TYROL, BAVIÈRE ET WURTEMBERG
Le même jour, une heure avant Soleil couché, je partis de Vérone pour aller à Trente. Le pays est
5 plein de pierres et de rochers. Depuis Vérone jusqu'à Trente, nous avons suivi l'Adige, et, dès que nous sommes arrivés à Volargne, nous l'avons suivie avec péril (Volargne est la seconde poste de Vérone) et couru risque, dans une nuit obscure, d'y être pré-
io cipités, surtout auprès d'une forteresse des Vénitiens appelée La Chiusa, qui est sur une montagne et ne laisse qu'un passage très étroit entre elle et les précipices du fleuve. Encore, le chemin est-il coupé par un pont-levis. Des soldats traînent votre chaise jus-
i5 ques en haut, et il faut beaucoup chicaner pour les faire contenter d'un teston, qui est leur droit.
Ala est une terre du comte de Castelbianco, où il
y a un très grand nombre de métiers pour des
velours. C'est là que, pour la première fois de ma
20 vie, j'ai pris une idée de la fabrique des velours.
Imaginez -vous qu'au métier et à la chaîne ordinaire
l3o MONTESQUIEU
pour faire un taffetas ou gros de Tours, il y a une chaîne encore, qui a d'autres fils pour la faire monter et descendre; et, si le velours et la chaîne ordinaire doit avoir i5 toises, cette chaîne particulière en doit avoir 5o, qui doit se consommer. Il y a donc la chaîne 5 ordinaire à toutes les étoffes, qui ne paroît pas, et est au milieu, et est ordinairement d'une autre couleur que le velours : étant, d'un côté, caché par la trème qui se place à l'envers et le couvre, et, de l'autre, par cette chaîne particulière dont j'ai parlé, qui forme 10 le velours. On passe un gros fil de laiton, de la grosseur d'une petite épingle, qui est creux, en canal, des deux côtés, entre les deux fils de la chaîne ordinaire; puis, on fait descendre la chaîne particulière, de façon qu'elle entoure le cylindre; puis, on i5 fait passer la trème à l'ordinaire par la chaîne commune à toutes les étoffes. Après quoi, avec un instrument taillant, on suit le long du canal cette chaîne du velours, et on la coupe ; ce qui en fait le poil. Cette chaîne tient toujours, parce que l'opération qu'on a 20 faite avant de passer trois fois la trêm^ la tient. Puis, on recommence sans cesse la mêms opération.
Tout ce pays, tant vénitien que trentin, jusques à Trente, est plein de mûriers, et même dans les montagnes du Trentin, qui sont des rochers. Les mûriers *5 viennent à merveille dans les collines et les vallées, et cette terre est extrêmement fertile. On voit, dans le même champ, des bleds d'Inde et autres, de la vigne sur des cerisiers, ormes, frênes, noyers, et des mûriers partout. 3o
Tout Roveredo travaille aux premières manufactures de soye, qui est de filer les cocons dans les chaudières. Il y avoit autrefois à Roveredo beaucoup de manufactures d'étoffes de soye; mais il y en 5 a peu à présent. Les soyes de ce pays sont bonnes.
Roveredo est grand comme Dammartin, et tout y travaille.
Ces peuples sur les confins de l'Allemagne et de l'Italie ne sont contenus par rien. Ils sont, en quel-
10 que façon, libres et, par conséquent, insolents : car il n'y a rien de pis que la populace libre. D'ailleurs, les fripons font plus volontiers leur résidence sur les confins de deux états.
On est étonné de voir en Italie qu'il faut payer
i5 exactement à chaque poste et se faire rendre exactement son reste. Cela est nécessaire. Le menu peuple y a si peu de bonne foi que chacun ne cherche qu'à se (sic) tromper, qu'on ment, qu'on nie les faits. Personne donc ne se fie à un autre. Au lieu qu'en
20 France il semble que la bonne foi règne dans ces conventions qui se font et courent d'une, de deux, de trois postes à l'autre.
Les Allemands, très peu vifs dans leur jeunesse, se
trouvent souverainement épaissis dans l'âge avancé.
25 Aussi ceux qui ont quelque espèce d'affaire ou de
commerce ont-ils coutume de se reposer de tout sur
quelqu'un qui puisse se remuer.
On est bien étonné, quand on quitte la belle Italie
l32 MONTESQUIEU
pour entrer dans le Tyrol. Vous ne voyez rien jusques à Trente que des montagnes; rien (je crois) jusques à Inspriick; rien jusqu'à Munich. Voilà, pourtant, bien du pays !
Trente est une bien vilaine ville. L'Évêque réside 5 l'été à Livolin, maison à i5 milles de Trente. L'hiver, il réside à Trente.
On voit l'Église de Sainte- Marie-Majeure, où s'est tenu le concile, qui n'est bonne que pour la célébration d'une messe de paroisse. On s'imagine 10 bien qu'il n'y a point d'ouvrage de l'art à Trente digne de la curiosité du voyageur.
Le 3i juillet, à 6 heures de France, je partis de Trente. Je ne restai en chemin ni pour manger ni pour dormir, et j'arrivai à Inspriick le lendemain, i5 à ii heures du matin. J'avois mis à Trente un avanttraîne (sic) à ma chaise, pour 3 pistoles d'Espagne.
Tout ce que j'ai vu du Tyrol, depuis Trente jusques à Inspriick, m'a paru un très mauvais pays. Nous avons toujours été entre deux montagnes, et 20 ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'après avoir presque crevé de chaud à Mantoue il m'a fallu souffrir un froid très vif dans ces montagnes du Tyrol, quoique j'eusse des habits bons pour l'hiver, et cela, le Ier jour d'août. a5
On arrive de Trente, à Bolzano, toujours entre deux montagnes, suivant l'Adige, que l'on ne perd
VOYAGE EN ALLEMAGNE l33
jamais depuis Vérone. A Bolzano, l'on quitte l'Adige, qui reste à gauche, et l'on suit l'Eisack. Il y a 7 lieues d'Allemagne (ou 35 milles d'Italie) de Trente à Bolzano. De Bolzano, suivant toujours l'Eisack, on 5 arrive au Grand -Brenner.
