‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 110 sur 152 · Voyez page · texte numérisé non relu

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J'ai été au Baptistère ou Saint-Jean. C'étoit autrefois un temple de Mars. Il est de figure octogone. Ce n'est proprement qu'un dôme, et, dans le dedans, il y a seize colonnes de granit. Il y a trois portes 5 de bronze, dont deux sont de Ghiberti, que Michel- Ange disoit être les portes du Paradis. Elles sont en bas-relief. Il n'y a rien de si léger : les feuillages paroissent si naturels, les attitudes si justes, les éloignements si sensibles qu'il ne se peut voir rien io de plus admirable. Il y en a une plus ancienne d'André Pisano. C'est un ouvrage gothique; mais on voit le goût se former. Il y a des airs de tête et du dessin; mais l'ouvrage est grossier et beaucoup inférieur.

i5 Le Dôme, commencé à bâtir en 1294. C'est un des grands édifices qu'il y ait, et un des plus beaux morceaux que l'architecture gothique ait pu faire. Tout en est grand, et, quand on a bien admiré la grandeur de la nef, on entre sous le dôme, qui fait paroître la nef

20 petite, et c'est là où Ton peut admirer le grand simple. Les deux arceaux qui vont des deux ailes dans le dôme sont d'une beauté, d'une hardiesse, d'une coupe, d'un tour admirable. Quand on est dans le dôme, ces ailes, qu'on avoit trouvées si

25 grandes, ne paroissent plus que comme des boyaux. Il y a un défaut: c'est que, lorsqu'on est dans la nef,

l'arceau du milieu, qui sépare le dôme de la nef, paroît trop petit : il auroit fallu faire la nef plus large et plus longue1.

Cambio, disciple de Cimabué, le commença. Brunelleschi fit la coupole. Les bas- reliefs qui sont 3 autour du chœur sont très bons et de divers maîtres. Mais il s'en faut bien que vous y trouviez le dessin et les draperies antiques. Il y a un ouvrage que Michel -Ange laissa imparfait, parce que le marbre se refusoit. 10

Enfin, cette église est d'une beauté majestueuse.

Il y a au dehors une Annonciation de Ghirlandajo, admirable. L'extérieur est de marbre blanc, rouge et noir; ce qui fait un très bel effet.

Le clocher2, séparé du corps du bâtiment, a, i5 comme l'Église, outre sa grandeur, un grand air de beauté. 11 est carré et s'élève en l'air en diminuant en pyramide tronquée. Il est encore bâti de marbre blanc et gris, et, comme ces marmousets gothiques

i . [En marge :] Les arcs de l'édifice intérieur sont admirables : on n'en sait plus faire de tels. Ils vont en pointe, et, par conséquent, poussent plus à côté que les arcs circulaires, qui poussent en bas. C'est ce qui en fait la hardiesse et la difficulté. Mais ces arcs sont plus propres à soutenir un grand poids que les circulaires. Mais il faut qu'ils soyent (sic) un grand soutien par le côté. Aussi les autres pièces qui sont autour de la coupe, ces trois chapelles, ne sont pas seulement là pour ornement; mais encore pour aider à en soutenir le poids immense.

2. Un homme disoit que, si on y mettoit un étui et qu'on le découvrît tous les vingt ans, on viendroit le voir de toutes parts. Ce qui rend ce clocher admirable, c'est sa dégradation de haut en bas si belle, cette composition si gaie de marbre noir, rouge et blanc, qui fait Un clair-obscur, par lequel les couleurs se relèvent. Avec tout cela, on ne voit qu'un objet unique.

n'y sont point, ni cette multiplicité de petites pyramides, tourettes et ouvrages différents; que le tout se présente uni, simple etseul(?); que les ornements sont dans le tout, et non dans les parties: cela fait 5 le meilleur gothique qu'il y ait peut-être en Europe, et il falloit que les ouvriers florentins fussent, dès ce temps-là, de beaux génies, puisqu'ils étoient déjà supérieurs à leur art et faisoient (si j'ose me servir de cette expression) avec goût des choses de mau-

10 vais goût. Il est du dessin de Giotto.

Il y a sur la porte d'une chapelle ou sacristie une espèce de bas-relief représentant l'Ascension, qui est de terre cuite, secret (m'a-t-on dit) trouvé, à Florence, au commencement du xive siècle et perdu

i5 un siècle environ après.

L'Annunziata, aux Pères Servites. — Dans leur cloître, on voit la fameuse Madona del Sacco, peinte par André del Sarto, et si bien et avec tant de grâce qu'il y en a, par le monde, une infinité de copies. 20 Une partie du cloître est peint (sic) par Bernardin Poccetti, et il y a de lui quelques morceaux admirables. Il y a encore une autre espèce de cloître où il y a des peintures à fresque d'André del Sarto, du Rosso et de Pontorne.

