‹ Voyages de Gulliver (volume 4)Chapitre 3 sur 37 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L'empereur do Lillipul, accompagné de plusieurs de ses courtisans, visite Gulliver dans sa ])ris()u. — r)escri]»tion de la personne el de i'habil de Sa Majesté. — Une commission scientilique est nommée jtour apprendre la langue à l'auteiu'. — il obtient des grâces par sa douceur : ses poches sont visitées.

Quand jo fus libre enfin de mes mouvements, je regardai autour de moi ; je n'ai jamais contemplé scène plus charmante. Le pays environnant me parut une suite de jardins; les champs clos de murs, la plupart de ijuarante pieds carrés, me firent l'effet des plates-bandes d'un parterre. Les plus grands arbres me semblèrent hauts d'environ sept pieds. Sur la gauche j'apercevais la ville ; elle ressemblait à la perspective d'une cité dans un riant tableau.

Un jour, l'empereur, à cheval sur son cheval de bataille, s'avança vers moi, ce cjui pensa lui coûter cher. A mon aspect, son cheval étonné s(! cabra, mais ce prince intrépide, et, qui

Audience de 1 Lmpereur de I.iliipui

plus est, excellent cavalier, se tint ferme sur ses étriers, sa suite accourut et prit la bride ; alors, sans se hâter, Sa Majesté mit pied à terre, et me considéra de tous côtés, avec une grande admiration ; pourtant elle se tenait, par amour pour ses sujets, hors de la portée de ma chaîne.

Il ordonna à ses cuisiniers et sommeliers de me servir des viandes et du vin sur des voitures qu'ils amèneraient près de moi. Je pris ces voitures et je les vidai promptement. Il y en avait vingt pour les viandes et dix pour les boissons ; chacune des premières me fournit deux ou trois bouchées ; je versai la liqueur de dix amphores dans une des voitures, je la bus d'un seul trait, ainsi du reste.

L'impératrice, les princes et les princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames d'honneur en grands habits, s'assii-ent à quelque distance. L'empereur est reconnaissable à sa taille imposante, à la majesté de son visage, au feu de ses regards, ce qui le fait redouter par tous ceux qui le regardent. Les traits de son visage sont grands et mâles, avec une lèvre à l'autrichienne au-dessous d'un nez aquilin , un teint qui va tirant sur l'olive, un grand air de commandement, des membres bien proportionnés , la grâce et la majesté en toutes ses actions; tel était ce maître absolu d'un si petit peuple. Il avait alors passé la fleur de sa jeunesse, étant âgé de vingt-huit ans et trois quarts ; il régnait depuis cinq ou six ans, à la grâce et par la grâce de Dieu. Qaant à moi, qui voulais me rendre un compte exact de Sa Majesté , je me tenais sur le côté , mon visage parallèle au sien ; il se trouvait à une toise et demie loin de moi. Depuis ce temps, j'ai tenu bien souvent l'empereur sur ma main droite, et je ne puis me tromper à faire son portrait. Il portait un habit très- simple et mi-parti asiatique, mi-parti à

l'européenne ; il avait sur la tète un léger casque d'or orné de joyaux et d'un plumet magnifique ; il tenait son épée à la main, tout prêt à se défendre, si j'avais brisé mes ebaines : cetle épée était longue de trois pouces ; la poignée et le fourreau d'or massif et enricbis de diamants. La voix de ce grand prince était aigre , mais claire et distincte, et je la pouvais entendre aisément, même quand je me tenais debout. Les dames et les courtisans se montraient, selon l'étiquette, babilles superbement, de sorte que la place où toute la cour faisait la roue apparaissait ù mes yeux éblouis comme une belle jupe étendue au soleil et brodée de ligures d'or et d'argent. Sa Majesté Impériale me fit l'honneur de m'adresser la parole à plusieurs reprises, et je lui répondis toujours sans nous entendre, ni l'un ni l'autre.

