‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 96 sur 152 · C. Queue rencontrée par un listeau qui l'élève · texte numérisé non relu

C. Queue rencontrée par un listeau qui l'élève

et dégage le cercle, qui devient libre; mais, dans ce même moment, l'autre cercle, qui étoit libre, devient engagé, parce que le fer est porté précisément au

trou où il doit s'engager. De façon qu'alternativement le fer qui étoit libre s'engage, et celui qui étoit engagé devient libre; et, comme le rouleau tourne toujours, il faut que le reste de la machine, qui est 5 forcé à se mouvoir, change alternativement de direction, et que les pompes y attachées qui se relevoient descendent, et que celles qui descendoient se relèvent.

Le 24, je partis de Hanovre et allai avec milord 10 Waldegrave à Brunswick.

Le roi de Prusse exerce sur ses sujets une tyrannie effroyable. Il ne veut pas que les pères fassent étudier leurs enfants; ce qui va mettre dans ses états une barbarie effroyable. Dans ses tribunaux, il met

i5 des faquins, à qui il donne 200 florins de gage; ce qui fait qu'ils vendent la justice pour vivre. Lorsqu'un enfant a 10 ans, il le fait enrôler : il n'est plus sous la puissance du père dans la maison duquel il est; ce qui fait qu'il exerce toutes sortes d'insolences.

20 Plusieurs pères ont estropié leurs enfants pour les conserver. Il y a tel gentilhomme, qui a un fils unique; il (sic) lui envoyé d'abord un drapeau : c'est la ruine d'une famille, parce qu'il envoyé ses capitaines de toutes parts pour faire (sic) ces grands hommes

25 qui leur coûtent beaucoup, quelquefois 1,000 écus, pièce : le tout, à leurs frais.

Les marchands n'osent plus entrer dans ses états, parce qu'ils sont pillés, insultés, enrôlés par les officiers. Presque tous les gens d'industrie s'en vont,

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même avec perte. Il n'y a plus de florins dans ses états : il les a tous; et, comme ses fermiers sont obligés de payer en florins, ils enlèvent tous ceux de Hanovre et donnent 10 pour ioo de plus en petite monnoye; mais ils n'auront bientôt plus de petite 5 monnoye.

Aussi, lorsqu'il fit marcher des régiments pour faire son armée à Magdebourg, il y a (sic) un tel régiment qu'il fit entourer de paysans, afin qu'il ne désertât personne. Sa puissance va tous les jours 10 tomber d'elle-même. La pauvreté est sur ses états, et le ridicule, sur sa personne. Il commence à boire de l'eau-de-vie. Lors de sa querelle, la Reine se jeta à ses pieds pour le prier de penser auparavant bien à ce qu'il faisoit. Il dit: «Je ne vais seulement que i5 brûler Hanovre. » Elle eut des gardes pendant tout le temps de la querelle. Le Prince royal troqueroit bien sa qualité de prince contre dix bonnes 1,000 livres de rente.

Le prince d'Anhalt est un grenadier comme le 20 Roi. Quand il donne, il dit quelquefois : * Il faut bien que je veuille bien vous récompenser : car vous savez que je n'aime pas à donner. »

Un arpent de terre, qui se vendoit près Magdebourg 5o écus, se vend à présent i5. 25

Le roi de Suède est devenu le plus petit prince de l'Europe, et le plus réduit : c'est le plus petit pouvoir du monde. Le comte de Horn étoit chancelier et républicain. On fit peur à la Reine que, si elle ne remettoit pas l'élection, le duc de Holstein pourroit 3o

succéder. Dès qu'elle descendit du trône, elle demanda l'élection. Les États demandèrent aussi l'extinction du pouvoir arbitraire. Cela fut accordé. On ôta la place de chancelier au comte de Horn, qui se 5 fit nommer maréchal de la Diète, et, se trouvant à la tête de la Noblesse, força le Roi à se raccommoder avec lui. Les Dalécarliens ayant envoyé des députés à la Diète, pour dire qu'ils aimoient mieux un souverain que plusieurs, un roi que les vexations des

10 nobles, on les fit arrêter malgré la sûreté de la Diète, qui veut que chacun soit libre de proposer ce qu'il lui plaît. Mais on dit qu'ils avoient proposé des choses malgré la constitution fondamentale. Le Roi les abandonna et tomba par là dans un plus grand mépris.

i5 La Reine aimoit bourgeoisement le Roi. Comme il estime plus sa Hesse que le royaume de Suède, il n'a jamais voulu entendre parler d'en céder la souveraineté ou la régence au prince Guillaume, son frère. Lorsqu'il l'aura, il pourra en tirer de l'argent

20 pour gagner les sénateurs.

