumée et de popularité, un harangueur de place publique, à force de prodiguer sa viande et son vin, les flatteries et l'argent, n'avait jamais gagné le suffrage intéressé de la plèbe électorale, et poussé au gouvernement de ce pays libre un traître, un coquin, un prêteur de serments, un marchand de sa conscience et de son propre honneur qui, par toutes ses manigances, prenait le pas sur les hommes les plus riches, les plus honnêtes et les plus qualifiés.
« D'où vient^ disait-il encore, une si violente passion d'être élu pour l'assemblée du Parlement, puisque cette élection était l'occasion d'une très-grande dépense et ne rendait rien? w II fallait donc que ces élus fussent des hommes d'un désintéressement parfait et d'une éminente vertu ; ou bien ils comptaient être indemnisés et remboursés avec usure par le prince et par ses ministres, en leur sacrifiant le bien public. Sa Majesté me proposa sur cet article des difficultés insurmontables, que la [»rudonce, ici, ne me permet pas de répéter.
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Sur ce que je lui disais de nos cours de justice, Sa Majesté voulut être éclairée sur plusieurs articles. J'étais assez en état de la satisfaire, ayant été presque ruiné à suivre un long procès à la chancellerie. Et pourtant , par un suprême arrêt , j'avais gagné mon procès de poiat en point !
« J'aime assez, me dit le roi, les apparences de votre justice, encore faudrait-il savoir combien de temps on emploie ordinairement à mettre une affaire en état d'être jugée. Il importe aussi de s'informer s'il en coûte beaucoup pour plaider ; s'il est permis à vos avocats de défendre des causes évidemment injustes ; si l'on n'a jamais remarqué que l'esprit de parti et de religion ait fait pencher la balance du côté du plaideur le plus recommandé. Là, voyons, mon ami, ta petite main sur ta petite conscience, oserais-tu jurer quêtes avocats soient animés du pur sentiment de la justice, qu'ils aient pâli sur l'étude et les commentaires de leurs lois fondamentales, et qu'ils n'aient jamais donné une seule entorse au bon droit? Ça doit être assez beau, j'en conviens, ce spectacle d'une justice éclairée et constante, et la même pour tous ! »
Ensuite, il s'attachait à me questionner sur l'administration des finances ; il me dit qu'il croyait que je m'étais mépris sur cet article, parce que je n'avais fait monter les impôts qu'à cinq ou six millions par an ; que cependant la dépense de l'Etat allait beaucoup plus loin, et que, sans nul doute, elle excédait la recette, et de beaucoup.
c( Non, non, me disait-il, je ne saurais accepter vos explications financières, et jamais vous ne me ferez comprendre ({u'il soit permis à un royaume d'empiéter sur l'avenir comme un simple particulier. La dette est une dette, après tout ; non payée, elle augmente, elle double ; elle amène une suite incalculable
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de désastres. Vous devez ! mais à qui ? Comment payez-vous ? Dans quels délais? Avec quel argent? »
Il n'était pas moins étonné du détail que je lui avais fait de nos guerres et des énormes dépenses qu'elles entraînaient. 11 fallait, disait-il, que nous fussions un peuple inquiet et querelleur, ou que nous eussions de bien mauvais voisins. « Qu'avez-vous à démêler hors de vos îles? Devez-vous avoir d'autres affaires que celles de votre commerce ? Eh ! de quel droit songer à des conquêtes inutiles ? Enfin, quelle tâche est meilleure que de bien garder vos ports et vos côtes? » Ce qui l'étonna fort, ce fut d'apprendre aussi que nous entretenions une armée, une flotte, en pleine paix, au milieu d'un peuple hbre ! Il disait que si nous étions vraiment gouvernés de notre propre consentement, il ne pouvait s'imaginer de qui nous avions peur et quel intime ennemi nous avions à combattre. Il demandait si la maison d'un particulier ne serait pas mieux défendue par lui-même, par ses enfants et les serviteurs nés sous son toit, que par une troupe de fripons et de coquins, tirés au hasard de la He du peuple, avec un salaire aussi misérable que leur fortune, et qui pourraient gagner cent fois plus eu coupant la gorge aux citoyens qu'en se faisant tuer pour des gens qui les payaient si mal.