Au bout de deux heures, la cour se retira ; on me laissa une forte garde , pour empêcher l'impertinence et peut-être la malice de la populace, impatiente de se rendre en foule autour de moi pour me voir de plus près. Quelques-uns eiu'ent l'effronterie et la témérité de me tirer des flèches, dont une pensa me crever l'œil gauche... Le colonel fit arrêter six des plus effrontés de cette canaille, et, pour leur apprendre à vivre, il ordonna qu'ils me fussent livrés, pieds liés, poings liés. Ah ! l'épouvante ! Je les pris dans ma main droite, et j'en mis cinq dans la poche de mon justaucorps ; puis, prenant le sixième entre le pouce et l'index, je feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme, horripilé, poussait des hurlements ; et le colonel, tout chargé de fanfreluches honorifiques, était fort en peine, surtout quand il me vit tirer mon canif; mais bientôt cessa leur frayeur. Avec un air doux et humain, coupant les cordes dont ce malheureux était garrotté, je le mis

doucement à terre... Il prit la fuite... il court encore. Je traitai ses complices de la même façon, les tirant de ma poche l'un après l'autre, et : Sauve qui peut ! Je remarquai avec plaisir que les soldats et le peuple étaient touchés de ma bonne action ; elle fut rapportée à la cour d'une manière avantageuse, et me ht le plus grand honneur, si je puis parler ainsi.

Vers le soir, je regagnai ma maison, où j'entrai non sans peine, et je couchai sur la terre pendant plusieurs nuits, en attendant le ht que l'empereur avait commandé pour moi. Cent cinquante de leurs couchers ordinaires, cousus ensemble, formèrent la largeur et la longueur du mien, et l'on posa quatre de ces matelas l'un sur l'autre, ce qui ne composait pas encore un lit très-douillet ; mais il me parut assez doux, après tant de fatigues.

La nouvelle de l'arrivée d'un homme extraordinaire... un géant ! s'étant répandue à travers l'empire, attira un nombre infini de gens oisifs et de curieux ; les villages eu furent presque abandonnés, et la culture des terres en eut souffert, si Sa Majesté Impériale n'y avait pourvu, par différents édits et ordonnances. Elle ordonna que tous ceux qui m'avaient déjà vu retourneraient incessamment chez eux , et n'approcheraient point, sans une permission particulière, du lieu de mon séjour. Grâce à cette défense (une porte nouvelle ouverte au bon plaisir), les commis des secrétaires d'Etat gagnèrent des sommes considérables.

Cependant, l'empereur tint plusieurs conseils pour délibérer sur le parti qu'il fallait prendre à mon égard ; j'ai su depuis que la cour avait été fort embarrassée. On craignait que je ne vinsse à briser mes chaînes et à me mettre en liberté. Celui-ci disait que ma nourriture était une dépense excessive, et pouvait,

à la longue, amener la disette. On opinait tantôt à me laisser mourir de faim, tantôt à me percer de flèches empoisonnées ; mais un économiste de ce temps-là, qui savait, pour les avoir pratiqués , le co?ître et le pou?' de toute chose , ami fidèle et dévoué de tous les gouvernements, écrivit une éloquente dissertation afin de démontrer par A + B que l'infection d'un corps tel que le mien produirait, inévitablement, la peste dans la capitale et dans tout le reste de l'empire. Pendant qu'on délibérait, plusieurs officiers de l'armée se rendirent à la porte de la grand'chambre , où le conseil impérial était assemblé ; deux d'entre eux, ayant été introduits, rendirent compte de ma conduite à l'égard des six criminels dont j'ai parlé, ce qui fît une impression si favorable sur l'esprit de Sa Majesté et de tout son conseil, qu'une commission impériale fut expédiée à l'instant pour obliger les villages, à quatre cent cinquante toises aux environs de la ville, de livrer chaque matin, à mon réveil, six bœufs, quarante moutons et autres vivres pour ma nourriture, plus quantité proportionnée de pain, de vins et boissons. Pour le payement de ces vivres, Sa Majesté donnait, à six mois de date, sans escompte, délégations sur son trésor. Ce prince heureux n'a d'autres revenus que ceux de son domaine ; dans les occasions importantes, il lève des impôts sur ses sujets. Ces dignes sujets sont obligés de le suivre à la guerre, à leurs propres dépens. On nomma mon service officiel : six cents personnes, qui furent pourvues d'appointements pour leur dépense de bouche , et de tentes construites commodément de chaque côté dt; la porte. V^n même temps, il fut ordonné que trois cents tailleurs me feraient un habit à la mode du pays ; six hommes de lettres, des plus savants de l'empire, furent chargés de m'ajiprendre la langue nationale^ et, pour que rien

