‹ Voyages de Gulliver (volume 4)Chapitre 22 sur 37 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Gulliver visite l'Académie; il en fait la description.

Le logement de cette académie n'est pas un seul et simple corps de logis; mais une suite de divers bâtiments des deux côtés d'une cour. « Un rendez-vouT de bicoques ! » Rien de plus.

Je fus reçu très-honnêtement par le concierge; il nous dit que, dans ces bâtiments, toute chambre, à coup sur, renfermait un ingénieur, et quelquefois plusieurs ; il y avait environ cinq cents chambres dans l'académie ! Aussitôt il nous fit monter et parcourir les appartements.

Le premier académicien me parut un homme en mauvais état : il avait la face et les mains couvertes de crasse, la barbe et les cheveux sordides, un habit et une chemise de même couleur que sa peau. Il avait dépensé huit ans de sa vie à méditer

sur un projet merveilleux, lequel projet consiste à recueillir les rayons de soleil, aux temps chauds, pour les enfermer dans des fioles bouchées hermétiquement ! « Quelle meilleure façon, disait-il, de chauffer l'air aux temps froids?» Il me dit aussi que, dans huit autres années, il pourrait fournir aux jardins dès financiers des rayons de soleil à un prix raisonnable. En même temps, il se plaignait que ses fonds étaient bas ; il se plaignait en tendant la main... comme un philosophe..., ou comme un mendiant!

Je passai dans la chambre à côté; l'odeur en était repoussante, et mon guide : «Holà! me dit- il en me poussant dans cette infection, prenons garde à ne pas offenser messieurs les savants, et je ne vous conseillerais guère de vous boucher le nez, » L'ingénieur qui logeait dans cette chambre était le plus ancien de l'académie ; son visage et sa barbe étaient couleur de parchemin, ses mains et ses habits étaient couverts d'une ordure infâme. Lorsque je lui fus présenté, il m'embrassa très étroitement; politesse dont je me serais bien passé. Son occupation, depuis son entrée à l'académie, avait été de rendre aux excréments humains le goût et la saveur nourricière, en séparant les divers aliments des parties diverses que l'excrément reçoit du fiel, et qui causent uniquement sa mauvaise odeur. A ce grand homme (une des lumières de l'académie) on donnait chaque semaine, de la part de la compagnie, un plat rempli de la matière la plus louable. .. environ de la grandeur d'un baril de Bristol. « Je vous ferais bien goûter, me dit-il, de ma recomposition; mais elle n'a pas encore acquis toutes les qualités que je lui voudrais. »

J'en vis un autre occupé à calciner la glace pour en extraire, disait-il, de fort bon salpêtre. Il me montra un traité concer-

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liant la malléabilité du feu qu'il voulait publier ; et il me demanda ma souscription.

Je vis ensuite un très-îngénieux architecte ! Il avait trouvé une méthode admirable pour bâtir les maisons en commençant parle faîte, finissant par les fondements; il justifia son projet par l'exemple de deux insectes, l'abeille et l'araignée.

Il y avait un aveugle de naissance. Il avait sous lui plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur occupation était de composer des couleurs pour les peintres. Ce maître ingénieux leur enseignait à distinguer les couleurs par le tact et par l'odorat. Que vous dirai-je? Il leur en faisait voir de toutes les couleurs !

Je montai dans un appartement habité par un économiste du premier numéro. Ce grand homme (il fut d'abord un quasidieu) avait trouvé le secret de labourer la terre avec des cochons; grâce à la collaboration du pourceau, race inerte et tout au plus bonne à manger, notre économiste épargnait les frais de chevaux, de bœufs, de charrue et de laboureurs. Voici sa méthode, elle était aussi simple que son esprit : il enfouissait dans son terrain quantité de truffes, champignons, glands, dattes, châtaignes et autres victuailles recherchées de dom pourceau, et, quand le sol était saturé de toutes ces bonnes choses, il vous lâchait dans le champ du labour cinq ou six cents de ces animaux, qui, de leurs pieds et de leur grouin, mettaient la terre en état d'être ensemencée, en même temps qu'ils l'engraissaient en lui rendant ce qu'ils prenaient. Par malheur l'expérience avait démontré que ce labour, coûteux et embarrassant, était d'un triste rapport. On ne doutait pas néanmoins que cette invention ne fût plus tard d'une trèsgrande importance et d'une vraie utilité.

