‹ Voyages de MontesquieuChapitre 44 sur 91 · I. [En marge :] A revoir · texte numérisé non relu

I. [En marge :] A revoir

FLORENCE 8o3

Alexandre Sévère, encore moins bien : pour faire

ta barbe, ils ont fait grossièrement des trous dans le

visage; ses oreilles sont très grossièrement faites.

Sa mère Mantmée est aussi d'une pauvre sculpture.

5 — Voir Manimée.

Julia Mœsa est sans art : il semble que le trou de ses oreilles entre dans sa cervelle*

Le vieux Gordien a une barbe faite avec aussi peu d'art q\x^ Alexandre Sévère. Celle de Dèce est d'un lo mauvais tour. HerenniuSy encore pis. Volusien est une tête plus que commune. Pour lors, on ne trouve plus d'art, plus d'air de tête^ et on trouve ce droit et cette roideur du gothique.

Enfin, la suite finit à Gallien.

*5 II y a encore quelques statues d'Empereurs qui viennent après la suite. On voit un Constantin entièrement et totalement gothique. Il a un diadème de perles; ce qui convient bien à ce qu'en dit Julien dans ses Césars. On a donné le nom de Gallien à 20 une tête qui est très bonne ; ce qui fait manifestement voir que ce n'est pas un Gallien.

Cela me fait croire que la manière gothique ne vient point des Goths et autres peuples du Nord : ils ne l'introduisirent point, mais ils la confirmèrent, 25 en faisant régner l'ignorance.

II y a apparence qu'à mesure que les Chrétiens se provignèrent, on acheta moins de statues ; de même que Pline dit à Trajan qu'on n'achetoit plus de victimes. Ce nombre innombrable d'ouvriers qui étoit à 3o Rome ne fut plus occupé. Plus d'émulation! Les ouvrie rs ne travaillèrent plus que pour gagner leur

3o4 MONTESQUIEU

vie, et travaillèrent à la hâte. Il n'y eut plus des gens qui eussent une certaine éducation, qui se mêlassent des arts. Le long séjour des Empereurs dans les provinces fit encore tomber cette école de Rome, où le bon goût régnoit plus que pas (sic) dans les pro- ^ vinces » .

On peut surtout juger de l'antiquité d'une statue par les cheveux, la barbe et les oreilles. Les Anciens avoient une industrie singulière à faire ces parties. Les oreilles toujours découvertes attiroient leur lo attention, et ils y donnoient ce tour que nous pouvons si difficilement attraper : comme on le peut voir dans les portraits que les historiens nous ont laissés, comme Suétone.

On le connoît encore bien dans les plis et la finesse i3 des draperies. Les anciens sculpteurs les faisoient nombreux, légers, pour faire paroître le nu. Dans la suite, ils les firent boudinés, grossiers et sans art.

De plus, les Anciens possédoient mieux que nous l'art de donner une certaine mollesse et rondeur aux 30 parties: on ne voyoit rien d'aigu dans les membres des femmes ou des hommes jeunes et vigoureux.

Je dirai, en passant, que le goût d'architecture gothique n'est, non plus que la sculpture, un goût . du pays dont venoient ces peuples, qui certaine- 23 ment ne menèrent point d'ouvriers avec eux. C'est

I . [En marge :] On comprendra ce qui est arrivé à Rome par ce qui est arrivé à Florence, où, depuis Jean de Bologne et Francavilla, la sculpture étoit entièrement tombée (comme il paroît par les ouvrages qu'on voit à Florence, de ce temps-là), jusques à ce que le Grand-Duc envoya Foggini et autres jeunes gens à Rome.

FLORENCE 3o5

le goût de l'ignorance. Lorsqu'on ne connoit pas l$s véritables beautés, on s'imagine d'abord que la mul« tiplicité des ornements donnera de la grâce, et que la beauté augmentera à proportion du nombre des

5 choses qui composeront le tout. Ainsi les gens du peuple assommeroient une jeune mariée sous les ornements, s'ils pouvoient y fournir par la dépense. Ainsi les femmes et les enfants aiment- ils les coli-. fichets. Il n'y a que les beaux génies qui soyent

lo d'abord capables du grand simple.

Ces bustes d'Empereurs et d'Impératrices ont entre eux toutes sortes de statues et de groupes grecs et romains d'une grande beauté.

On voit la différence du goût grec et du goût

■3 romain, les statues grecques étant plus ordinairement nues; ce qui vient de ce que les Grecs représentoient ordinairement leurs Dieux et les représentoient nus >. Car quels habits leur donner? Les Romains représentoient plus souvent leurs magistrats

3o et leurs em^fereurs; ce qui fait qu'ils les habilloient comme ils les voyoient. D'ailleurs les Grecs voyoient sans cesse des hommes nus dans leurs jeux. Mais, dans les commencements de la République, il n'étoit g^ère question de ces jeux, où l'on combattoit nu;

aS ce qui fit un goût différent.

Les statues grecques sont toutes représentées avec de la barbe. Les romaines, non, jusqu'à l'empereur Hadrien, qui, ayant reçu une blessure au visage dans une bataille en Afrique, se laissa croître la barbe

Page 1