ne manquât à ces largesses royales, les chevaux de l'empereur et ceux de la noblesse, et les compagnies des gardes du corps firent souvent l'exercice devant moi, pour les accoutumer à ma figure. Tous ces ordres furent exécutés. Je fis de grands progrès dans la connaissance de la langue vulgaire et savante de Lilliput ; pendant ce temps , l'empereur m'honora de visites fréquentes, et même il voulut bien aider mes maîtres de langue à m'instruire.

Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir l'envie que j'avais qu'il voulût bien me rendre ma liberté, ce que je lui répétais, tous les jours, à genoux. Sa réponse fut qu'il fallait attendre et patienter ; que c'était affaire d'Etat, sur laquelle il ne pouvait se déterminer sans l'avis de son conseil. En outre, il fallait absolument : 1° que je fisse serment d'une paix inviolable avec lui et avec ses sujets ; en attendant, je serais traité avec toute l'honnêteté possible. Il me conseillait aussi de gagner, par ma patience et ma bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Enfin, il m'avertit de ne lui savoir point mauvais gré s'il donnait ordre à certains officiers de faire , avec tout le soin possible , une perquisition ad hominem, pour se bien assurer si je ne portais pas sur moi des armes préjudiciables à la sûreté de ses Etats. Je répondis que j'étais prêt à me dépouiller de mon habit, et à vider mes poches en sa présence. Il me repartit que, par les lois de l'empire, il fallait que je fusse au préalable visité par deux commissaires. Il savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon consentement, mais il avait si bonne opinion de ma droiture et de ma bonne foi, qu'il confierait sans crainte les plus chers conseillers de sa couronne entre mes mains amicales. Au demeurant, tout ce qu'on m'ôterait me serait rendu fidèlement, quand je quitterais le pays, ou ])ien

je serais remboursé , selon l'évaluation que je ferais moimême.

Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces messieurs dans mes deux mains ; et, délicatement, je les engouffrai, l'un et l'autre, en chaque poche. Ici, — là, — poche au côté, — poche au justaucorps ; ils fouillèrent partout.

Comme ils avaient sur eux plumes, encre et papier, ils lirt'ut un inventaire exact de tout ce qu'ils virent ; et, quand ils eurent achevé, ils me prièrent de les mettre à terre, afin qu'ils pussent, en toute hâte, rendre à l'empereur un compte exact de leur visite.

Cet inventaire était conçu dans les termes suivants :

« 1" Dans la poche à droite du justaucorps du grand hommemontagne (c'est ainsi que je rends ces mots, Quinhus Flesù^in), après une visite minutieuse , avons trouvé un morceau de toile grossière, assez grand pour servir de tapis de pied dans la principale chambre de parade à Votre Majesté. 2° Dans la poche à gauche, avons trouvé un grand coffre d'argent avec couvercle de même métal, que nous, commissaires, n'avons pu lever. Nous avons prié ledit homme-montagne de l'ouvrir, et l'un de nous, Vaillance, étant entré là-dedans, en a eu de la poussière jusqu'aux genoux; même il a éteruué deux heures; sou compagnon, resté sur les bords du gouffre, n'a éternué que sept minutes. 3" Dans la poche à droite de sa veste, avons trouvé un paquet prodigieux de substances blanches et minces, })liées l'une sur l'autre, environ la grosseur de trois hommes, attachées d'un câble assez fort et mai-quées de grandes figures noires, lesquelles il nous a semblé être des écritures. 4" Dans la poche à gauche il y avait une grande machine, armée de