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Dans une chambre où logeait un homme diamétralement opposé au projet de la charrue à cochons, un autre économiste promettait à ses adeptes et à ses souscripteurs de mettre en mouvement une charrue avec le secours du vent. Il avait construit sa charrue avec un màt et des voiles. Ainsi, d'un trait de plume, étaient supprimés bœufs et chevaux. Il soutenait que grâce à lui, le zéphyr (un vent si doux!) ferait aller charrette et carrosses, et cpie dans la suite on pourrait courir la poste en chaise, en mettant à la voile sur les grands chemins comme sur mer.

Je passai dans une autre loge tapissée de toiles d'araignée ; à peine un espace étroit donnait passage à l'ouvrier. Dès qu'il me vit : « Prenez garde à rompre mes toiles! » Un peu calmé, il me dit que c'était une honte que l'aveuglement où les hommes avaient été jusqu'ici par rapport aux vers à soie, ayant à leur disposition tant d'insectes domestiques dont ils ne faisaient aucun usage, et préférables aux vers à soie : ils ne savaient que lilerj l'araignée est tout ensemble une fileuse et une ourdisseuse. Il ajouta que l'usage des toiles d'araignée, avant fort peu de temps, épargnerait les frais de tentures. « Notez, disaitil, que la bergame et le cuir de Gordoue, et la soie et la laine adoptées pour l'éclat et la variété des couleurs, seront bientôt dépassées, et que j'ai trouvé le moyen de donner aux toiles de l'araignée une grâce inaccoutumée. » En même temps il me montrait, pour appuyer son dire, un grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes dont il nourrissait ses fileuses; il était certain que leurs toiles prendraient infailliblement la couleur de ces mouches, et, comme il en avait de toute espèce, il espérait bientôt des toiles dignes de satisfaire, par leurs couleurs, tous les goûts différeiits des hommes, aussi-

tôt qu'il aurait pu trouver je ne sais quel mélange et quelle conglutination ajoutés à ces fils trop menus et trop peu consistants. Au reste, il ne lui fallait guère plus de huit jours pour mener à bonne fin ce complément de sa découverte.

Je vis ensuite un célèbre astronome ! Il avait entrepris de poser un cadran à la pointe du grand clocher de la maison de ville, ajustant de telle façon les mouvements diurnes et annuels du soleil avec la rose des vents, qu'ils iraient à l'unisson avec le mouvement de la girouette.

Sur ces entrefaites, il me sembla que j'allais avoir la colique, et justement l'apparitteur me fit entrer fort à propos dans la chambre d'un grand médecin, très-célèbre par son secret de guérir la colique. Il avait un grand soufflet dont le tuyau était d'ivoire, et ce soufflet, à double courant, aspirait les vents fétides, et les remplaçait par des vents purs, salutaires, et récréatifs. De sa seringue à double courant, il fit l'essai sur un pauvre chien, qui par malheur en creva net, ce qui déconcerta fort notre docteur et me guérit de l'envie d'avoir recours à son soufflet.

Après avoir visité le bâtiment des arts, je passai dans l'autre corps de logis. Là se tenaient les faiseurs de systèmes scientifiques. Nous entrâmes d'abord dans l'école assez bruyante du beau langage, où nous trouvâmes trois académiciens qui raisonnaient, à perte de vue, sur les moyens d'ajouter au langage une foule d'embellissements qui lui manquaient.

L'un d'eux proposait pour abréger le discours, que tous les mots fussent réduits en simples monosyllabes. Il chassait du beau langage : article, adverbe et verbe, adjectif et subjonctif, et jusqu'au gérondif.