Si la guerre revient, et qu'il vienne un roi plus ferme et plus entreprenant, et qu'une nouvelle génération, qui n'ait jamais vu la souveraineté, n'ait pas eu le temps de se former, la constitution de la

2b Suède changera, et la souveraineté s'établira.

Depuis la perte de la Livonie, il faut que la Suède périsse. Les paysans n'ont pas trop de bled, pas même assez. Ce sont des sapins, qui viennent sur les rochers, que le paysan brûle. Sur ces cendres,

3o on sème, et on recueille. Comme le paysan n'est pas

accoutumé à une récolte sûre, il garde tout ce qu'il a de grain, et n'en vend point. Mais la Livonie donnoit aux Suédois tant de bled qu'ils vouloient, et le Czar s'étoit engagé d'en fournir.

Le Czar n'a point violé les moindres privilèges 5 des seigneurs livoniens. Mais cela viendra. Tout se passe par les tribunaux, sans appel à aucun tribunal moscovite. A (sic) rendu les terres que les Chambres de Réunion et de Réduction avoient fait venir à la Couronne. N'oblige (sic) point les nobles livoniens 10 de servir.

Lorsque le duc de Holstein avoit le Schleswick, il en tiroit deux tiers autant que du reste : le tout valoit 800,000 écus; aujourd'hui, il (sic) n'en a qu'environ 3oo. i5

Le vice -chancelier de l'Empire, Schœnborn, est évêque de Bamberg et de Wùrtzbourg. Comme évêque de Bamberg, il peut entretenir 5, 000 hommes. Il en entretient 12,000 comme évêque de Wùrtzbourg. Sa charge de chancelier lui donne une quarantaine 20 de 1,000 florins, et autant, pour le moins, à l'électeur de Mayence. Lorsque ce Schœnborn étoit chanoine des deux chapitres, pour être éligible aux deux évêchés, il fut pendant un temps où, dans les vingtquatre heures, il étoit obligé d'être présent à un 25 office à Bamberg et [à] un autre à Wùrtzbourg, quoique éloignés de plus de 9 lieues d'Allemagne. Il a, de ses deux évêchés, près de 800,000 écus. Mais il faut (sic) les dépenses de l'entretien du pays; de

façon qu'il ne peut pas porter à Vienne pour vivre, plus de 2 à 3oo,ooo florins. Il est logé comme un roi. Il a une étendue de plus de 3o lieues d'Allemagne de pays de traverses.

5 Le duc de Brunswick a un habile homme pour premier ministre ou président de ses finances : c'est le baron Stein, que j'ai beaucoup connu; c'est un des hommes de l'Allemagne qui en sait mieux le droit public.

io Brunswick est une grande ville. Le Duc la fait actuellement fortifier. Elle est si grande qu'il y a environ quatorze bastions. Il faut, en cas de siège, 1 5,ooo hommes pour la garder. Ces quatorze bastions et les dehors demandent beaucoup de monde.

i5 Nous arrivâmes fort tard. Nous ne pûmes pas voir le Duc le lendemain de notre arrivée, parce que c'étoit un jour de retraite pour lui, et où il faisoit sa communion.

Wolfenbùttel est une petite ville ou une petite 20 forteresse, où le Duc réside ordinairement.

Il y a des placets au roi de Prusse singuliers. Il y

en a eu un par lequel on lui disoit que, s'il vouloit

bien interposer son autorité pour qu'une succession

25 en Portugal fût rendue, on lui donneroit 4 grands

hommes.

Les Princes d'Allemagne. — Il y a quelque temps que quelques uns d'eux mesuroient leur puissance par le nombre de cerfs qu'ils avoient : l'un disoit : « J'ai 5oo cerfs » ; l'autre disoit : « J'en ai 2,000 ».

Le roi de Prusse a tout gâté : il a augmenté ses 5 troupes; il faut bien que les autres princes augmentent aussi les leurs.

Un homme qui avoit servi à faire (sic) des grands hommes ne l'ayant pas voulu faire, le roi de Prusse commença à le recevoir avec froideur. Ce même 10 homme se battit dans une querelle. Il fut condamné par le conseil de guerre à cinq mois de prison; le Roi, de sa propre autorité, modéra la sentence à la mort et lui fit d'abord trancher la tête.

Outre le baron de Stein, président des finances, i5 il y a le baron d'Heu, président des couvents; M. Vitercob, de Holstein, qui s'est attaché au service du duc de Brunswick.

Pufendorf, Histoire de , électeur de

Brandebourg. C'est le Tacite de l'Allemagne. Il dé- 20 mêle fort bien les divers intérêts de la cour de Berlin.

Tout petit prince d'Allemagne veut avoir des grands hommes pour sa garde. Cela changera la taille des hommes en Allemagne.