grandes dents très-longues, semblables aux palissades qui sont devant la cour de Votre Majesté. 5° Dans la grande poche du côté droit de son couvre-milieu (c'est ainsi que je traduis le mot ranfulo, par lequel on voulait entendre mes chausses), avons vu un grand pilier de fer creux attaché à une grosse pièce de bois, plus large que le pilier; d'un côté du pilier d'autres pièces de fer en relief, serrant un caillou coupé en talus. 6° Dans la poche à gauche une machine de la même espèce. 7° Dans la plus petite au côté droit, plusieurs pièces rondes ^et platée, de métal rouge et blanc, d'inégale grosseur : quelques-unes des pièces blanches, qui nous ont paru être d'argent, étaient si larges et si pesantes, que mon confrère et moi avons eu grande peine à les lever. Item, deux sabres de poche, dont la lame s'emboîtait dans une rainure du manche, au fil tranchant : ils étaient placés dans un étui, 8° Restaient à visiter deux poches, appelées goussets. C'étaient deux ouvertures coupées dans le haut de son couvre-milieu, mais fort serrées par un ventre énorme. Hors du gousset droit, pendait une immense chaîne d'argent, avec une machine très-merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne : cela paraissait être un globe, dont la moitié était d'argent, l'autre côté d'un métal transparent. Sur le côté transparent avons remarqué certaines figures, tracées dans un cercle, et, pensant les toucher, nos doigts ont été arrêtés par une substance lumineuse. Nous avons appliqué cette machine à nos oreilles : elle faisait un bruit continuel à peu près comme le tic tac d'un moulin à eau , nous avons conjecturé que ceci ren fermait quelque animal inconnu , ou la divinité qu'il adore ; mais nous penchons du côté de la dernière opinion, \hommemontagne nous ayant assuré (si nous l'avons bien entendu,

car il s'exprime fort imparfaitement) qu'il la consultait en toute chose ; il l'appelait son oracle , ajoutant qu'elle désignait le temps, pour chaque action de sa vie. 9" Du gousset gauche, il tira un filet, presque assez large pour servir à un pêcheur ; nous avons trouvé au dedans plusieurs pièces massives, d'un métal jaune : ah ! sire, si ces meules sont du véritable or, il faut qu'elles soient d'une valeur inestimable.

« Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé très-exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture autour de son corps, faite de la peau de quelque animal prodigieux , à laquelle , du côté gauche , pendait une arme de la longueur de six hommes, et, du côté droit, une bourse ou poche en deux cellules ; chacune étant d'une capacité à contenir trois sujets de Votre Majesté. Dans une de ces cellules il y avait plusieurs globes ou balles d'un métal assez lourd, environ de la grosseur de notre tête, et qui exigeait une main très-forte pour les lever. L'autre cellule contenait un amas de certaines graines noires , mais peu grosses et assez légères ; nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos mains.

« Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur le corps de V homme-montagne. Nous devons ajouter qu'il nous a reçus avec beaucoup d'honnêteté et des égards conformes à la commission de Votre Majesté.

« [Signé et cacheté le quatrième jour de la lime et la quatrevingt-neuvième du î'ègne très-heureux de Votre Majesté),

« Flessîn Frelock, Marsi Frrlock. »

Quand cet inventaire eut été lu en présence de l'empereui*, il nrordonna poliment de lui livrer toutes ces choses eu mains

propres. D'abord il demanda mon sabre. Il avait donné ordre à trois mille hommes de ses meilleures troupes, qui raccompagnaient, de l'environner à quelque distance avec leurs arcs et leurs flèches ; mais je ne m'en aperçus pas dans le moment, mes yeux étaient lîxés sur Sa Majesté. Il me pria de tirer mon sabre, qui, bien que rouillé par l'eau de mer, était encore assez brillant. J'obéis, et tout aussitôt, blessés par cet éclat surnaturel, ces braves soldats jetèrent de grands cris. Il m'ordonna de le remettre au fourreau, et de le jeter à terre aussi doucement que je pourrais, à six pieds de distance de ma chaîne... Il voulut aussi que je le misse en possession de l'un de ces piliers creux, par lesquels il entendait mes pistolets de poche ; aussitôt je les lui présentai, non pas sans lui en expliquer l'usage. Il voulut les entendre, et, les chargeant à poudre, j'avertis l'empereur du bruit que j'allais faire, et je tirai en l'air. L'étonnement à cette occasion fut plus grand qu'à la vue de mon sabre ; ils tombèrent tous à la renverse, comme s'ils eussent été foudroyés. L'empereur, tout brave qu'il était, eut grand'peine à revenir de sa frayeur. Je lui remis mes deux pistolets comme je lui avais remis mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre, en l'avertissant de ne pas approcher du feu le sac de poudre s'il ne voulait voir son palais impérial sauter en l'air! Je lui remis aussi ma montre; il fut curieux de l'étudier, et commanda à deux de ses gardes, deux soldats superbes et faits pour marcher devant un roi \ de la porter sur leurs épaules, suspendue à un grand bâton, comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière, en Angleterre. Il était étonné du bruit continuel que faisait la machine et du mouvement de l'aiguille qui mar-