L'autre allait plus loin : il proposait la complète abolition du

dictionnaire, et désormais grâce à sa réforme grammaticale, on raisonnerait sans parler, ce qui serait très-favorable à la poitrine, attendu qu'à force de parler les poumons s'usent et la santé s'altère. L'expédient était de porter sur soi toutes les choses dont on voudrait s'entretenir. Ce nouveau système, intéressant s'il en fût, eut triomphé de tous les obstacles (à en croire monsieur l'inventeur), si les femmes ne s'y fussent opposées. « Mais la perte ! Elles sont si contentes des longs discours ! » Pourtant , malgré ces dames, déjà plus d'un académicien se conforme à cette façon d'exprimer les choses par les choses mêmes, ce qui n'était embarrassant que lorsqu'ils avaient à parler de plusieurs sujets différents. Alors il leur fallait apporter sur leur dos des fardeaux énormes, à moins qu'ils n'eussent un ou deux valets bien constitués pour s'épargner cette peine de portefaix. « Voyez donc, cher monsieur, me disaient-ils, l'heureuse occasion de nous délivrer de l'étude et des langues étran gères ! Ce que je veux raconter... je le montre. Et désormais, au lieu d'entendre... on regarde ! »

A côté de cette étrange grammaire habitait (le mur était mitoyen) la mathématique. Ici, le maître enseignait à ses disciples une méthode que les Européens auront de la peine à s'imaginer. Chaque proposition chaque démonstration , était écrite sur du pain à chanter, avec une certaine encre de teinture céphalique, ou céphalitique, ad libitum. L^écolier, à jeun, était obligé, après avoir avalé ce pain à chanter, de s'abstenir de boire et de manger pendant trois jours, en sorte que, le pain à chanter étant dûment digéré et absorbé, la teinture céphalitique pût monter au cerveau, où elle portait en grand triomphe avec elle la proposition et la démonstration. Cette méthode, il est vrai, n'avait pas eu beaucoup de succès jusqu'ici ; c'était,

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disait-on, parce que l'on s'était trompé quelque peu dans le secimdum certum, c'est-à-dire dans la mesure de la dose, ou bien parce que les écoliers indociles faisaient semblant d'avaler le bolus. Grave inconvénient de la méthode mnémonique ! De deux choses l'une : ou ces messieurs allaient trop tôt à la garderobe, ou tout simplement ils n'étaient pas de force à jeûner pendant trois jours.

Telles étaient les graves démonstrations des faiseurs de systèmes. Ils avaient écrit sur leur drapeau le mot méthode, et c'était, parmi eux, à ([ui trouverait la plus excellente méthode à l'usage des clairvoyants qui y voyaient trop !

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Suite de rAcadéiiiie

Je ne fus guère plus satisfait do l'école politique. Elle était non moins paradoxale que les trois autres. Sitôt que le bon sens me manque, ou que je manque au bon sens, pauvre de moi ! je deviens tout mélancolique. Ces hommes extravagants soutenaient que les grands devaient choisir, pour leurs favoris, les plus habiles et les plus sages, parmi les plus honnêtes gens. Ils lisaient aussi que le devoir des gouvernants, c'était de songer aux gouvernés, de récompenser le mérite et le savoir, l'habileté et les services ; que les princes devaient leur confiance aux plus capables , aux [dus expérimentés ; et autres pareilles sottises et chimères, dont peu de princes se sont avisés. Ce qui me confirma dans la vérité de cette pensée admirable de Cicéron,

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qu'il 71 y a rien de si absurde qui n'ait été avancé par quelque philosophe.

Heureusement que les autres membres de l'Acadéraie ne ressemblaient pas aux originaux dont je viens de parler. Je vis un médecin d'un esprit sublime, et très-versé dans la science du gouvernement. Il avait consacré ses veilles à découvrir les causes des maladies d'un Etat, et, ces causes étant trouvées, à chercher des remèdes pour guérir le mauvais tempérament des administrateurs de la chose publique. « On convient, disait-il, que le corps naturel et le corps politique ont entre eux une parfaite analogie. A ces causes, l'un et l'autre peuvent être traités par les mêmes remèdes. Ceux-là qui sont à la tête des affaires ont souvent les maladies que voici : ils sont pleins d'humeurs en mouvement qui leur affaiblissent la tête et le cœur, et leur causent des convulsions et des contractions de nerfs à la main droite, une faim canine, indigestions, vapeurs, délires et autres sortes de maux. Pour les guérir, ce grand médecin proposait que, lorsque ceux qui manient les affaires d'Etat seraient sur le point de s'assembler, on leur tâterait le pouls, ou tâcherait de connaître la nature de leur maladie ; et, la première fois qu'ils s'assembleraient, on leur enverrait, avant la séance, des apothicaires avec des remèdes astringents, palliatifs, laxatifs, céphalalogiques, ictériques, apophlegmaliques, acoustiques, etc., selon la qualité du mal, en réitérant toujours à chaque séance et secundum artem.

