‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 121 sur 152 · SOUVENIRS DE LA COUR · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE LA COUR

DE

STANISLAS LECKZINSKI

Le roi de Pologne étant en Saxe avec le roi de Suède, un meunier vint se plaindre à lui que le valet d'un écuyer du prince Lubomirski lui avoit enlevé sa femme. Il envoya chercher ce valet, qui lui dit:

5 « Sire, faites-moi donc rendre la mienne, que mon maître m'a enlevée. » Il parla à cet écuyer, qui lui dit : « Sire, faites-moi donc rendre la mienne, que le prince Lubomirski m'a enlevée.» Il parla au prince Lubomirski, qui lui dit: «Sire, faites-moi donc

io rendre la mienne, que le roi Auguste m'a enlevée.»

Le roi de Pologne étant à Dantzig, la résolution fut prise qu'il quitteroit la Ville. On tenoit tous les jours un conseil des magistrats de la Ville, et il fallut proposer à ce conseil la résolution du Roi. i5 Comme on dit au Conseil que le Roi étoit obligé de les abandonner, un magistrat dit : « Monsieur, cela ne se peut pas. » On lui dit les raisons. Il dit encore: « Cela ne se peut pas. » Et, en disant ces paroles, il tomba mort. Le Roi m'a dit que ceux de Dantzig

avoient montré un courage aussi héroïque que le peuple de Gênes.

Le Roi m'a dit qu'étant jeune il passa en Prusse et y fut admirablement bien reçu par le grand-père du Roi, qui n'avoit encore que le titre d'électeur; 3 d'autant que sa maison avoit toujours été attachée à celle de Brandebourg. L'Électeur lui dit : « Vous voyez ici que je suis électeur. Souvenez-vous-en bien. » Le lendemain, il alla dans une maison de campagne qu'il avoit fait bâtir pour son ministre, et 10 là l'Électeur fut traité de la même manière que s'il avoit été son ministre. Ensuite, il alla dans une maison faite pour un gentilhomme, et là le Roi étoit traité et traitoit les autres comme un gentilhomme. Ensuite, dans une maison pour un bourgeois, et là i5 lui et toute sa cour étoient des bourgeois. Ensuite, dans une maison de paysan, et là lui et toute sa cour étoient des paysans : habit, nourriture, labourage. Ensuite, il retourna à son palais. Le Roi m'a dit 20 que, s'il avoit été assez grand seigneur, une pareille idée lui seroit venue, et l'auroit (sic) exécutée.

Il m'a dit que le feu Czar avoit pensé de mettre un couple de chameaux à la tête de chaque troupe de sa cavalerie. Il en avoit dans des lieux de son 23 empire. Les chameaux font une certaine peur et une certaine horreur aux chevaux, et, comme sa cavalerie ne pouvoit tenir contre celle des Suédois, il espéroit que cela feroit fuir et arrêteroit la cavalerie suédoise. — Et qu'il (sic) ne savoit s'il l'avoit exécuté. 3o

Page 1