Le Brenner est une haute montagne, d'où sortent deux rivières: l'Eisack, qui va dans l'Adige, à 1 mille d'Italie au-dessous de Bolzano, et le Ultz (sic), qui [va], de l'autre côté, à Inspruck et se jette là
10 dans l'Inn. Il n'y a pas plus de 200 pas d'une source à l'autre. Ce sont plutôt deux torrents que deux rivières. C'est comme un toit à deux égouts. La carte de de L'Isle marque mal ou ne marque point du tout la source de ces deux torrents. Les sources
i5 y paroissent très éloignées; ce qui n'est point.
Du lieu de cette séparation, qui se fait à la poste appelée Brenner, à Inspruck, il y a 3 postes (ou 6 lieues d'Allemagne). De Bolzano à cette séparation, il y a 6 lieues et 1/2. — On peut juger, en
20 passant par cette route, combien la terre de Lombardie est basse : car on monte toujours l'Adige de Vérone à Trente, et elle y est fort rapide; et on monte toujours l'Eisack, qui n'est qu'un torrent et n'est navigable nulle part de Trente
a5 jusques à sa source. — Qui sont (sic) i3 lieues d'Allemagne.
Voici le nom des postes de Bolzano à Inspruck : Bolzano, Leitchen, Kollmann, Brixen, Mittewald, 3o Sterzing, Brenner, Steinach, Schœhnberg, Inspriick.
Je regarde le Tyrol comme les Alpes mêmes qui séparent l'Allemagne de l'Italie. Généralement, ce que j'en ai vu est mauvais. Ce sont des montagnes, la plupart du temps couvertes de neiges et la plupart du temps très stériles. 5
L'Allemagne peut aisément se défendre de l'invasion, et l'Italie aussi, par ces côtés de séparation. Le Tyrol est une forteresse, et, si les Romains avoient fait une seule province de ce que nous appelons à présent l'Italie, et que la République l'eût gardée 10 avec jalousie, elle auroit subsisté longtemps. Au lieu qu'en donnant à des gouverneurs particuliers la Gaule cisalpine, le reste de l'Italie, depuis le Rubicon, ne pouvoit pas se défendre, et Pompée fut obligé de l'abandonner. i5
Il est facile, en parcourant ces pays, de se convaincre que ce sont les fleuves qui ont fait les chemins ou, au moins, ont aidé les hommes à les faire. Dans tout le pays que j'ai parcouru, le chemin suit toujours le fleuve et la croupe des montagnes qui 20 sépare les fleuves. C'est ainsi que la Nature aide à l'art.
Il y a dans l'Eisack des masses de pierre de la couleur du porphyre; mais elles n'en ont pas la dureté. Je croyois avoir fait une trouvaille. 25
On m'a montré à Kollman une pierre appelée granach. C'est peut-être le grenat. Elle est tachetée et d'un rouge qui approche du jaune. On la trouve dans la terre, dans un lieu appelé Kollman, près de là.
Inspriick est entre les montagnes, dans une petite plaine. Elle est sur l'Inn, qui est déjà là une grosse rivière. Dans l'Église des Cordeliers, il y a vingthuit statues de bronze, de hauteur naturelle, des 5 souverains et souveraines du pays, toutes très mal faites.
Dans la Maison du Conseil d'Autriche, il y a une
espèce de couverture ou d'auvent qu'on dit et qui
paroît même être fait de lames d'or. Je n'en sais pas
io la vérité; mais je ne crois pas que la pauvreté des
Autrichiens l'eût laissé.
Je suis parti d'Inspriick le même jour, ier août, à 3 heures après midi. Il faut monter une montagne appelée Zirl. Cette montée dure bien 4 milles,
i5 d'une montée assez rude. Aussi met-on quatre chevaux à la chaise, et paye-t-on 6 florins et 1/2 pour cette poste.
Je suis arrivé à l'entrée de la nuit à Seefeld, qui est la première poste après Inspruck. J'y ai couché
20 et suis parti le lendemain, au lever du Soleil.
De là, j'ai fait une poste et 1/2 jusqu'au lieu appelé Mittenwald , qui est un petit lieu fort serré entre les montagnes. Il y faisoit si froid que je fus obligé de me chauffer. La neige étoit tout près de la maison, sur
25 la montagne. On me dit qu'elle étoit là depuis plus de cent ans, et qu'elle est dure comme de la glace. Ils savent, par un baromètre fort singulier, quand il y doit pleuvoir : c'est quand ils voyent de la maison une trentaine de chèvres sauvages sur les mon-
3o tagnes. C'est un signe qu'il fait un grand chaud sur
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la colline, et elles viennent se rafraîchir; et c'est le chaud qui fait que le Soleil enlève des vapeurs.
De Mittenwald à Molirte (sic), il y a une poste 1/2. Là on trouve un grand lac appelé de ce nom; puis, un autre encore. Ces lacs peuvent avoir chacun 2 ou 5 3 lieues d'Allemagne de tour. Je n'assure pourtant rien, n'en pouvant guère bien juger par le coup d'oeil que l'on donne en passant.
Vers le milieu de cette poste se trouve la séparation du Tyrol et de la Bavière, et on arrive à 10 Benedictbeuern. De là, on fait 2 postes jusques à Wolfrathshausen, qui est un gros village, plein de bestiaux, qui se retirent chacun dans leur maison. Et, de là, on fait encore 2 postes jusques à Munich.