« L'exécution de ce projet ne serait pas d'une grande dépense, et serait, selon mon idée, utile au suprême degré en tous pays oiji les états et les parlements se mêlent des affaires d'Etat ! Oui, monsieur, un peu de casse et de séné administré quelques instants avant l'ouverture du Parlement, souilain tout s'apaise.

à l'obéissance , à la règle , au devoir, au suffrage unanime , au respect de l'autorité , à l'admiration pour le ministre. Adoptez mon projet , il termine aussitôt les différends , • il ouvre la bouche aux muets, il la ferme aux déclamateurs ; il calme à l'instant l'impétuosité des jeunes sénateurs, échauffant la froideur des vieux, réveillant les stupides, ralentissant les étourdis. »

Et parce que l'on se plaint ordinairement que les favoris des princes ont la mémoire courte et malheureuse, le même docteur voulait que quiconque aurait affaire aux grands, à ceux qui tiennent l'oreille du prince, après avoir exposé le cas en très-peu de mots, eût la liberté de donner à monsieur le favori une chiquenaude sur le nez, un coup de pied dans le ventre, ou de lui tirer les oreilles, de lui ficher une épingle... à l'endroit où le dos change de nom, en un mot toutes les façons de le tenir en haleine et en souvenance de sa promesse. Même il serait permis de réitérer de temps en temps cet argument ad hominem, jusqu'à ce que la chose fût accordée ou refusée absolument.

Il voulait aussi que chaque sénateur, dans l'assemblée générale de la nation, après avoir proposé son opinion, après avoir dit tout ce (ju'il aurait à dire pour la soutenir, fût obligé de conclure à la proposition contradictoire, parce qu'infailliblement le résultat de ces assemblées serait par-là très-favorable au bien public.

Je vis deux académiciens politiques disputer sur le moyen de lever des impôts sans faire hurler les peuples. L'un soutenait t(ue la meilleure méthode était d'imposer une taxe sur les vices et sur les folies des hommes, et que chacun serait taxé suivant le jugement et l'estimation de ses voisins. L'autre était

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d'un sentiment opposé ; il prétendait qu'il fallait taxer les belles qualités du corps et de l'esprit, chacun se piquant d'être un Addison ou un Lovelace, et les taxer plus ou moins, selon leurs degrés ; chacun, cette fois, restant son propre juge et faisant luimême sa déclaration. La plus forte taxe, à coup sur, devait être exposée aux mignons de Vénus, aux favoris du beau sexe, à proportion des faveurs qu'ils auraient reçues ; et l'on s'en devait rapporter encore, en cet article, à leur propre déclaration. A ce compte, il fallait taxer non moins fortement l'esprit et la valeur, selon l'aveu que chacun ferait de son intelligence et de son héroïsme. A l'égard de l'honneur, de la probité, de la sagesse, de la modestie, on exemptait ces vertus de toute espèce de taxe : attendu qu^ étant trop rares^ elles ne rendraient presque rien. C'est bien dit ! Faites donc convenir mes voisins que je suis un modèle de modestie et de sagesse. Et comptez que j'aurai la bonhomie insigne de m' affubler de la vertu des plus petites gens.

On devait pareillement taxer les dames à proportion de leur beauté, de leurs agréments, de leurs bonnes grâces, suivant leur propre estimation, comme on faisait à l'égard des hommes à l'article honneur, héroïsme et dignité. Pour la fidélité , la sincérité, le bon sens et le bon naturel, comme ces dames ne s'en piquent guère, cela ne devait rien payer : tout ce qu'on en pourrait retirer ne suffirait pas pour les frais du recouvrement.

