DE LA MANIÈRE GOTHIQUE
La manière gothique n'est la manière d'aucun peuple particulier; c'est la manière de la naissance ou de la fin de l'art, et nous voyons dans les monuments qui nous restent que le goût gothique régnoit 5 dans l'Empire romain bien longtemps avant les inondations des Goths. Lorsque l'on commence à faire des figures, la première idée est de les dessiner, et on les dessine comme on peut. Dans la suite du temps, on songe à les mettre dans des attitudes 10 convenables. On vient, ensuite, à leur donner du mouvement, et, enfin, de la grâce l.
Lorsque l'art commence à décliner, on ne connoît plus ce qu'on appelle la grâce. Bientôt, on ne sait plus donner de mouvement aux figures. Ensuite, on i5 ignore la variété des attitudes. On ne songe plus qu'à faire bien ou mal des figures, et on les met dans une position unique. C'est ce qu'on appelle la manière gothique.
Cette position unique est celle qui se présente
i . [En marge :] Les Grecs découvrirent d'abord, comme nous, lorsque des prêtres grecs et lorsque les antiques vinrent nous ouvrir les yeux, et lorsque les poètes grecs nous furent connus.
d'abord à ceux qui ignorent l'art : de la roideur, de la dureté, de la symmétrie dans les diverses parties du corps, et, comme pour en venir là, il faut aussi avoir peu de connoissance du dessin, aucune proportion dans les parties du corps. 5
Ces différents degrés où passe l'art depuis sa naissance jusques à sa perfection, et depuis sa perfection jusques à sa perte, se voit bien, d'un côté, dans les monuments que nous avons depuis le siècle où la sculpture et la peinture a (sic) été renouvelée 10 parmi nous, jusques à Raphaël et à Michel-Ange; et, de l'autre, dans les monuments grecs et latins depuis les grands maîtres de laGrèce jusques au Bas-Empire, où l'on voit l'art expirer, et surtout dans cette admirable Galerie de Florence, où l'on suit pas à pas la i5 décadence de l'art.
Tout le monde tombe d'accord que les Grecs ont pris leurs arts des Égyptiens ', même jusques au culte de leurs Dieux. Ils en ont donc pris la peinture et la sculpture, deux arts essentiels à la religion payenne. 20 Mais, si la Grèce a pris ces deux arts des Égyptiens, d'où vient que les Grecs ont attrapé toutes les finesses de ces deux arts et les ont portés à la plus grande perfection, et que les Égyptiens ne sont jamais sortis de la manière que nous appelons 25 aujourd'hui gothique, et qui est celle de tous les peuples qui ont travaillé à l'art sans le connoître? D'où vient que les Égyptiens se sont, d'abord, arrêtés, et que les Grecs ont été jusques au bout?
1. Peut-être que les bonnes statues égyptiennes sont du temps des Ptolomées.
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2° Les peuples qui ont eu la manière gothique (au moins pendant le temps qu'ils l'ont eue) ont toujours mal dessiné. En effet, il paroît incompatible ' qu'un peintre sache bien le dessin, et qu'il ignore les
5 attitudes qu'on peut donner aux figures, qu'il les laisse dans une situation froide et dure. Mais d'où vient que cela ne se trouve pas ainsi chez les monuments égyptiens qui nous restent, et que les Égyptiens ont été une exception à cette règle ?
io En effet, on voit les statues égyptiennes dans la position du monde la plus dure, et, d'un autre côté, une science de dessin dans les parties qui est admirable 2. Exemple de ceci se voit sur l'escalier de M. le cardinal de Polignac, à Paris. On y voit une
'5 statue égyptienne dans la manière ordinaire et avec une très grande beauté de dessin.
Je trouve l'explication de tout ceci dans un passage de Platon. C'est au second livre de ses Lois, où, parlant de la discipline, et combien il est utile à une
i. [En marge :] Milord Pembroke a des statues égyptiennes et des statues de cette colonie d'Egypte que Sésostris fonda en Thrace. Il a, de plus, aussi deux statues qui ont servi au palais des vice-rois perses en Egypte, et qui portoient la porte de ce palais; ce qui dément l'origine de l'architecture cariatide.