Vous remarquerez que les postes de Bavière et du i3 nord du Tyrol ne finissent jamais. Je ne restai sur le chemin pour boire, manger, ni dormir, et je n'arrivai à Munich que le lendemain matin, une heure avant jour, quoique je n'eusse changé que cinq fois de chevaux. Les lieues de Bavière sont immenses. Je 20 crois que les Allemands, qui pensent peu et, par conséquent, ne s'ennuyent jamais, ont fabriqué les lieues si longues pour nous.
Les paysannes de Bavière n'ont de jupes que jusqu'aux genoux et ont des chapeaux; comme des 25 hommes, tant leurs jupes ressemblent aune culotte large. La plupart des paysans de Bavière portent la barbe comme en Tyrol. Il faut que les modes fassent
VOYAGE EN ALLEMAGNE l3;
bien du chemin avant d'arriver aux paysans du Tyrol et de Bavière.
Dès qu'on entre dans le Tyrol, on sent le climat d'Italie changer : c'est un froid très grand. Aussi 5 passe-t-on d'abord des cheveux noirs aux cheveux blonds. Ce sont les montagnes qui font cette différence. DepuisTrente, et même avant, jusqu'à Munich, on marche toujours entre deux montagnes : on ne voit jamais qu'un petit morceau du Ciel, et on est au io désespoir de voir cela durer si longtemps. C'est là que l'on trouve la solution du problème de Virgile :
Die, quibus in terris, et eris mihi magnas Apollo, Très pateat Cœli spatium non amplins ulnas.
Mais, quand le Soleil, par hasard, se trouve bien i5 darder à plomb dans cet entre-deux, c'est là qu'il fait des moments de chaleur bien vifs.
Dans plusieurs lieux de ces pays-là, on a neuf mois d'hiver; mais on s'y chauffe bien, le bois y étant commun.
20 Le Tyrol a beaucoup perdu par le chemin que l'Empereur a fait faire par la Styrie et la Carinthie. Bien des hommes et des marchandises y passent à présent; ce qui diminue d'autant le nombre des passagers du Tyrol. Cela y apportoit de l'argent.
25 Au Brenner, on sème de l'avoine; mais elle ne mûrit pas tous les ans. Le Tyrol a assez de bled, de bestiaux; pas assez de vin, qu'il tire du Trentin. T. 11. 18
Le gouvernement de l'Empereur dans le Tyrol est doux. C'est un dicastère qui règle tout. Chacun va jurer de la quotité de son revenu. On le taxe à proportion qu'il a, et cela va ordinairement à 1/40, années ordinaires. 5
La bonté du Gouvernement et le passage des hommes et des marchandises fait que l'on vit bien dans le Tyrol, en dépit de la Nature. Il faut avouer, cependant, que les voyageurs voyent le Tyrol pire qu'il n'est, y ayant entre les montagnes des vallées 10 très fertiles et des coteaux de même.
Le Tyrol est une forteresse presque imprenable. Les paysans, avec des pierres, déferoient une armée. Le duc de Bavière ne se trouva pas bien d'y être entré. Il vint (je crois) jusqu'au Brenner. i5
Souvent le Brenner se couvre de neige, de façon que le chemin est fermé d'abord. Les gens du pays sont commandés pour l'ouvrir : ouvrage qui dure quelquefois trois jours.
Je disois à un officier allemand : « Vous ne pou- 20 vez résister à notre vivacité; ni nous, à votre lenteur. »
La ville de Belgrade est très bien fortifiée et est une des meilleures places de l'Europe.
On a fortifié aussi Orsova. On sait que c'est une 25 île sur le Danube. On a fait un ouvrage sur le bord
VOYAGE EN ALLEMAGNE I 3o,
de l'île, qui avance sur le Danube, où on a mis des batteries de canons, qui laboureroient une demilieue sur les Turcs qui voudroient remonter. On a fait deux redoutes sur les deux côtes (sic) du Danube, 5 qui sont deux montagnes escarpées : car, à Orsova, on ne voit que ces deux montagnes et un morceau du Ciel. Le mal est que les ouvrages que l'on a faits dans l'île sont mauvais, parce que le terrain est si humide qu'il s'enfonce dessous, et cette humidité,
10 d'ailleurs, rend l'air très malsain, et Orsova est le tombeau des Allemands.
Le défaut d'argent a empêché que l'on ne fortifiât Temesvar. On a commencé quelque chose ; mais c'est peu. Comme il est dans un marais, il en coûte
i5 des sommes immenses. C'est encore un autre cimetière des Allemands. Quand Temesvar sera fortifié, l'Empereur aura deux places dans des marais bien bonnes: Mantoue et Temesvar.
Ces pays périssent tous les jours depuis que les
20 Allemands y sont. On est obligé de faire garder les passages pour empêcher les paysans de passer du côté des Turcs. Le morceau de Valachie qu'a l'Empereur est presque entièrement désert, de même que le Banat et le reste. La moitié et plus des
25 étrangers qui s'y sont établis ont crevé.
La Transylvanie est très bien peuplée. Comme les Valaques et Transylvains ont près des trois quarts de Tannée maigres, ils ne savent que faire de leur viande et la donnent presque pour rien, et
3o réellement pour rien aux soldats et officiers.
La Valachie impériale est infectée de bandes de
voleurs, que les grands bois empêchent d'exterminer, quoique on y envoyé des troupes. Ce sont des déserteurs et gens du pays qui s'assemblent en troupes. Ils envoyent demander tant à un village, sous peine d'être brûlé et de couper la tête à tous 5 les habitants. Ces gens, qui sont timides, payent et ne disent rien aux Allemands envoyés pour les secourir; de façon qu'il faut les tourmenter pour leur faire avouer la vérité.