Afin de retenir les sénateurs dans les intérêts de la couronne, un autre académicien politique était d'avis qu'il fallait que le prince offrît à ces seigneurs tous les grands emplois à la rafle ! et pourtant de façon que chaque sénateur avant de toucher aux dés et aux cornets, fît serment, et donnât caution qu il

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opinerait ensuite selon les intentions de la cour, soit (juil gagnât le gros lot, soit que l'emploi favorisât le sénateur son voisin. En revanche, et comme fiche de consolation, il était convenu que les perdants auraient le droit de jouer entre eux au jeu de l'avancement , sitôt qu'une dignité viendrait à s'éteindre, ou quelque charge à disparaître. Ainsi tenus en éveil par une espérance incessamment renaissante, ils ne se plaindraient point des fausses promesses qu'on leur aurait données, et ne s'en prendraient qu'à la Fortune. Elle a si bon dos, la Fortune !

Un autre académicien me fit lire, en grand mystère, un écrit contenant une méthode ingénieuse pour découvrir les complots et les cabales. Il s'agissait tout bonnement d'examiner la nourriture des personnes suspectes, les heures de leurs repas, le côté sur lequel ils se couchent et se tournent dans leur lit, et principalement (c'était la clef de voûte du système) fallait-il étudier, à la loupe, la forme et la nature de leurs digestions. Ce projet, bien qu'il fût écrit avec talent et rempli d'observations utiles aux hommes d'Etat, me parut incomplet. Je m'aventurai à le dire à l'auteur, et j'offris d'y faire quelques additions. 11 reçut ma proposition avec plus de complaisance que les écrivains académiques n'ont coutume de le faire, et il m'assura qu'il serait charmé de profiter de mes lumières.

Je lui dis que dans le royaume de Tribnia, nommé Laugden par les naturels, où j'avais résidé quelque temps dans le cours de mes voyages, la masse du peuple se composait en grande partie de dénonciateurs, espions, accusateurs, délateurs, témoins, jureurs et autres instruments utiles et subalternes, à la solde des ministres, et dévoués à leur volonté. Dans ce royaume, où la police a posé ses tabernacles, les intrigues et les complots

sont en général inventés par ces sortes de gens, qui désirent établir leur réputation de profonds politiques, rendre à coups de terreurs et de surprises la vigueur à une administration malade, étoufïer ou détourner les mécontentements, remplir les coffres par les amendes et confiscations, enfin élever ou abaisser le crédit public au gré de leurs intérêts privés. C'est pourquoi ils conviennent entre eux, d'avance, des complots dont certaines personnes suspectes doivent être accusées. Ils saisissent les lettres et les papiers de ces malheureux, sacrifiés à la raison d'Etat, et sur ces légers indices, ils vous les font mettre en prison. Or, sitôt que l'homme est en prison^ tous ses papiers, quels qu'ils soient, sont remis (sous les auspices du préposé à Topinion publique) à une société d'experts trèshabiles à trouver le sens caché des mots, des syllabes , des lettres.

Par exemple, ils découvriront que :

Chaise percée, signifie conseil privé ; CrïbJe^ dame de la cour ; Goutte, grand prêtre ; Pensionnaire, un mendiant ; Troupeau d'oies, une assemblée ; Peste, armée permanente ; Hanneton, premier ministre ; Balai, une révolution ; Souricière, un emploi ; Puits perdu, le trésor public ; Tonneau vide, un général ; Plaie ouverte, les affaires d'Etat.

Ils ont des moyens encore plus efficaces, qu'ils appellent

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acrostiches et anagrammes. Avant toute espèce d'inquisition, ils donnent à toutes les lettres initiales un sens politique, et tire-toi de là, si tu peux.

Ainsi, N serait complot ; B, régiment de cavalerie ; L, flotte ; ou bien ils transposent les lettres d'un papier suspect, de manière à mettre à découvert les desseins les plus cachés d'un parti mécontent : par exemple, vous lisez dans une lettre écrite à un ami : Votre frère Thomas a la fièvre ! ITolà ! voici que l'habile déchiffreur trouvera dans l'assemblage de ces mots indifférents au premier abord une phrase horrible, apprenant aux conspirateurs que tout est prêt pour le jour du complot.

L'académicien me fit de grands remercîments de lui avoir communiqué ces petites observations ; même il me promit de ni'accorder une mention honorable dans le traité qu'il devait publier depuis tantôt cinquante ans !

Au demeurant, je ne vis rien dans ce pays qui pût m'engager à y faire un plus long séjour, ainsi commençai-je à songer à mon retour en Angleterre.

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