2. [En marge :] J'ai vu aux Archives de Turin la fameuse Table d'Isis, qui fut prise au sac de Mantoue, et qui est parvenue aux ducs de Savoye. Elle est d'une espèce de métal mêlé, comme du métal de Corinthe. Il faut en voir la description dans Ligorius et le père Mabillon. Le père Mabillon ne l'a pas donnée de la vraye grandeur de la table et n'a consulté qu'une fausse édition. Celle de Ligorius est de la vraye grandeur. Elle est très mal gravée et dessinée à la manière gothique. La main de l'ouvrier, s'il étoit habile, ne s'est trahie en aucun endroit. — Voir ce Ligorius dans quelque bibliothèque.
république que les poètes, les musiciens et les danseurs soyent bien policés : « Cela, dit-il, ne se trouve point dans la Grèce, mais est en Egypte établi par les lois; ce qui est même signifié par leurs sacrifices. Et il n'est permis ni aux peintres, ni aux autres artisans, 5 de faire paroître quelque chose de nouveau ou d'introduire quelque autre invention, outre celles qui sont de tout temps observées par l'usage de la Patrie. Et vous trouverez que, depuis dix mille ans (ce qui n'est pas une expression, mais un fait), les ouvrages 10 des artistes ne sont ni plus beaux ni plus mauvais, mais toujours faits de la même façon. » Ces faits rapportés par Platon une fois posés, il est aisé de voir que les ouvriers égyptiens travaillèrent comme on travailloit dans le commencement de la sculpture en i5 Egypte, et la Religion, à cet égard, ne leur permit de rien réformer. Mais cela n'empêcha pas qu'ils ne se perfectionnassent autant que la Religion le pouvoit permettre, et cela ne pouvoit pas être autrement, puisque, chez un grand peuple, où la Religion 20 demandoit une infinité d'ouvrages, il falloit qu'il y eût de bons et de mauvais ouvriers : les bons peignoient toujours dans le goût ancien, mais de la meilleure manière que ce goût pouvoit souffrir. Les Grecs, qui n'étoient point gênés par la Religion, a5 portèrent l'art infiniment plus loin, et les Romains ne se trouvèrent pas à une bien grande distance des Grecs, et les arts, par la Religion, furent retardés en Egypte.
Platon ajoute que les législateurs égyptiens 3o avoient aussi prescrit un genre de musique et établi,
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par une loi constante, des chants qui représentoient la vraye nature des choses. Il n'étoit donc pas permis d'en changer. Il y a apparence qu'ils portèrent l'art, à cet égard, aussi loin qu'il pouvoit aller 5 sans s'écarter des formes de la Religion.
Les Grecs portèrent les trois arts qui se fondent sur le dessin à leur perfection. Le genre de leur religion et de leurs exercices, où ils voyoient des hommes nus, dans toutes sortes d'attitudes, en
10 firent (sic) le progrès. Il falloit qu'ils eussent des Dieux à représenter en hommes, et il falloit qu'ils eussent sous leurs yeux des hommes propres à être dessinés, et qui leur fissent à tout moment sentir les proportions du corps humain, les attitudes défec-
«5 tueuses, et les mouvements naturels.
L'extrême horreur que les Indiens ont pour la nudité fait qu'encore aujourd'hui, dans tout ce qu'ils peignent, ils ignorent le dessin. Comment peindre les corps, lorsqu'ils en ignorent les propor-
20 tions? Comme les modes et les goûts ne changent jamais en Orient, il faut croire que la même raison a empêché les anciens Indiens de réussir dans le dessin, comme elle a empêché ceux d'aujourd'hui. Il seroit sans cela difficile à concevoir que, dans les
25 grands empires de la Chine ou du Japon, les arts fondés sur le dessin ne se fussent pas perfectionnés si quelque cause particulière ne s'y fût pas opposée. Les Perses, qui n'avoient point de Divinités corporelles à représenter, ne durent pas porter l'art bien
3o loin: c'est la dévotion ou la Religion qui encourage ces sortes d'arts.
Lorsque les Payens se firent chrétiens, on n'acheta pas plus de statues que de victimes. Il est vrai qu'Hadrien porta l'art de la sculpture plus loin qu'elle (sic) n'avoit été sous Auguste. Mais on sait bien ce que peuvent les soins et les dépenses d'un 5 grand prince pour la perfection des arts. Celui-ci ne négligea rien de ce qui les peut faire fleurir. Mais, après lui, la raison que j'ai dite les fit tomber peu à peu.
Et il ne faut pas accuser de ce changement les inondations des Barbares, ni mettre le goût gothique io sur le compte des Goths. Ces peuples ne menèrent point d'ouvriers avec eux. Ils n'en avoient pas même chez eux.
Les arts étoient déchus chez les Romains avant l'inondation des Barbares. Dans la fameuse galerie i5 du grand-duc de Florence ', il me semble que l'afroiblissement commence à paroître à Didius Julien. Le buste de sa femme Julia (sic) Scantilla est assez bon ; mais les draperies sont moins fines, sa chevelure est mal ajustée. Il sembloit que les femmes ne connus- 20 sent plus l'art de se coiffer avec grâce : elle a comme une perruque d'abbé. Celle de Didia Clara, fille de Didius Julien, est comme une perruque un peu plus longue. Mammée est d'une très pauvre sculpture. Son fils Alexandre est encore moins bien : pour 25 faire la barbe, ils ont fait grossièrement des trous dans le visage. Le vieux Gordien a une barbe faite avec aussi peu d'art qu'Alexandre Sévère2. Julia Mœsa est sans art : il semble que le trou de ses