' Shakspeare.

quait les minutes ; il pouvait aiséaient le suivre des yeux, les yeux des Lilliputiens étant plus perçants que les nôtres. Même, en son ardeur de tout comprendre, il voulut savoir le sentiment de ses docteurs les plus infaillibles, et cette fois, chose assez peu croyable ! ces messieurs ne furent pas d'accord sur la cause immédiate de ce bruit, de ce va et vient, de cette aiguille avançant toujours.

Je livrai mes pièces d'argent et de cuivre, ma bourse avec neuf grosses pièces d'or et quelques-unes plus petites, mon peigne, ma tabatière d'argent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb furent transportés à l'arsenal de Sa Majesté ; tout le reste, avec une bonté rare, fut laissé à ma discrétion.

J'avais une poche en particulier qui ne fut point visitée ; elle contenait une paire de lunettes, dont je me sers quelquefois, un télescope avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle conséquence pour l'empereur; pour cette raison je ne les découvris point aux commissaires, appréhendant qu'elles ne fussent gâtées ou perdues, si je venais à m'en dessaisir.

Ma bonne conduite et ma douceur m'avaient tellement gagné les faveurs de l'empereur et de sa cour, le peuple et l'armée m'avaient en si grande estime, que j'espérais obtenir bientôt ma liberté, et je ne négligeai rien pour augmenter ma popularité. Les Lilliputiens s'étaient insensiblement familiarisés avec moi, h ce point que je me couchais à terre et que je permettais aux jeunes gens de danser et de jouer à cache-cache dans mes cheveux. Déjà j'avais fait des progrès dans leur langue, soit pour la comprendre, soit pour la parler, et Dieu sait que les professeurs ne mi' manquaient pas.

Les professeurs officiels avaient été choisis, par l'empereur

lui-même, parmi les plus savants de ses sujets. Plusieurs de ceux-là n'étaient guère occupés qu'à préparer, arranger, disposer, accentuer les divers mots dont se composent le dictionnaire et la grammaire des Lilliputiens. On les compare assez généralement aux gardiens du feu sacré; ils parlent si proprement, que l'on a grand'peine à les entendre; et pas un ne s'en étonne à Lilliput !

Ils sont payés pour parler une langue à part, dont tout le monde est fier et que nul ne comprend.

CHAPITKE m

Gulliver divertit l'empereur et les grands de l'un et de l'autre sexe, d'une manière fort extraordinaire. — Description de la cour de Lilliput. — L'auteur est mis en liberté à certaines conditions.

L'empereur voulut, à son tour, me donner le divertissement de quelque spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que j'ai vues, pour l'adresse et pour la magnificence ; mais rien ne me divertit plus que leurs danseurs de corde, voltigeant sur un fil blanc presque invisible et long de deux pieds onze pouces.

Les gaillards qui pratiquent cet exercice obéissent à la plus noble ambition. C'est au meilleur sauteur que l'autorité est destinée. Et plus ils sautent, plus ils avancent dans la faveur de leurs maîtres. Aussi bien, de très-bonne heure ils sont formés à l'accomplissement de ces tours de force , uniquement réservés aux héritiers des plus grandes familles. Donc, sitôl