Demander de l'eau dans les auberges d'Allemagne, 10 c'est une chose qui paroît aussi extraordinaire que si l'on alloit demander à Paris un pot de lait chez Darboulin.
Quand vous demandez en Bavière, à un homme du peuple, quelle heure il est, ou une telle maison, i5 il s'arrête, et pense, et rêve, comme si vous lui demandiez un problème.
// Bavarese, pin stupido di Germani.
Les Saxons, plus d'esprit, mais sont les plus mauvaises troupes de l'Allemagne. 20
J'arrivai le 3 juillet à Munich. C'est une belle ville: les rues sont larges et belles; les maisons, assez bien bâties. Elle est sur l'Issel (sic), qui se jette dans le Danube. Le climat y est tempéré : il est plus beau dans l'automne que dans aucune saison. 25
Le 6, jour de la fête de l'Électeur, je fus présenté à ce prince et à l'Électrice, à Nymphenbourg.
L'Électeur est un prince bien fait. Ce jour-là, toute la cour de Bavière étoit assemblée, et tout le monde étoit venu de sa campagne pour lui faire sa cour. Cela pouvoit bien faire 80 personnes des deux sexes. 5 II y eut à dîner une petite pastorale; le soir, un opéra : l'un et l'autre mauvais. Il n'y avoit ni de bonne musique, ni une voix seulement médiocre. Il y eut, le soir, un beau feu d'artifice sur le canal, bien mené et bien conduit, et fait avec beaucoup 10 d'art. Le souper fut fort mince. Enfin, il paroît que cette cour est entièrement dans la réforme.
La maison de Bavière qui est à cette cour est composée de l'Électeur et de l'Électrice, du duc Ferdinand, son frère, et de la duchesse, qui est i5 Neubourg (ces deux princesses ne sont pas jolies, à beaucoup près), du prince Théodore, évêque de Ratisbonne. L'électeur de Cologne y vient quelquefois.
Nymphenbourg est une maison de chasse, à une heure de Munich. C'est une belle maison de particulier,
20 bâtie par le feu Électeur sur le goût françois. Tout autour sont les chasses de l'Électeur, très abondantes. On a commencé un canal qui ira de Nymphenbourg à Munich, et on a mis des deux côtés des rangées d'arbres, et le dessin seroit de mettre des
25 deux côtés des maisons de campagne que la Noblesse bâtiroit. Ce canal reçoit les eaux d'un canal supérieur, qui est de l'autre côté de la maison, et qui les reçoit d'un petit lac. Il y a des jardins qui sont assez bien. Tout cela, à la françoise.
La cour de l'Électeur est dans la réforme. Il songe (dit-on) à payer les dettes du feu Électeur, qui sont grandes, non pas en contrats à rentes, mais en arrérages de pensions et d'appointements et emprunts aux marchands : car, pour les dettes du jeu, 5 elles ont été annulées.
L'Électeur a sur pied 5, 000 hommes de troupes, et presque tous les officiers composent sa cour. Il est vrai qu'avec cela il augmentera ce corps à sa fantaisie avec de l'argent. 10
Il a peu de manufactures.
C'est un prince qu'on dit avoir de l'esprit juste, et qui a (dit-on) des sentiments.
Sa mère est à Venise, où elle amasse.
Morawiski est à cette cour, sombre joueur, et i5 ruiné, et fort peu estimé.
L'Électeur a couché avec une de ses filles et l'a mariée à un fort bon gentilhomme de ce pays-là, lui a promis une dot et ne l'a pas payée. Il f.... actuellement la seconde ; mais à juste prix. 20
Pour Morawiski, il attrape de cela peu de chose.
Ayant dîné chez le comte Tœrring, il nous montra un plan de la bataille de Belgrade. Le camp impérial étoit justement entre le Danube et la Save, des deux bouts, et entre la Ville et le camp des Turcs, i5 des deux côtés. Dans la Ville, il y avoit une armée. Ce qui trompa le prince Eugène, c'est qu'il ne crut pas que, le pays ayant été mangé et remangé comme
il fut, les Turcs arrivant pussent subsister trois jours. Mais il en subsistèrent quatorze, et la cavalerie, obligée de rester dans le camp, étoit comme un squelette. Si les Turcs avoient partagé leur 5 armée et fait passer la Save à un gros corps, nous (sic) étions perdus, et nous n'aurions plus eu de convoi.
Il y avoit un pont sur la Save; l'autre, sur le Danube. Nous sortîmes, enfin, des retranchements
10 avec une cavalerie qu'il falloit porter. On alla aux ennemis, et ils fuirent. Le prince Eugène hasarda beaucoup. Mais, cependant, on ne peut pas assiéger Belgrade sans se mettre dans ce camp. On comptoit, d'ailleurs, sur les Turcs, et qu'ils
i5 fuiroient.
J'ai ouï dire au comte de Tœrring une chose qui fait bien voir le peu de cas que les Allemands font d'eux. Il y avoit un escadron bavarois et un régiment d'infanterie de la même nation postés, et qui
20 vit (sic) venir à lui un corps de 5 à 6,000 Tartares. Le commandant dit : « Voilà une bien mauvaise affaire ! Nous sommes perdus. Il faut, pourtant, aller à eux et vendre chèrement sa vie. » Un officier général de l'Empereur qui vit cette manœuvre lui
25 dit: «Où allez-vous? Vous leur faites trop d'honneur. Donnez-moi ce régiment d'infanterie : j'en ai besoin ailleurs; et tenez ferme avec votre escadron. Ils ne vous attaqueront pas. » Effectivement, ils n'attaquèrent pas. Quand les Turcs voyent une troupe
3o ferme, qui tient le fusil en joue et les reçoit froidement, qui peut avancer à eux, ils n'attaquent point :
cela les intimide. Les plus braves forment bien la pointe ; mais cette pointe n'avance pas. Cela est extraordinaire. Ils iront à l'assaut d'une place; ils grimperont et monteront les uns sur les autres : c'est qu'ils ne voyent personne. Mais un corps, avec le fusil 5 en joue, les genoux en terre, qui se remue et le (sic) leur présente, leur fait perdre la tête. Sont (sic) comme des pigeons, qui viennent à vous avec impétuosité, puis tournent l'aile et s'en vont en faisant une roue. Les soldats impériaux savent si bien qu'ils 10 s'en iront, s'ils restent fermes, et qu'ils sont perdus sans cela, qu'il n'y en a pas un à qui il vienne dans l'esprit de fuir.