Il rit beaucoup de ma bizarre arithmétique à supputer le nombre de notre peuple, en calculant les différentes sectes qui sont parmi nous, en politique, en religion.
Il avait été frappé de mon discours à propos des cartes, dés, paris, et autres jeux de commerce ou de hasard par lesquels bourgeois et seigneurs tuaiejit le temps. Il voulut savoir à quel âge ce divertissement était pratiqué, à quel âge on le quittait, combien d'heures on y consacrait, s'il n'altérait pas quelque-
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fois la fortune des particuliers, et ne faisait pas commettre une foule de coquineries. Il cherchait à s'expliquer par quel funeste compromis le jeu associait des coquins aux honnêtes gens, des fourbes à des joueurs de bonne foi? « Çà, disait-il, vos gouvernements ne voient-ils pas que jouer, c'est s'accoutumer à voir mauvaise compagnie, et se détourner de la culture de l'esprit et du soin des affaires domestiques? Enfin, j'ai bien peur que, par tant de pertes successives, le plus honnête homme en arrive à pratiquer cette adresse infâme, à tendre pour son compte les pièges mêmes dans lesquels il est tombé ! »
Il était extrêmement étonné du récit que je lui avais fait de notre histoire du dernier siècle. H y voyait un enchaînement horrible de conjurations, de rébellions, de meurtres, massacres, révolutions, exils, et des plus tristes résultats que l'avarice, l'esprit de faction, l'hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine, l'envie, la malice et l'ambition aient jamais enfantés dans un monde oublieux des plus sages principes. « Ce que vous me dites là, reprenait le roi, n'appartient qu'à des brigands dans leur caverne, et je me demande où donc vous prenez cette urbanité, cette civilisation, ces merveilles dont vous êtes si fiers. «
Sa Majesté, dans une autre audience, eut la bonté de récapituler la substance de tout ce que j'avais dit ; elle compara les questions qu'elle m'avait faites avec les réponses que j'avais données ; puis, me prenant dans ses mains et me flattant doucement, elle s'exprima en ces mots, que je n'oublierai jamais, non plus que la manière dont elle les prononça : « Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un panégyrique extraordinaire de votre pays : vous avez fort bien prouvé que l'ignorance et le vice étaient, trop souvent, les qualités d'un homme d'Etat ; que vos
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lois sont éclaircies, interprétées et appli([uées le mieux du momie par des gens que l'avarice et des alliances coupables poussent à la corruption des lois les plus saintes! Je remarque cnliii pai-mi vous une constitution de gouvernement qui, dans son origine, a peut-être été supportable ; mais le vice et l'ambition l'ont tout à fait défigurée. Il ne m'apparait même pas, après toutes les preuves que vous m'avez données d'un gouvernement excellent, qu'une seule vertu soit requise pour parvenir à vos distinctions les plus honorables, à vos dignités les plus sérieuses. Comment donc ! vos hommes d'Etat se passent de probité, vos prêtres se passent de charité, vos juges de science, et vos soLJats de courage ! Ah ! quel égoïsme en vos sénats ! quels nuages autour du trône, et partout que de mensonges ! Civilisés, tant que vous voudrez ; mais, à mes yeux, vous n'êtes que des barbares. Quant à toi, mon Poucet, tu as passé ta vie à voyager, et je crois bien que tu es innocent de tous ces crimes ; mais, par tout ce que tu m'as raconté sans y prendre garde, et par les réponses que je t'ai obligé de faire à mes objections, j'estime que la plupart de tes compatriotes sont la plus pernicieuse et la pire espèce et la plus abjecte de toutes les races d'insectes que la nature ait jamais fait ramper sur la surface de la terre ! »