NumJro «.lu 12 juillet lSo
98 DÉTKACTEUUS El Al'OLOGlSTLS
celle de lâche, de sobre ou de dissolu, de beau ou de hideux, de slupide ou de spirituel.
Quanta moi, je suis bien éloigne d'avoir la manie de calquer servilement mon jugement sur celui des autres, cl je suis convaincu que je trouverais plus d'une femme laide en Géorgie, plus d'une jolie taille àTorno, plus d'un minois agréable chez les Samoyèdes. J'aime encore à me flatter que je rencontrerais plus d'une Circassienne sans cet énorme embonpoint devant lequel les amateurs orientaux s'extasient, et que je pourrais admirer quelques jambes d'Hercule à Saint-Malo, malgré tous les vieux dictons passés en proverbe que les voyageurs ne font que vous ressasser depuis des siècles; et j'avouerai franchement que mon passage à Beaune me fortifie dans cette disposition d'esprit.
Bien différent des jeunes Parisiens mes compatriotes, je cours de ville en ville pour m'instruire, non pour conter fleurette à toutes les belles de la province, sauf à s'en moquer après, selon la coutume si connue des merveilleux de la capitale; pour me former, pour apprendre à penser solidement, non pour m'amuser à critiquer depuis le maire jusqu'à l'allumeur de lanternes, trouver les comédiens détestables et les sermons du curé comiques. Je veux que mes voyages me profitent.
et c'est en observant froidement, en jugeant avec lenteur qu'on peut se dédommager des fatigues de la route; du moins tel est l'avis d'un grand philosophe que j'ai lu dans un petit livre^ et dont je me souviendrai toujours.
Cependant, il faut que je le confesse, Tempirc de la prévention a tant de force qu'hier, en descendant de voiture àBeaune, j'oubliai mes principes et pris la résolution de me confiner dans la chambre de mon auberge en attendant le départ de la diligence. La réputation de cette ville est si bien établie, les nombreuses épigrammes de Piron contre ses habitants si répandues, que, ne pouvant me défendre d'un certain sentiment d'indifférence cl de dégoût pour tout ce que cette commune renferme, je me disais : « On ne s'accorde pas généralement à regarder ce lieu comme la patrie de l'esprit et des beaux-arts. Qu'irais-je voir dans son enceinte? des monumens qui m'attesteraient peut-être le défaut de goût et de science dans ceux qui les ont élevés? Non, ce n'est pas la peine de me mettre en frais de toilette pour rapporter seulement de mes courses de quoi augmenter le volumineux aîia du caustique Alexis; restons en bonnet de nuit, nous v gagnerons du repos. »
Cette résolution prise, je me suis placé machi-
BJBLIOTHECA
loc) Dt; I u Vf. I Kr Rs i.i \ pologistfs
nalcmcnt à la fcn<3trc. Mais, Monsieur, quelle a été ma surprise! Comme les Rcaunois sont changés depuis les quolibets de Fauteur de la Mi'ruomanik! Il y a de l'érudition à Beaunc, Monsieur, il y a de l'érudition ! Il faut que celte ville se soit peuplée de savants, tous membres de TAcadémic des inscriptions! Annoncez cette incroyable nouvelle à Tunivers, ci dites-lui qu'elle se montre même à profusion. Je ne sais quel usage on en fait dans Tintérieur de TAthénce de cette ville; mais ce que je peux vous assurer, c'est qu'elle y brille sur toutes les murailles.
Le premier objet qui s'est offert à mes regards est le nom de Bruius, écrit en gros caractères au coin d'une rue voisine. Le nom du plus féroce des Romains, baptisant un quartier de Beaune, m'a d'abord paru fort plaisant, et je me suis creusé la tête pour deviner quel rapport il y a entre les buveurs du meilleur vin de France et ce pale républicain qui ne s'abreuvait que de Teau du Tibre. Par une erreur historique dans laquelle on ne pourrait tomber qu'ici, me suis-je dit in petto, s'imaginerait-on que l'adversaire des Tarquins ou l'assassin de César sont nés sur les bords de la Bourgeoise, et les Beaunois compteraient-ils ces fiers Romains au nombre de leurs ancêtres? ou plutôt, en exécrant les actions barbares des deux
Brutus, Tauteur de Tinscription aurait-il voulu apprendre à ses concitoyens que c'est dans l'ivresse du vin de Beaune que l'un a égorgé ses enfants et TauU'e son bienfiiiteur, et prétendrait-il corriger ses compatriotes par cet exemple fameux de Tinclination un peu trop vive qu'ils montrent quelquefois pour une liqueur traîtresse? Idée bizarre! lourd anachronisme ! puisqu'à ces époques le premier raisin n'avait pas encore mûri sur les précieux coteaux d'alentour. Ne pouvant enfin assigner une cause raisonnable à cette épitaphe en l'honneur de Brutus, j'ai pris le parti de descendre pour avoir à ce sujet des éclaircissements satisfaisants; mais ma surprise n'a fait que s'accroître dès que j^ai mis le pied dehors.