qu'une grande charge est vacante par la mort de celui qui en était revêtu, ou par sa disgrâce, cinq ou six prétendants à la charge vacante présentent une requête à l'empereur, es lins d'avoir la permission de divertir Sa Majesté d'une danse sur la corde. Or celui-là qui fait le plus grand saut sans se casser les reins obtient la charge. Il arrive assez souvent que l'on ordonne aux grands magistrats et aux principaux administrateurs de danser sur la corde, afin de montrer leur souplesse, et pour confirmer l'empereur dans l'opinion que ces grands sauteurs n'ont rien perdu de leur talent primitif. Le célèbre et désintéressé Flimnap, grand trésorier de l'empire, a réussi dans la cabriole , au point d'avoir distancé d'un bon pouce (on le dit généralement) les meilleurs sauteurs de l'empire. Je l'ai vu plusieurs fois faire un saut périlleux (que nous appelons le Sommerset) sur une petite planche de bois imperceptible et pas plus grosse qu'une ficelle ordinaire.

Ces divertissements causent souvent des accidents funestes ; la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. J'ai vu moi-même deux ou trois prétendants s'estropier, sans rémission ; mais le péril est beaucoup plus grand quand les ministres euxmêmes reçoivent l'ordre de signaler leur adresse ; alors les voila qui se livrent à des efforts extraordinaires pour se surpasser l'un l'autre, au grand péril des catastrophes les plus dangereuses. On m'assura qu'un an avant mon arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé la tête en tombant... Il tomba, par bonheur, sur les coussins du roi.

Un autre divertissement est réservé exclusivement pour l'empereur, l'impératrice et pour le premier ministre. L'empereur met sur une table trois fils de soie fort défiés, longs de six pouces; le premier fil est cramoisi, le second jaune et le troi-

sième est blanc. Ces fils représentent les plus éclatantes récompenses que puisse décerner l'empereur de Lilliput à ceux qu'il veut distinguer par une marque singulière de sa faveur. La cérémonie est faite dans la grande chambre d'audience de Sa Majesté ; mais les concurrents sont obligés de donner une telle preuve de leur habileté, que je n'ai rien vu de semblable, en aucun pays de l'ancien et du nouveau continent.

L'empereur tient un bâton, les deux bouts parallèles à l'horizon, tandis que les concurrents, s' avançant l'un après l'autre, en faisant : Hop-là! sautent par-dessus le bâton. Quelquefois Sa Majesté tient un bout et son premier ministre est à l'autre bout, ou bien Son Excellence le tient tout seul. Celui qui réussit le mieux, et montre en sautant le plus d'agilité et de souplesse, est récompensé de la soie en cramoisi. La couleur jaune est donnée au second, et la blanche au troisième. Ces fils, dont ils font des baudriers , leur servent dans la suite d'ornement , et , les distinguant du vulgaire , leur inspirent une noble fierté.

Les chevaux des troupes et ceux des écuries impériales ayant été souvent exercés devant moi , je ne leur causais plus de frayeur. On leur faisait franchir ma main posée à terre, et l'un des piqueurs de l'empereur sauta par-dessus mon pied chaussé, efi"ort vraiment prodigieux. J'avisai un autre amusement, qui eut un grand succès. Je priai l'empereur de me faire apporter des bâtons de deux pieds de haut, et gros comme une canne ordinaire. Sa Majesté ordonna au grand forestier de me procurer ce que je lui demandais. Le lendemain, six bûcherons, conduisant six voitures traînées par huit chevaux, arrivèrent avec les pièces de bois. J'en pris neuf, que j'enfonçai en terre de manière à former un carré de deux pieds et demi ; je tendis

armée Lilliputienne passant entre les iambes de Gulliver,

VOYAGE A LILLIPUT. o7

mon mouchoir sur ces piquets, jusqu'à ce qu'il fût aussi roide qu'une peau de tambour; et quatre bâtons, dépassant le mouchoir de cinq pouces aux quatre coins, servirent à une sorte de parapet.