La plupart des sottises des princes viennent de 25 l'éducation. Le roi de Prusse avoit été laissé par le

comte Dohna, son gouverneur, entre les mains d'un bas-officier, qui ne lui parloit que des détails d'une compagnie et ne lui inspiroit que l'air grenadier. Le duc de Mecklembourg avoit été élevé par une 5 espèce de prêtre luthérien, qui ne lui parloit que du royaume des Abdorites; qu'il étoit maître souverain de la vie et des biens; que ce qu'avoit sa noblesse étoit des usurpations.

C'est une fort bonne place que d'être gouverneur 10 de Hambourg: il y a 12 ou i5,ooo écus de Hambourg d'appointements.

Le landgrave de Hesse peut avoir 2 ou 3 millions de revenu. — Ceci n'est pas bien sûr.

Nous fûmes priés, le 2 3, à dîner chez M. le duc

i5 de Brunswick. Nous fîmes un très grand dîner, où

bien des santés furent bues, surtout celle du roi

d'Angleterre. Pettekum y étoit, qui s'y enivra, dit

bien des sottises, et apporta la santé de l'Empereur,

qui fut fort mal reçue de la compagnie. Ce Pette-

20 kum pensa être un grand homme et jouer un rôle

à la paix; mais ce n'est que le plus petit homme

du monde, méprisé comme de la boue. C'étoit un

maquereau de négociations, dont on se servoit pour

lâcher les mauvais propos que les ministres vouloient

25 se dire les uns aux autres. Le Duc but un peu, et,

sur une sottise, en faveur de la cour imp

que Pettekum lui dit après être sorti de table, il lui dit: «Je m'en f.... » Chacun se retira.

Nous fûmes, ensuite, priés à souper; mais il n'y eut point de grands verres.

Le Duc a soixante-sept à huit ans; mais il paroît plus jeune de vingt. Il est d'une politesse et d'une affabilité surprenante (sic). Il est assez magnifique : 5 il a un service d'or; il fait bâtir un palais, qui ne sera pas laid.

La fortification de Brunswick est très belle, et on y travaille actuellement, et même une partie des subsides que les alliés de Hanovre payent doivent 10 y être employés, afin d'avoir une place qui couvre la Basse-Saxe. Il y a seize bastions, la Ville étant très grande, et il faudroit 16,000 hommes pour la défendre. Mais le Prince compte sur 6,000 hommes de ses troupes, et sur le secours des princes voisins, i5 également intéressés, ou, au moins, sur 10,000 bourgeois. La grande force de cette fortification consiste dans une fausse -braye qui règne tout autour, y en ayant quelquefois deux; de façon qu'un bastion a quelquefois trois flancs. Il y a une petite rivière qui 20 vient du midi au nord; et, du côté du nord, il y a deux batardeaux, qui peuvent arrêter les eaux pour inonder tout le côté du sud. Il n'y a plus que deux bastions du côté du sud à faire, et on les a gardés les derniers à cause qu'on peut inonder ce côté-là. 25

Brunswick est une fort grande ville. Elle étoit autrefois hanséatique, et se défendoit elle-même, et avoit de beaux droits.

Le baron Stein dit que ces fortifications coûtoient

4 millions, et qu'il voudroit qu'il en eût coûté 4 pour les détruire; que cela faisoit que tous les voisins avoient les yeux sur eux, et jetoit le pays dans des guerres nécessaires.

5 Le roi Georges acheta Brème et Verden au roi de Danemark. Les tuiles seules des maisons de ces pays n'ont pas été payées. Ce fut le Czar qui, voulant engager la maison de Hanovre à entrer dans son alliance, engagea le roi de Danemark à faire cette vente, lui 10 persuadant que l'Empire ne consentiroit jamais qu'il les gardât, et qu'il en auroit toujours le prix.

Autrefois les Hollandois tiroient du Danemark jusques à 70,000 bœufs, dont il tiroit, de droit, 1 sequin par bœuf. On persuada au Roi de doubler

i5 son droit. Les Hollandois piqués prirent les bœufs de l'Ost- Frise, plus proches, et qu'il ne croyoient pas si bons. Mais ils s'y sont faits; de façon qu'à présent il n'en sort pas plus de 8 à 9,000. Les Jutlandois ont été obligés de changer leurs bœufs

20 en vaches et de faire du beurre et du fromage; et la quantité a fait tomber le beurre du Holstein, aussi bien que le beurre d'Irlande.

