‹ Voyages de Gulliver (volume 4)Chapitre 8 sur 37 · ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRIN · texte numérisé non relu

ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRIN

(l'homme -MONTAGNE.)

« Article premier. — Considérant que par une loi portée sous le règne de Sa Majesté Impériale Cabin DefFar Plune, il est ordonné que quiconque fera de l'eau dans le vaste espace du palais impérial sera sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté ; que ledit Quinbus Flestrin, pour avoir manifestement souillé le texte de ladite loi, sons le prétexte d'éteindre le feu allumé dans une aile du palais de Sa Majesté, aurait malicieusement, traîtreusement et diaboliquement éteint ledit feu, allumé dans ledit appartement, étant alors entré dans Tenceinte dudit palais impérial.

«Art. 2. — Que le dit Quinbus Flestrin ayant amené la flotte royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été ensuite enjoint par Sa Majesté impériale de se rendre maître de tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le réduire à la forme d'une province, qui put être gouvernée par un vice-roi de notre pays ; et encore de faire périr et mourir non-seulement tous les Gros-Boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet empire qui ne voudrait incessamment quitter Tliérésie gros-boutienne, ledit Flestrin, traître et rebelle à Sa Irèsbeureuse impériale Majesté, aurait pré.senté requête afin d'être dispensé dudit service, sous le prétexte frivole d'une répugnance de se mêler de contraindre les consciences , et d'opprimer la liberté d'un peuple innocent.

« Art. 3. — Que certains ambassadeurs étant venus depuis

peu, de la cour de Blefuscu, pour demander la paix à Sa Majesté, ledit Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite Majesté.

« Art. 4. — Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un iidèle sujet, se disposerait actuellement à faire uu voyage à la cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission verbale de Sa Majesté impériale ; et sous prétexte de ladite permission , se proposerait témérairement et perfidement de faire ledit voyage, et secourir, soulager, aider le roi de Blefuscu. »

« Il y a encore d'autres articles, ajouta le conseiller d'Etat, mon iidèle ami ; mais tels sont les plus importants, dont je viens de vous lire un abrégé.

« Dans les différentes délibérations de son conseil d'Etat. Sa Majesté a bien usé de sa modération, de sa justice ; elle a parlé de vos rares services ; elle a, de son mieux, atténué l'accusation... vains efforts! Vos deux ennemis. Leurs Excellences le trésorier et l'amiral, ont opiné au plus terrible, au plus infamant de nos supplices : on mettra le feu à votre hôtel pendant la nuit; et le général, si vous sortez de ce brasier, vous attendra avec vingt mille hommes , armés de flèches empoisonnées. Alors gare à vos yeux ! gare à vos mains ! Je sais aussi de bonne source que des ordres secrets sont donnés à quelques uns de vos domestiques de répandre un suc vénéneux sur vos linges de corps. Malheureux ! mille feux cachés feront tomber vos chairs en lambeaux !

« Sur ces entrefaites, Reldresal, premier secrétaire d'Etat

pour les affaires secrètes, a donné un avis conforme à celui de Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l'estime que vous avez pour lui. Il a reconnu tout d'abord que vos crimes étaient grands; mais qu'ils méritaient quelque indulgence. Il a dit que l'amitié qui était entre vous et lui était si connue, que peut-être on pourrait le croire à l'excès prévenu en votre faveur ; que cependant, pour obéir au commandement exprès de Sa iMajesté, il dirait franchement son avis : si donc Sa Majesté, en considération de vos services, et suivant la douceur de son esprit, voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite ; et que tout le monde applaudirait à la clémence de l'empereur, aussi bien qu'à la procédure équitable et généreuse de ceux qui avaient l'honneur d'être ses conseillers. Véritablement la perte (le vos yeux ne ferait point d'obstacle à votre force corporelle, par laquelle vous pourriez être encore utile à Sa Majesté. Au contraire, une prompte cécité augmente le courage, en nous cachant les périls; l'esprit en devient plus recueilli, et plus disposé à la découverte de la vérité. Malheureusement, la crainte que vous aviez pour vos yeux était une grande difficulté à surmonter; mais la difficulté n'était pas insurmontable, en s'y prenant par la violence, ou mieux encore par la douceur. Le grand malheur, après tout, d'y voir par les yeux des autres?... les plus puissants princes ne voient pas autrement!

