RÉFLEXIONS SUR LES HABITANTS DE ROME
Dans le tome XI* des Lettres édifiantes, le père Antoine Sepp écrit au père Guillaume Stinglhaim que les rivières sont nécessaires aux habitations des Indiens : ces peuples, qui vivent de leur chasse, 3 sont sujets à de grandes indigestions, dont le bain seul peut les guérir.
Les anciens Romains faisoient encore usage des vomitifs ' pour mieux manger. Je ne parle point des débauches de Vitellius et de ceux qui lui ressem- :o blèrent ; je parle d'une vie unie et ordinaire.
La vie de Rome étoit extrêmement agitée. La constitution du gouvernement, la multiplicité des devoirs et des affaires, les brigues pour les élections qui exigeoient que Ton connût un nombre infini de i5 gens, et que l'on en fût connu, le demandoient ainsi. Rome est aujourd'hui la ville du monde la plus tranquille. Chez les ambitieux, toute l'agitation est dans l'esprit, et le corps se repose.
Aujourd'hui, de certaines circonstances y font 20 qu'un peuple pauvre met tout ce qu'il peut avoir de bien, dans une pompe extérieure, et sacrifie à sa vanité ses voluptés mêmes. Autrefois, un peuple immense et riche, chez lequel la magnificence ne distinguoit personne, n'employoit guère ses riches- 25 ses que pour ses plaisirs.
L'ambition pour une place suprême que l'on ne peut obtenir que par la vieillesse, par une vie réglée
I . Cicéron, dans une lettre à Âtticus, livre XIII, décrivant la façon dont César vécut chez lui, dit : < *E(AeTixT)v agebat; itaque edit et hibit et àSetb; et jucunde. »
< Qui tnane votnuit, dit Celse, ungi débet; deinde cœnare. »
et de bonnes mœars, inspire aujourd'hui à tous une sobriété générale : chacun défend ses espérances en prenant un soin continuel de sa santé, et Rome est un peuple de convalescents.
Une vie réservée, que la constitution de l'État s rend nécessaire, £ait que l'on ne mange point ensemble. Cela seul fait naître la sobriété: car, dans les festins, la multiplicité de mets irrite l'appétit, et chacun s'exhorte aux excès.
L'estomac s'accoutume à tout le travail qu'on lo veut lui donner. Les athlètes, dont la profession exigeoit qu'ils mangeassent beaucoup, et qui mangeoient tant, en sont une véritable preuve.
On peut objecter contre ce que j'ai dit ci -dessus l'exemple des Turcs, qui se baignent beaucoup et i3 mangent très peu.
Mais ils se lavent plus qu'ils ne se baignent. Le café, qu'ils prennent sans cesse, et la fumée du tabac préviennent la faim. D'ailleurs, ils sont affbiblis par une vie plus paresseuse et un usage continuellement 20 immodéré des femmes.
Aujourd'hui, à Rome, il est absolument nécessaire de dormir après le dîner. Les Anciens ne nous parlent point de ce besoin.
Sur le milieu du jour, on devient incapable d'appli- 25 cation : on est dans l'impuissance de veiller; il semble que les organes tombent les uns sur les autres.
Je me persuade que l'ancien peuple, patiens pulveris atque solis, avoit tout une autre force que celui-ci : l'institution, l'habitude, les mœurs, font 3o aisément vaincre la force du climat.