Le système de la France a changé sur le sujet des Catholiques d'Allemagne. Les Protestants ont fait 25 comprendre que l'Empereur devenoit trop fort. On a fait remarquer que le Rhin se dégarnissoit de Protestants; que Rheinfeld, tombé entre les mains d'un petit prince, étoit à présent entre les mains de l'Em-

pereur, qui y avoit actuellement garnison; que la France devoit travailler à la conservation de la religion protestante; que l'article de la paix de Ryswick qui dit que « la religion catholique subsistera es églises où elle a été exercée », et qui a fait perdre 5 tant d'églises aux Protestants, est fatal à la France. C'est Chavigni et le baron Stein qui ont le plus prêché cela. — Depuis un an, l'Empereur a perdu son crédit dans l'Empire.

Pour moi, je crois que cette politique de s'unir 10 avec les princes protestants est une vieille politique, qui n'est plus bonne dans ce temps-ci; que la France n'a et n'aura jamais de plus mortels ennemis que les Protestants: témoin les guerres passées; qu'elle est en état de faire des alliances avec les princes catho- i5 liques, comme avec les princes protestants, toutes les fois qu'il s'agira d'abaisser la Maison d'Autriche; qu'il ne faut pas en revenir aux vieilles maximes du cardinal de Richelieu, parce qu'elles ne sont plus admissibles; que les Protestants d'Allemagne seront 20 toujours joints avec les Anglois et les Hollandois; que c'est un lien de tous les temps que celui de la Religion; que la Maison d'Autriche n'est plus, comme elle étoit, à la tête du monde catholique; que ce qui nous a pensé perdre en France, c'est l'invasion de 25 l'Angleterre par un prince protestant.

La politique de Rome est à présent admirable : c'est de débaucher les cadets des maisons protestantes; et, si elle s'en étoit avisée plus tôt, le parti protestant seroit bien bas. 3o

Les duchés de Zelle et Liinebourg sont comme nos Landes de Bordeaux. Ce qui fait subsister ce pays ce sont les ruches à miel. Les paysans les portent, dans le temps qu'elles doivent produire, dans le pays 5 de Brunswick, où ils les laissent un mois ou six semaines, où elles trouvent des fleurs, qui leur manquent dans le pays de Zelle.

Les Allemands viennent au point où nous sommes venus pour la dépense. Il n'y avoit autrefois qu'un 10 feu dans la maison; à présent, il en faut quatorze ou quinze. Cela rend le bois rare en Allemagne. Cela fait que les forges ne donnent pas, à beaucoup près, tant de profit à Brunswick. On a déjà été obligé d'en abandonner quatre.

1 5 A Ratisbonne, un homme qui (sic) vint saluer Waldegrave : «J'étois, dit-il, le fou de l'empereur Joseph.»

Je ne puis concevoir que les chapitres d'Allemagne

n'élisent quelqu'un de leur corps. Cela confondroit

beaucoup plus les familles des nobles avec celles

20 des princes. Le frère d'un électeur ecclésiastique ne

seroit point méprisé d'un électeur séculier.

Les Protestants n'ont aucun intérêt de ne se pas mésallier : ils n'ont point de chapitres.

J'ai vu le soulier d'un jeune grenadier du roi de 25 Prusse : il a une semelle et demie, de lono-; deux bouts de semelle, de large, par le bout.

Il y a un village en Angleterre où la plupart des habitants sont cordonniers. Celui qui veut être élu membre du Parlement pour ce lieu-là achète tous les souliers qui sont dans la Ville. Ce sont ordinairement des gens qui ont un régiment qui sont élus. 5 Ils donnent ces souliers à leurs soldats. — Je n'ai point ouï dire cela en Angleterre.

J'ai été aujourd'hui, avec milord Waldegrave et M. le baron Stein, à , la maison de campagne du duc de Brunswick, qui est à une lieue de 10 Brunswick. La maison est de bois, assez bien entendue: c'est un assez beau modèle. Mais il y a bien des fautes : le jardin est vilain; les statues qui y sont dedans, très mauvaises; beaucoup d'appartements et de galeries; un grand nombre de tableaux : i5 une trentaine de bons; le reste, qui est sans nombre, du commun. Il y a une grande chambre pleine de cette ancienne fayence qu'on dit avoir été peinte sur les dessins de Raphaël; mais il y a beaucoup de très mauvais dessins. 20

De là, nous avons été à Wolfenbùttel, où il y a un palais, qui est peu de chose. Mais, ce qui est une véritable belle chose, c'est la bibliothèque. C'est un ovale d'une très grande hauteur, formé par une circonférence autour de laquelle, intérieurement et 25 extérieurement, sont les livres. Cet ovale est au milieu d'un carré échancré par les coins. Autour (sic) des murs sont encore des livres.

Dans la bibliothèque, il y a des livres in-folio écrits de la main du grand-père du Duc régnant. 3o

On montre, dans une armoire, la cuillère du docteur Luther, et son goblet, qu'on sait certainement avoir été à lui : moitié de sa circonférence ne peut être

A. Côté intérieur, où sont des livres.

B. Côté extérieur, où sont des livres.

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