Le comte de Tœrring dit là- dessus qu'il ne peut dire ce que c'est que cette valeur des Turcs. Il dit ô que des troupes françoises, la première année, seroient embarrassées avec les Turcs, faute de les connoître; que ce bruit, ces cris, cette impétuosité étonne toutes les troupes qui ne savent pas que ces gens fuiront immanquablement; qu'il a vu à Mal- 20 plaquet des régiments françois qui avoient résisté aux meilleurs régiments impériaux, embarrassés par des hussards.
Comme la Bavière a peu de commerce, les seigneurs n'y sont pas riches : 7, 8, 9 ou 10,000 25 florins. Le comte de Tœrring, le plus riche, en a (dit-on) près de 40,000; ce qu'il ne fait pas paroître, et avec esprit.
Le sang est très beau à Munich.
Il y a le Jardin de la Cour, où dames et cavaliers s'assemblent, jouent et se promènent.
La pinte d'Allemagne: 32 onces d'eau; la chopine : 16; le demi-setier : 8 onces.
5 Le comte de Thurheim, grand-chambellan, donna à M. de Rezé et à moi un fort bon dîner; c'est un bonhomme, qui boit beaucoup.
L'Électeur (sic) peut avoir 7 millions de florins de revenu, et l'Électeur d'à présent a augmenté les 10 subsides d'un demi-million; ce qui feroit 7 millions et 1/2.
Les sources principales de ses revenus sont : i° les sels, qu'il distribue à ses sujets et aux étrangers (quoiqu'ils ne soient pas si bons que ceux de France, i5 ils sont pourtant meilleurs que les autres); 20 la bière (il est le seul brasseur de ses états); 3° le tabac (on dit que les Impériaux en ont tiré jusqu'à 10 millions de florins).
L'Électeur a 3o millions de florins de dettes de 20 feu l'Électeur son père.
J'ai ouï dire ici au ministre de Saxe que TÉlectorat rendoit 10 millions d'écus; ce que je ne puis croire. Il est vrai que le pays est plein de manufactures.
M. de Rezé, le comte et la comtesse de Sephel, le
25 comte de Zenzem, M. Danvi, Made Surfal, Made de
Honte (sic) et moi, allâmes, le i5, voir la maison de
l'Électeur à Schleissheim, à deux heures de Munich.
C'est une grande et belle maison; c'est un grand palais. Il y a pourtant de grands défauts dans l'architecture : les portes petites comme les fenêtres; les fenêtres, en certains endroits, si basses qu'elles n'ont guère que leur largeur de hauteur. Le portique 5 et l'escalier sont à la manière d'Italie; mais cela n'est pas de bon goût : les metzanins (sic) sont trop bas. Du reste, cela fait une grande maison.
La galerie est pleine d'une très grande quantité de tableaux, que le feu Électeur a acquis à grands 10 frais, mais commodément, quand il étoit gouverneur des Pays-Bas. Beaucoup de Rubens; plusieurs Rembrandts; quelques peintres d'Italie, mais peu; et un petit cabinet où il y a beaucoup de petits tableaux flamands. Tout cela fait un beau recueil. i5
On entre dans les jardins, et, au bout d'une grande, antique et vénérable allée, qui sert de mail, on trouve Lustheim, qui est comme le Trianon, qui est une petite maison fort jolie. Après Lustheim est un grand canal. 20
Schleissheim est triste : la maison est trop grande pour la cour de l'Électeur. Le jardin de Nymphenbourg est plus gai.
L'Électeur communique ses affaires à peu de personnes. Pour les affaires étrangères, c'est le comte 25 de Tcerring à qui il les communique, et un président qui étoit au fait du temps du feu Électeur. Le comte de Preising gouverne les finances.
Quatre principaux emplois : le comte de Tœrring- Seefeld est grand -maître; le comte de Thiirheim, 3o
grand-chambellan; le comte de Tœrring de Jettenbach, grand-maître de l'artillerie et ministre des affaires étrangères ; le comte de Preising, grand écuyer.
5 Principales maisons, sans préjudice des autres dont il y en a d'aussi bonnes : Tœrring, Preising, Tauffkirchen, Seinsheimb, Neuhaus, Piosasque, Lodron, Du Wahl.
Madlc de Heineberg : Maillebois en étoit amou- 10 reux. Madle Wolfranchdorf, jolie.
Le grand-chambellan a été gouverneur de l'Électeur et de ses frères, et, comme il est d'esprit autrichien et a des terres en Autriche, il a cherché à leur inspirer des sentiments de ce côté-là. L'Électeur est i5 donc un peu porté pour la maison d'Autriche, quoiqu'il ne veuille pas perdre la protection de France. Ses états sont tellement situés qu'il ne peut plus guère jouer de rôle. Il ne peut guère être secouru par la France, et il est sous la patte de l'Empereur. 20 C'est un bonheur que le feu duc de Bavière, lorsqu'il se déclara pour nous, ne fût pas envahi par l'Empereur avant d'être secouru : car il resta six mois avant qu'on ne pût venir à lui.