Ceci terminé, j'invitai l'empereur à faire manœuvrer sur cet emplacement vingt-quatre de ses meilleurs cavaliers ; le prince agréa ma proposition. Alors je pris les hommes et leurs officiers tout montés et tout armés, et les plaçai, un à un, sur le mouchoir. Là ils exécutèrent un combat simulé avec une grande précision, un admirable ensemble de mouvements. L'empereur prit grand plaisir à ce spectacle et le fit répéter plusieurs fois ; il voulut même être hissé sur ce plateau et commander les évolutions. Il engagea l'impératrice à me permettre de la tenir dans sa chaise à porteur à deux pieds de distance de l'arène , et cette princesse consentit , non sans peine , à étudier dans cette position cette espèce de petite guerre. Heureusement, il n'arriva aucun accident grave : seulement le cheval d'un capitaine fit un trou dans mon mouchoir en piaffant, et tomba avec son cavalier. Je les relevai tous deux, et, posant une main sur le trou, je descendis avec l'autre les cavaliers. Le cheval en fut quitte pour une entorse, — son maître n'eut rien ; cependant je ne continuai pas cet exercice dangereux.

Pendant un de ces amusements, un exprès vint annoncer à l'empereur une découverte singulière faite à la place où j'avais d'abord été aperçu. C'était un grand objet noir dont les bords circulaires étaient de la largeur de la chambre royale, et dont le milieu s'élevait en forme de colonne tronquée à la hauteur de deux hommes. On ne croyait pas que cela vécût, et plusieurs personnes étant montées sur les épaules l'une de l'autre, jusqu'à

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la cime unie et plate du cylindre, elles avaient découvert, en frappant avec leurs pieds, que l'intérieur était creux. On avait conjecturé que cette machine appartenait à V homme-montagne, et l'on proposait de la transporter à la capitale. Je compris qu'il s'agissait de mon chapeau, et suppliai Sa Majesté d'ordonner qu'il me fût rapporté tout de suite. Il arriva le jour suivant, non pas en aussi bon état que je l'aurais voulu, moins détérioré pourtant qu'il eût pu l'être. On avait fait deux trous dans les bords, et fixé deux crampons dans ces trous ; puis une corde fut passée dans ces crochets et attachée au collier du premier de cinq forts chevaux, qui traînèrent mon malheureux couvre-chef pendant un trajet d'un demi-mille. Heureusement la plaine étant tout unie, mon chapeau avait résisté à ce voyage périlleux.

L'empereur, ayant un jour donné l'ordre à plusieurs escadrons de son armée, logée aux environs de sa capitale, de se mettre en grande tenue, voulut se réjouir d'une façon très-singulière. Je me tiendrais debout comme un colosse, et mes deux pieds aussi éloignés l'un de l'autre que je les pourrais étendre. Après quoi, il commanda à son général, vieux capitaine expérimenté, de ranger les Iroupes en ordre de bataille, et de les faire passer entre mes deux jambes, l'infanterie par vingt-quatre de front, et la cavalerie par seize, tambours battant, enseignes déployées et piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes d'infanterie et de mille cavaliers. Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à tous les soldats d'observer dans la marche la plus exacte bienséance à l'égard de ma personne, ce qui n'empêcha pas les jeunes oiliciers de lever les yeux, en passant au-dessous de mon arc de triomphe. Pour confesser la vérité, ma culotte était en si piètre état, qu'elle leur donna

occasion d'éclater de rire, et la reine en fut troublée extraordinairement.

J'avais présenté, j'avais envoyé tant de mémoires et de reç'we/es pour ma liberté, qu'à la fin, Sa Majesté proposa l'affaire au conseil des dépêches, et puis au conseil d'Etat, où il n'y eut d'opposition que de la part du ministre Sk}Tesh Bolgolam, qui jugea à propos, sans aucun sujet , de se déclarer contre moi. Heureusement que tout le reste du conseil me fut favorable, et l'empereur appuya leur avis. Ce ministre, qui était galbet, c'est-à-dire grand amiral, avait mérité la confiance de son maître par son habileté dans les affaires ; malheureusement, il avait l'esprit aigre et fantasque. Il obtint que les articles touchant les conditions auxquelles je devais être mis en liberté seraient dressés par lui-même. Ces articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne, accompagné de deux soussecrétaires d'Etat et de plusieurs gens de distinction. On m'enjoignit d'en promettre l'observation par serment, prêté d'abord à la façon de mon pays , et , pour plus de sûreté , à la manière ordonnée par leurs lois. Il me fallut tenir l'orteil de mon pied droit dans ma main gauche, et mettre le doigt du milieu de ma main droite sur le haut de ma tête , et le pouce à la pointe de mon oreille droite. Gomme le lecteur peut être curieux de connaître le style de cette cour, et de savoir les articles préliminaires de ma délivrance, j'ai fait une traduction de l'acte entier, mot pour mot.