« Cette proposition fut reçue avec un déplaisir extrême par toute l'assemblée : l'amiral Bolgolam, tout en feu, se leva, et. transporté de fureur, il s'écria que le secrétaire était bien hartli d'opiner pour la conservation d'uu pareil traître, ajou-

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tant que les services que vous aviez rendus étaient, selon les véritables maximes d'Etat, des crimes énormes. Ah! disait-il, la plus simple prudence nous fait un devoir d'en finir avec cette espèce de phénomène qui porte en ses chausses un fleuve impétueux, capable, à son gré, d'éteindre un vaste incendie ou d'inonder toute une capitale! Oui, messeigneurs , ce qui nous a sauvé peut nous perdre ! Il a pris toute sa flotte à l'ennemi, j'en conviens; qui donc l'empêche un autre jour, de la lui rendre, avec quatre ou cinq de nos vaisseaux de haut bord? Ajoutez, messeigneurs^ que cet homme est Gros-Boutien au fond du cœur ! . . . et parce que la trahison commence au cœur, avant qu'elle paraisse dans les actions, comme Gros-Boutieyi, il vous déclara formellement traître et rebelle, et digne du dernier supplice.

« Entraîné par cet exorde et cette invocation ah irato, Son Excellence le trésorier fut du même avis. Il fît voir à quelles extrémités les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de votre entretien, qui deviendrait bientôt insoutenable ; que l'expédient proposé par le secrétaire, de vous crever les yeux, loin d'être un remède, augmenterait la disette dont Lilliput était menacé, comme il paraît par l'usage ordinaire d'aveugler certaines volailles, qui redoublent de mangeaille et ne s'engraissent que plus promptement. La péroraison était fondée sur cette base carrée : que Sa Majesté sacrée et le conseil, qui sont vos juges , étaient, dans leurs propres consciences, persuadés de votre crime : et quil n'était pas besoin d'autre preuve pour vous condamner à mort, sans avoir recours aux preuves formelles, requises par la lettre exacte de la loi.

« Vains discours ! inutile espérance et vains efforts ! Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à vous faire grâce

Je la vie, ajouta que, le conseil jugeant la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrrait en ajouter un autre... Omnia citra mortem! A ces mots sans réplique, votre ami le secrétaire, ayant demandé la parole pour répondre aux objections de Son Excellence le trésorier d'Etat, touchant la grande dépense que Sa Majesté faisait pour votre entretien, adressa au conseil cette insinuante proposition. Sommes-nous donc forcés, dit-il, de gorger de nos vins et de nos viandes cet avaleur de toutes sortes de biens? Est-il écrit que, nuit et jour, sans en rien retrancher , nous lui donnerons l'empire à dévorer ? Non, messeigneurs ! Nous nous rappellerons la maxime d'État : Il faut mange?' pour vivre, et peu à peu, graduellement, le mangeur en question se retranchera d'une centaine de poulets par chaque repas : s'il meurt de faim, la faute en est à son gros appétit !

« Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, l'affaire est terminée à l'amiable ; les ordres ont été donnés pour tenir secret le dessein, petit à petit, de vous abandonner à votre appétit. L'arrêt pour vous crever les yeux est enregistré dans le greffe du conseil. Personne à ce double projet ne s'est opposé, sinon l'amiral. Dans trois jours le premier ministre se rendi^a chez vous, et vous lira les articles de votre accusation ; en même temps, sans trop vous faire languir, il vous dira la grande clémence et grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la perte de vos yeux. Sa Majesté ne doutant pas que vous ne vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui conviennent. Au même instant, vingt des chirurgiens de Sa Majesté exécuteront l'opération par la décharge adroite de plusieurs flèches très-aiguës dans vos prunelles, vous étant couché par terre. Maintenant (ju'un bon averti

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en vaut deux, vous prendrez les mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi, si je veux prévenir les soupçons, il faut que je m'en retourne aussi secrètement que je suis venu. »