A vingt pas de mon hôtel, le bon La Fontaine, qui s'est présenté à ma vue, m'a fait bientôt oublier le sanguinaire Romain; et, m'apercevant alors que les Beaunois ont orné leurs places et leurs carrefours par des écriteaux noirs et blancs en l'honneur des plus illustres personnages, j'ai couru la ville et reconnu que l'histoire ancienne et moderne a fourni la brillante nomenclature de ses rues. Vous devez croire, Monsieur, que j'admirai cet étalage de savoir, dont je ne me doutais guère un quart d'heure auparavant; mais, tout en applaudissant au bel usage que les Beaunois ont
I02 DITR ACTKURS ET APOLOGISTF8
tait de leurs connaissances biographiques, je ne pus m'empécher de rire des divers logements qu'ils ont donnés aux hommes célèbres dont ils ont exposé les noms au soleil et à la pluie. L'ingcnicux La Fontaine, par exemple, est assez mal hébergé: car c'est au milieu d'une douzaine d'écuries qu'on le rappelle à la mémoire des hommes. Cependant, quoiqu'il ait fait parler les bétes, à coup sûr il n'a jamais habité avec elles; et ce n'est qu'à Beaune qu'on a osé nicher, après sa mort, entre un porc et un bouc, celui qui de son vivant a fait les délices de la cour la plus polie.
Clélie, Monsieur, l'héroïque Clélie, n'est pas gîtée avec plus de décence. Cette courageuse fille figure assez maussadement dans une impasse que je nommerais tout bonnement un cul-de-sac, si je ne craignais pas d'exciter la colère des matrones romaines au fond de l'Klvsée, et vous conviendrez que ce traitement envers une belle de l'antiquité n'est pas une insigne galanterie. Quant à Bélisaire, il paraît que le maréchal des logis de la troupe illustre a médité longtemps avant de le mettre quelque part; et, voulant rappeler à tous les philosophes beaunois que le sort de ce grand homme est un sujet de profondes réflexions sur les vicissitudes de la fortune, c'est sous le toit d'une espèce de chaumière en ruines qu'il l'a placé.
DES BEAUNOIS I03
Je ne finirais pas si je m'obstinais à vous raconter tous les rapprochements singuliers qui me sont venus à Tcsprit en visitant les rues de cette petite ville. Je terminerai donc par vous apprendre que Lycurgue, le plus sobre des mortels, apparaît fort étrangement entre un traiteur et un cabaretier: leçon au reste pleine de morale, insinuée aux jeunes Beaunois pour qu'ils se souviennent qu'on peut entraîner une grande âme au milieu des écueils sans que pourcela elle devienne susceptible de faiblesse. Je pense néanmoins que les sujets de tentation sont peu dignes du Lacédémonien, et que les Beaunois auraient mieux fait de mettre là un saint Antoine.
Après ce récit sur la manière vraiment extraordinaire dont les érudits de Beaune choisissent des temples aux héros, aux grands, génies et aux personnages renommés dans l'histoire, vous imaginez peut-être que César occupe la rue des Capucins, Lucrèce celle des Cannes, Liicullus et Crassus le chemin qui conduit à l'hôpital, et Ninon de Lenclos lefaubourgde la Madeleine; mais, Monsieur, j'ignore s'il y a jamais eu des capucins et des carmes à Beaune, je n'ai pas vu l'hôpital, et tout ce que je peux vous dire, c'est que Madeleine est toujours en possession de son faubourg gothique. Sachez seulement que, las de mes circuits, je suis
I04 DKTRACTKURS ET APOLOGISTRS
rciiirc chez moi par la rue Je IXTi/Vc', qui, pour le dire en passant, est coupée par une dizaine d'embranchements, ce qui, à mon avis, ne fait guère unité; et n'attendez pas de moi de plus longs détails. Qu'on dise maintenant, Monsieur, que la doctrine n'a pas pénétré jusqu'à Beaune; ma lettre, j'espère, donnera un démenti forme aux méchants qui répéteraient toujours ce qu'on s^est plu à inventer sur cette ville jusqu'à présent. On ne peut faire actuellement un pas sur la Bourgeoise sans faire en même temps un cours d'histoire complet et gratuit. Ah ! c'est vraiment une idée merveilleuse que celle de forcer les passants à s'instruire sans qu'ils s'en doutent.
J'ai donc eu raison, en commençant mon épître, de soutenir qu'il ne faut jamais se laisser prévenir par la bonne ou mauvaise renommée et qu'il faut tout vérifier par soi-même, .\ussi me félicitai-je beaucoup d'avoir mis la tête à la fenêtre de mon auberge; je croirais encore les Beaunois encroûtés par l'ignorance, tandis qu'il n'en est pas un qui, chaque matin, après un tour de ville, ne soit en état de faire la barbe aux Fréret et aux Barthélémy. Je vous salue.
Jean Bon ace,
Parisien de la rue Saint-Nicaise.
DES BE.VUNOIS 103