Tous les autres grands princes de l'Empire ont
25 fait fortune; il n'y a que la maison de Bavière qui ne
l'a (sic) pas faite: Prusse, Saxe, Hanovre, Hesse! Il
est vrai que l'électeur de Cologne a bien des évêchés
et est plus puissant que son frère.
Cet électeur, petit sujet. Le comte de Plettenberg, 3o son premier et unique ministre pour la confiance; il voudroit fort être vice- chancelier de l'Empire.
L'électeur de Bavière n'a actuellement que 5, 000 hommes de troupes.
Le feu Électeur avoit fait venir des ouvriers des Gobelins, qui ont fait une manufacture de tapisserie. J'en ai vu à Schleissheim de très belles. 5
Je partis de Munich le 16 août 1729, après avoir reçu toutes sortes d'amitiés de M. de Rezé, chargé des affaires de France, que j'avois connu à Paris. J'avois la fièvre lorsque je partis; ce que j'attribue au changement du climat de l'Italie, où je mourois 10 de chaud, à celui de Munich, où les étés ne sont pas beaux, et moins beaux que les automnes, et, pendant que j'y étois, il y avoit des jours glaçants; et, effectivement, mon valet eut la fièvre comme moi. «5
Il y a 5 postes de Munich à Augsbourg.
La ville d' Augsbourg est belle, bien bâtie; des rues larges; de grandes maisons. Elle peut avoir 20,000 habitants, la moitié bourgeois. Elle n'est pas sur le Lech; mais elle en est tout près. L'Hôtel- de- 20 Ville est un assez beau bâtiment, surtout la salle.
Les bourgeois d' Augsbourg sont fort taxés. Comme ils n'ont guère que l'enceinte de la Ville, il faut que l'industrie paye; de façon qu'ils payent presque tous les 2 centièmes deniers de leur capital; ce qui fait la 25
moitié de leur revenu. Ce capital est estimé sous serment.
Les terres d'autour de la Ville appartiennent ou à l'Électeur, ou à l'Évêque, ou à d'autres seigneurs.
5 Elle est moitié luthérienne, moitié catholique. La religion calviniste n'y est pas soufferte. Parmi les bourgeois riches, il y a plus de Luthériens que de Catholiques. Parmi les pauvres, il y a plus de Catholiques que de Protestants. Les églises sont par-
10 tagées. L'Évêque (celui qui l'est actuellement est frère de l'Électeur palatin) a un palais dans la Ville et une douane sur les marchandises qui passent par la Ville. L'Évêque est indépendant du Magistrat, et le Magistrat, indépendant de l'Évêque. Il exerce sa
1 5 justice dans le territoire autour de son palais, et le Magistrat, dans la Ville.
Il y a une abbaye fameuse de Bénédictins, appelée Saint- Ulric, dont l'abbé est un grand seigneur. Elle a une infinité de terres dans les pays d'alentour. L'abbaye est un asile pour les criminels. Là,
20 il se boit bien du vin et de la bière.
Le Magistrat est composé de moitié Catholiques, moitié Protestants. Ils sont forcés de bien vivre, et en paix, de crainte d'une commission impériale, qui 25 coûte bien de l'argent, et dont ils ont déjà tâté.
Il y a bien des seigneurs autour d'Augsbourg qui viennent habiter dans la Ville. Ils ne sont pas bourgeois et payent quelques petites choses au Magistrat pour venir y habiter.
l5o MONTESQUIEU
L'Évêque a sa cour, son maréchal, etc. Plusieurs de cette cour ont des privilèges qui les exemptent en tout ou en partie des douanes de la Ville. En un mot, au nom de liberté près, je ne vois pas l'avantage qu'il y a d'être bourgeois d'Augsbourg. Ils 5 administrent les revenus publics; mais ces revenus sont la moitié des revenus des particuliers, et il arrive que ceux qui n'ont que l'industrie ont tout le fardeau. Encore, à Ulm, les bourgeois ont-ils un grand territoire autour de la Ville, qui les aide à 10 payer les charges ; mais Ulm n'est guère que la quatrième partie d'Augsbourg.
La ville d'Augsbourg n'est pas sur le Lech; mais elle en est tout près, à un quart d'heure de chemin. Elle est entre le Lech et une petite rivière appelée i5 Wertach. Le Lech se jette dans le Danube; ce qui donne facilement une grande communication à Augsbourg.
Il y a encore un petit torrent qui va tout auprès de la Ville, et qui quelquefois fait bien du ravage. 20
Le négoce d'Augsbourg consiste particulièrement dans ses manufactures. Elle en a de considérables de futaine et de toile. Elle a, de plus, ses ouvriers en argent et étain : l'orfèvrerie d'Augsbourg étant estimée en Allemagne; quoique je n'aye guère vu 25 d'ouvrages bien finis : s'attachant plus au bon marché qu'à la beauté. Il y a près de 3oo maîtres de cette profession-là à Augsbourg. Ils entendent (sic) assez bien à dorer l'argent.
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Ils négocient beaucoup avec Venise. Ils en tirent des soyes et soyeries, des marchandises du Levant, du café, des laines, des cotons, des épiceries, des raisins secs. Ces marchandises viennent par le 5 Tyrol, sur de petits chariots; ce qui peut coûter 8 à 9 florins par quintal. Ils envoyent à Venise de leurs étoffes ou futaines, de leur argenterie et enfin, de toutes les marchandises d'Allemagne : car Augsbourg a un très grand commerce avec l'Istrie io et Francfort. Ainsi, à certains égards, Augsbourg est l'entrepôt entre l'Allemagne et l'Italie; ce qui n'empêche pas qu'Ulm, et Francfort, et Nuremberg, ne trafiquent directement en Italie.
J'ai vu la Porte-Secrète. C'est une porte par lai5 quelle les bourgeois (ou tout autre qui a un billet
A. Porte qui s'ouvre.
B. Bras qui est attaché à la porte, qui coule tout autour du long et n'est point attaché aux gonds.
C Gonds.