Son Excellence, à ces mots, me quitta, et je restai livré aux inquiétudes. C'était un usage introduit par ce prince, et par son ministre (très-différent, on me l'a dit, de l'usage des premiers temps), que, la cour ordonnant un supplice pour satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d'un favori, l'empereur devait faire une harangue à tout son conseil. Dans cette harangue, il était de style et d'étiquette que le prince attestât de sa douceur et de sa clémence, « reconnues de tout le monde. » La harangue de l'empereur fut bientôt pubUée par tout l'empire, et rien n'inspira tant de terreur à cette intelligente nation que ces éloges de la clémence de Sa Majesté, ce bon peuple ayant remarqué que plus ces éloges étaient amplifiés, plus le supplice était injuste et cruel. Mais quoi 1 j'étais ignorant de tous ces mystères; par ma naissance et par mon éducation, j'entendais si peu les affaires, que je ne pouvais décider si l'arrêt porté contre moi était doux ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la permission de me défendre... Autant valait être condamné sans être entendu ; j'y gagnais, du moins, la peine de me défendre. En ces sortes de procès où le plus fort est juge et partie, il arrive assez souvent que la nuance est assez délicate entre l'accusation et la condamnation.

J'eus quelque envie, il est vrai, de résister à cette marmaille héroïque. Avec mes deux bras, mes deux pieds, mes deux mains, un vieux chêne à la main, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues à bout de mon courage, et j'aurais

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pu facilement, à coups de pierres, renverser la capitale. 0 prince inhospitalier! Dieu merci, je rejetai ce projet avec horreur, me souvenant du serment que javais prêté à Sa Majesté , des grâces que j'avais reçues d'elle, et de la haute dignité de Nardac, qu'elle m'avait conférée. D'ailleurs, je n'étais pas assez dans l'esprit de la cour, pour me persuader que les rigueurs de Sa Majesté m'acquittaient de toutes les ohligations que j'avais en ses hontes.

A la fin je pris une résolution qui, selon les apparences, sera censurée avec justice de quelques personnes ; et vraiment ce fut de ma part un très-mauvais procédé d'avoir sauvé mes yeux, ma liberté, ma vie, malgré les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le sacré caractère et l'inviolabilité des princes et des ministres d'Etat, tels que depuis je les ai étudiés chez plusieurs nations considérées, et leur méthode abominable de traiter des accusés moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une peine aussi douce. Mais, emporté par le feu de la jeunesse, et muni que j'étais de la permission de Sa Majesté Impériale de me rendre auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l'expiration des trois jours, d'envojer une lettre à mon ami le secrétaire, par laquelle je lui faisais savoir la résolution que j'avais prise de partir, ce jour-là même, pour Blefuscu, suivant la permission que j'avais obtenue. Alors, sans attendre la réponse à ma lettre, je m'avançai vers la côte de Tile, oii la flotte était à l'ancre. Un navire à trois ponts semblait dormir dans ces eaux paisibles... je m'en empare, et tirant mon navire après moi, tantôt guéant, tantôt nageant, j'arrivai au royal port de Blefuscu, où tout un peuple attendait ma présence. « Il arrive ! il arrive ! Le voilà ! Soyez le bienvenu ! » Telle fut la réception qui m'attendait. On me fournit deux guides pour me conduire à

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la capitale de Blefuscii. Je les tins dans mes mains, jusqu'à ce que je fusse parvenu à cent toises de la porte de la ville, et les [triai de donner avis de mon arrivée à l'un des secrétaires d'Etat et de lui faire savoir que j attendais les ordres de Sa Majesté. Je reçus la réponse, au bout d'une heure, que Sa Majesté, avec toute la maison royale, venait pour me recevoir. Je m'avançai à cinquante toises ; le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux , et la reine avec les dames sortirent de leurs carrosses ; je n'aperçus pas qu'ils eussent peur de moi le moins du monde. Je me couchai à terre pour baiser les mains du roi et de la reine; je dis à Sa Majesté que j'étais venu, suivant ma promesse, avec la permission de l'empereur mon maître, pour avoir l'honneur de baiser les pieds d'un si puissant prince, et lui offrir les services qui dépendaient de moi, et qui ne seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain. Tel fut mon discours. Je passai sous silence et ma disgrâce, et mes yeux qu'ils voulaient crever, et le jeune auquel j'étais condamné par le plus doux des princes et le meilleur de mes amis.

Je ne fatiguerai pas le lecteur du détail de ma réception à la cour, elle fut conforme à la générosité d'une si grande nation, ni des incommodités que j'essuyai, faute d'une maison et dun lit, étant obligé de me coucher par terre, enveloppé de -mon manteau.

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