25 Grand défaut à Saint-Laurent, où les pilastres d'à côté, qui forment les chapelles, ont le même entablement que les colonnes du milieu, et, cependant, sont plus courtes, parce que l'architecte a voulu élever les chapelles et a posé les pilastres sur trois ou

quatre marches. Il auroit mieux valu poser les pilastres en bas, comme les colonnes du milieu et élever les chapelles de deux marches derrière les pilastres. Dans la sacristie, il y a deux fameux tombeaux faits par Michel-Ange : l'un, de Julien de Médicis (et deux 5 statues: l'une, le Jour ; l'autre, la Nuit); l'autre, de Laurent de Médicis (et aussi deux statues, dont l'une représente l'Aurore; l'autre, le Crépuscule). Il n'y a rien de si admirable que les attitudes de ces quatre statues et que celles de ces deux princes, qui sont dans 10 une niche, au-dessus de leurs tombeaux, de façon pourtant qu'elles en font partie. La dévotion en a voilé quelqu'une, trop nue, avec une draperie faite avec du plâtre. Le Crépuscule est couché, et il semble qu'il se repose ; V Aurore semble pencher (?) en l'air; i5 la Nuit s'enveloppe; et le Jour est nu. L'architecture de cette chapelle est noble, simple et belle. Enfin, c'est là où l'on voit et où l'on sent le grand goût. De tous les sculpteurs, il n'y a que Michel-Ange qui soit comparable aux Anciens. Il ne s'arrêtoit pas au dessin 20 qu'il avoit fait sur le papier, mais il faisoit poser (?) l'ouvrage rude, et, ensuite, il faisoit dégrossir par les ouvriers à sa fantaisie, jusques à ce que son œil fût content.

Un architecte, à Florence, nommé Chimini (?), m'a 2? dit avoir mesuré tous les ouvrages de Michel-Ange à Florence, et qu'il n'y avoit jamais presque trouvé les exactes proportions des règles de l'architecture; mais l'œil est satisfait. C'est qu'il avoit le goût excellent et faisoit toujours, en chaque lieu et chaque 3o occasion, ce qui devoit se faire pour plaire.

Santa - Maria - Novclla (Dominicains). — Michel- Ange l'appeloit son épouse. On y trouve de très beaux tableaux de Santi di Tito, de Macchietti, de Naldini (le chœur est peint par Ghirlandajo), de Bronzino, de 3 Strada, de Vasari, de Cigoli. Le cloitre est peint à fresque par Santi di Tito et Poccetti. Les peintures n'en sont pas bonnes.

San Spirito. — Belle église; belle architecture de Brunelleschi. Elle est d'ordre corinthien. Deux rangs

io de colonnes. Au-dessus, un bel entablement. Le maître-autel, presque au milieu de l'Église, et il est partout ouvert et dégagé pour laisser voir l'autre partie de l'Église, qui est derrière. Les trois rangs de colonnes continuent vers l'autel. Les deux côtés de

i5 l'Église s'étendent en croix et forment trois péristyles : un, de chaque côté, et un, au fond. Le mal est qu'une colonne unique dans le fond répond justement au milieu de la porte d'entrée de l'autre bout. Outre les peintures de l'Église, dont la plupart

20 sont anciennes, il y a, dans la sacristie, un beau tableau de Lippi, où un saint (je ne sais quel) délivre une possédée. Je crois, au moins, que c'est celui-là. Rien n'approche de l'air mourant et fatigué de la possédée, dont les bras paroissent tomber, et le

2 5 visage d'une fille qui la tient, et qui est plein de vie, fait un contraste charmant.

Les Carmes. — Église ancienne. Une Adoration des Mages du Passignano, à la chapelle des Brancaccio. Il y a l'histoire de saint Pierre commencée par Maso-

lino ' et finie par son élève Masaccio, qui surpassa bien son maître, et ouvrit le chemin à la bonne peinture, et auroit été bien plus loin s'il ne fût mort à 26 ans.

La chapelle de la famille Corsini, où est un corps saint de cette maison, est un ouvrage moderne. Elle 5 est couverte de marbre blanc, et il y a de bonnes sculptures de Foggini. L'architecture est d'ordre corinthien. Le dôme de la chapelle est peint par Lucas Jordan.

Il y a, dans l'église, plusieurs tableaux de Naldini, 10 très bons, et quelques-uns du Poccetti et de Pagni.

A l'Église des Feuillants françois, il y a un beau tableau de Lucas Jordan, au milieu du soffite.

J'ai été voir la galerie de tableaux du marquis Gherini, qui est très belle et pleine de tableaux 0 d'excellents peintres.

Le sieur Chimini trouve dans les galeries que cette longueur sur la même ligne, si longtemps suivie en ligne droite, ne satisfait pas la vue, et il auroit voulu que l'on eût fait comme on a fait au fond, à l'endroit 20 de l'union des deux galeries, où l'on a fait une espèce de cintre entre deux colonnes et fait régner tout du long l'architrave.

Il y a apparence que les Grecs furent les pères de la sculpture. Il est (je crois) certain qu'ils ne prirent 25

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