« GoLBASTO-MoMAREN-EuLAME-GuRDILO-SnEnN-MuLLY-ULLY-

GuE, très-puissant empereur de Lilliput, les délices et la terreur de l'univers, dont les Etats s'étendent cinq mille blustrugs (c'està-dire environ six lieues en circuit) aux extrémités du globe ; souverain de tous les souverains, plus haut que les fils des

hommes ; dont les pieds pressent la terre jusqu'au centre , dont la tête est voisine du soleil, dont un clin d'œil fait trembler les genoux des potentats; aimable comme le printemps, agréable comme Tété, abondant comme l'automne, terrible autant que l'hiver; à tous nos sujets amés et féaux, salut. Sa Très-Haute Majesté propose à V homme-montagne les articles suivants , lesquels, pour préliminaire ; il sera obligé de ratifier par un serment solennel.

« 1 . \J homme-montagne ne sortira point de nos vastes Etats sans notre permission, scellée du grand sceau.

« 2. Il ne prendra point la liberté d'entrer dans notre capitale sans notre expresse permission, afin que les habitants soient avertis, deux heures auparavant, de se tenir renfermés chez eux.

« 3. Ledit homme -montagne bornera ses promenades à nos principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un pré, ou dans une pièce de blé.

« 4 . En se promenant par lesdits chemins , il prendra tout le soin possible de ne fouler aux pieds les corps d'aucun de nos fidèles sujets ; il respectera chevaux et voitures ; il ne prendra aucun de nosdits sujets dans ses mains, sinon de leur propre consentement.

« 5. S'il est nécessaire qu'un courrier du cabinet fasse une course extraordinaire, aussitôt V homme-montagne est obligé de porter dans sa poche ledit courrier durant six journées, une fois toutes les lunes, et de remettre ledit courrier (s'il en est requis) sain et sauf en notre présence impériale.

« 6. Il sera notre allié contre nos ennemis de l'île de Blefuscu, et fera tout son possible pour faire périr la flotte qu'ils arment avec menaces d'une descente sur nos terres.

a. 1 .la^àxi homme-montagne, à ses heures de loisir, prêtera son secours à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses pierres pour achever les murailles de notre grand parc et nos bâtiments impériaux.

« 8. Après avoir fait le serment solennel d'observer les articles ci-dessus énoncés, ledit homme-montagne aura une provision journalière de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix-huit cent soixante -quatorze de nos sujets, avec un libre accès auprès de notre personne impériale , et autres marques de notre faveur. Donné en notre palais, à Belfaborac, le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne.»

Je prêtai le serment , et signai tous ces articles avec une grande joie ; hélas ! quelques-uns n'étaient pas aussi honorables que je l'eusse souhaité ! Mais comment résister à la maligne influence du grand amiral Skyresh Bolgolam ? On m'ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté. L'empereur me fit l'honneur d'assister, en personne, à la cérémonie auguste de ma délivrance. Je rendis de très-humbles actions de grâces à Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds sacrés ; mais elle me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus obligeants.

Le lecteur intelligent a déjà fait cette observation que, dans le dernier article de l'acte de ma délivrance, l'empereur était convenu de me donner une quantité de viande et de boisson qui put suffire à la subsistance de dix-huit cent soixante-quatorze Lilliputiens, et surtout à mon modeste entretien. Quelque temps après, demandant à un courtisan , mon ami particulier, par quelle suite de raisonnements et de calculs le gouvernement de Lilliput était arrivé à ce total singulier, le giand seigneur,

mon ami, me répondit que les mathématiciens de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen d'un quart de cercle et supputé sa grosseur, et le trouvant, par rapport au leur, comme dix-huit cent soixante-quatorze est à un, ils avaient inféré de la similarité de leur corps que je devais avoir un appétit dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grand que le leur. Le lecteur peut juger de l'esprit admirable et de l'économie exacte et clairvoyante de leur empereur.

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