D. Pivot qui tourne dans les gonds.
E. Autre bras ou manche de manivelle.
du Magistrat) entrent et sortent la nuit, à toute heure, en payant 8 ou io kreutzer. II y en a plusieurs, et elles s'ouvrent par un art que les Aile-
mands cro\'ent magique, parce qu'il leur semble que la porte s'ouvre toute seule. C'est un bras de fer attaché à la porte, avec un autre bras, en haut, et qu'on tourne.
Ils ont, de plus, un pont qui se baisse et s'élève, 5 sans qu'il paroisse que personne le fasse remuer. C'est que la flèche du pont est cachée en bas, et qu'en levant ou haussant la flèche, qui est derrière, on hausse ou lève le pont. Or voici comme on lève ou hausse cette flèche. Il y a dans l'appartement 10 d'en haut une roue perpendiculaire, qu'on tourne,
A. Pont qui se baisse ou se A. lève.
B. Flèche du pont, dans un lieu en dessous.
qui engrène dans une roue horizontale; laquelle engrène dans un arbre qui est au-dessous, et qu'on ne voit pas, non plus que ce qui est au-dessous. Quand on tourne la première roue, qui est perpen- i5 diculaire, on fait hausser le pont. Quand on le (sic) tourne de l'autre (sic), on le baisse. Ce qui fait voir qu'à l'arbre il 3- a deux câbles ou chaînes attachées; qu'en tirant l'une, en tournant d'un sens, l'autre descend, et vice versa; et, par le moyen de deux 20 poulies, une corde ou chaîne fait descendre, et l'autre fait monter.
Ces choses sont bonnes pour des Allemands qui aiment fort les choses secrètes.
Les François et les Bavarois prirent Augsbourg. Il y avoit dedans 5,ooo Impériaux, qui capitulèrent pour eux, non pour la Ville; ce qui fit que nous y entrâmes à discrétion. Tout l'arsenal fut enlevé. Ce 5 que la Ville perdit ou contribua est estimé 5 millions de florins.
La Ville peut avoir 200,000 florins de revenu. L'Évêque, autant.
L'eau n'est pas rare dans les maisons d'Augs-
10 bourg : il y a, à chaque maison ou presque à chaque
maison, deux sortes d'eaux : de l'eau de puits, et de
l'eau de la rivière, qui vient par une machine et se
distribue dans les maisons de la Ville, en payant.
Quand, à une auberge ou poste d'Allemagne, i5 vous demandez de l'eau à boire, on vous porte de l'eau bourbeuse pour vous laver les mains. Quand vous faites comprendre que c'est pour boire, soudain l'hôte ou le principal de la troupe vient vous dire que cela vous fera du mal, et qu'il vaut mieux 20 que vous buviez du vin ou de la bière. Comme vous persistez, on vous en apporte un peu, mais très peu, comme pour satisfaire votre opiniâtreté. Dès que vous en buvez, tout le village se met à rire. Je l'ai dit ailleurs : demander de l'eau dans une auberge 25 d'Allemagne, c'est demander du lait chez Darboulin.
Quand j'étois à Munich, la fièvre me prit. Soudain un palefrenier alla chez un apothicaire me chercher
une médecine pour me purger, me la porte, et, le lendemain, elle me fut portée en compte. Je dis que je la payerai à condition qu'il la prenne (sic).
Les Bavarois sont plus stupides que les Allemands ne sont. Effectivement, l'action sur l'esprit 5 de ces nations n'est pas instantanée. Il faut beaucoup de temps pour que l'âme soit avertie. Quelque ordre que vous donniez, vous les voyez rêver longtemps pour se le mettre dans la tête, comme si vous proposiez un problème de géométrie, et ils 10 vous comprennent enfin. Mais, si vous donnez un ordre, et qu'ils Payent à la fin compris, n'en donnez pas un second : car, avant que le second soit compris, il faut bien plus de temps encore, parce qu'ils reviennent toujours au premier. J'ai vu souvent i5 arriver à la lettre, en Allemagne, l'histoire de cet Allemand chez Made de Lambert : « Par ma foi, je ris de ce que Madame a dit tantôt. » Il faut un certain temps.
On m'a montré aux portes de la Cathédrale 20 d'Augsbourg, qui sont de cuivre, avec des basreliefs du plus mauvais gothique que j'aye jamais vu, trois figures, où est représentée la création de la Femme, tirée de la côte d'Adam. Or, ce n'est pas un Créateur, mais une Créatrice, qui est la sainte 25 Vierge. Qu'est-ce que ces gens-là vouloient donc faire faire à Dieu ? Il est vrai que l'ouvrage est si mauvais qu'il est difficile de deviner si c'est un homme ou une femme. Il y a apparence que c'est
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une femme. Si c'étoit le Père éternel, il seroit vieux et auroit de la barbe. Mais la figure est d'une femme ou d'un très jeune homme.
J'ai beaucoup parlé d'Augsbourg parce que j'y
5 arrivai avec la fièvre, que le changement d'air d'Italie et d'Allemagne, le chaud de Rome et les vents froids de Munich, m'avoient donnée, aussi bien qu'au seul valet que j'avois avec moi. Je fus traité par les médecins d'Augsbourg bien à l'allemande. Mon
io banquier me dit qu'il me donneroit un médecin catholique. Je lui dis que j'en voudrois bien avoir un turc, qui fût bon. Il me dit qu'il n'y en avoit pas dans la Ville.
Pour les médecins de ce pays, ils ne vous deman-
i5 dent rien, ne vous prescrivent rien sur le boire et le manger. Ils vous ordonnent seulement leurs remèdes. Ils vous tâtent le pouls, quand vous le leur demandez. Je suis sûr que mon médecin n'a jamais su de quelle fièvre il a guéri mon valet. Il
20 la croyoit tierce, et elle étoit double tierce. Il donna à mon valet, d'abord, l'émétique, et à moi l'ipécacuana. C'est que ces corps pleins de bière et de jambon ont besoin d'être évacués ; du reste, ne prescrivant rien pour le régime; du vin à discrétion;
23 ne s'informant jamais à quelle heure on mange, ni
qu'est-ce qu'on mange. C'est qu'on ne gagne rien
avec les Allemands de (sic) leur défendre de manger.
Mon médecin me donna de l'ipécacuana pour me
faire vomir et purger ma bile; puis, il me donna le
3o quinquina. Cela me chassa ma fièvre. Quand je par-
tis d'Augsbourg, j'avois mon estomac en assez mauvais état; mais il se remit peu à peu. Le mouvement même de la chaise de poste, le grand air me fit du bien, et même le pays du bord du Neckar est assez sain.
Les Allemands sont hydrophobes. Effectivement il me semble que l'eau en Allemagne ne me plaît pas tant qu'en Italie et en France, qu'elle fatigue plus mon estomac.
Il y a à Augsbourg beaucoup d'hydropiques. C'est 10 pour cela qu'ils ne donnent jamais le quina seul, dans les fièvres, mais mêlé avec quelque apéritif. Ils craignent qu'il ne cause des obstructions, soit du foye ou d'ailleurs, des hydropisies, etc. Ils n'osent pas saigner dans la fièvre : ils disent que cela la rend i5 d'abord maligne.
Il y aune fièvre qu'on appelle febris hungarica, qui est la plus dangereuse des malignes : car elle ne forme jamais des bubons, ni d'autres éruptions, par où la matière maligne puisse s'échapper. J'ai 20 oui dire à un médecin d'Augsbourg qu'il l'avoit guérie par l'application des vésicatoires. Il en applique huit, tout à la fois. Dans les fièvres malignes, qui sont ordinaires dans ce pays, ils en appliquent beaucoup. 23
Les bourgeois d'Augsbourg sont beaucoup plus heureux que ceux d'Ulm, de Francfort, de Nuremberg : car, comme il y a deux religions, et que le
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Magistrat est partagé, si un homme est vexé par un magistrat, il a recours à l'autre, sûrement ennemi de celui qui lui a fait injustice, et il la fait réparer : car tout y est double, depuis le premier magistrat 5 jusqu'au dernier balayeur des rues. Cela fait encore que la République est mieux administrée : chacun ayant là son surveillant, ravi de le trouver en faute. Mais, dans les autres villes, où le Magistrat est tout luthérien, ils vivent comme des princes et sont de
io petits tyrans.
Augsbourg ne laisse pas d'avoir bien des dépenses. Elle (sic) donne 400 hommes pour les troupes du cercle : car les villes impériales y sont rudement cotisées; plus, 200 hommes pour sa garde. L'entretien
i5 de la Ville, du Magistrat, des ministres, tout cela coûte beaucoup; et, quand tout est rassemblé, il se trouve que l'on paye un grand tiers de son revenu, voire la moitié. Les maisons ni les fonds en argent ne payent pas cela; mais environ 1/2 pour 100. Mais il
20 faut payer tous les mois une taxe pour son industrie
et bien des drogues, qui vont à près du 200e denier.
Il est vrai que cela n'est pas exigé bien à la rigueur.
Le nombre des Catholiques prévaut et prévaudra
toujours à Augsbourg. Chaque religion reçoit les
25 bourgeois qu'elle veut. Or les Luthériens ne peuvent guère en recevoir : car les terres autour d'Augsbourg, à 10 lieues autour, sont catholiques. Il ne peut donc venir de la campagne que des Catholiques, et on reçoit tout ce qui se présente.
3o Ainsi, de 5, 000 bourgeois ou chefs de familles qu'il y a, on compte 3, 000 Catholiques, 2,000 Luthériens.
Quand un homme est grevé d'une sentence de magistrat, il appelle au Conseil aulique, qui même redresse les abus dans l'élection des magistrats et autres choses. Le Magistrat doit être composé de plus des trois quarts nobles. Cela fait en tout une 5 quarantaine. Les roturiers se font anoblir par l'Empereur. A Vienne, on fait tout pour de l'argent, et 2,000 florins feront un noble. Le Magistrat est, par abus, plein de gens parents très proches : père, fils, frères. L'Empereur a défendu cela. i<
Il y a plus de richesse à Nuremberg qu'à Augsbourg, quoiqu'il y ait deux ou trois familles d'Augsbourg plus riches qu'aucune de Nuremberg.
Le 2'3 août 1729, je partis d'Augsbourg assez malade; mais le chemin me remit. D'Augsbourg, 15 j'allai à Zusmarshausen : poste 1/2; de là, à Gtinzbourg: poste 1/2; de là, à Elchingen : une poste; de là, à Westerstetten : une poste. J'y couchai. Le lendemain, j'allai à Geislingen ; puis, à Gceppingen; puis, à Plochingen : chacun distant d'une poste. 20 D'où l'on peut aller indifféremment à Stuttgard ou à Kannstadt : j'allai à ce dernier. Je couchai le 24 à Louisbourg. Kannstadt est vis-à-vis de Stuttgard, le Neckar entre deux. Cette petite ville est tout proche de Stuttgard. 25
On avoit voulu persuader au duc de Wurtemberg de bâtir sa résidence entre ses deux villes; ce qui auroit été très commode pour lui et aussi pour ses sujets, qui auroient pu se servir de leurs maisons
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de Stuttgard, sans être obligés d'en bâtir d'autres. Il auroit pu même bâtir sur le Neckar. Mais il fut entêté de Louisbourg, qui est à une poste de
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