‹ Voyages en Corse. à l'île d'Elbe, et en Sardaigne;Chapitre 64 sur 129 · CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIV

Fozzano. — ^endette. — Nouvelle route. — Eglise. — r Vue.

Fozzano , village de près de sept cents habitons, foyer de v endette, est divisé én deux partis composés des familles les plus distinguées, ce qui contribue à prolonger le mal. Ces vendette qui remontent à plus de quarante ans , ont ruiné le pays, autrefois un des plus riches de la Corse , et qui pourrait encore le devenir. Peut-être que la nouvelle route d'Ajaccio à Bonifacio par Sartène , depuis si longtemps promise , et décrétée en 1 836 , doit contribuer en passant près de Fozzano à le pacifier et à le relever.

L'aspect de guerre du village était affreux , misérable : les paysans marchaient armés; les maisons étaient crénelées, barricadées et les fenêtres bouchées par de grosses briques rouges. Un quart environ de la population est en inimitié ; les hostilités existent principalement entre les habitans du village di Sotto et di Sopra; ceux des familles en inimitié sont consignés chez eux, et les enfans même ne peuvent aller a l'école, car ils ne seraient

SARTÈNE. 205 point épargnés ; il est vrai que ces gamins rustiques savent très-bien faire le coup de pistolet , et qu'ils ont quelquefois aussi leurs propres vendettè " .

Les femmes ne se portent pas avec moins d'ardeur que les hommes aux vendette. J'ai visité madame Colomba Bartoli qui, malgré là douceur de son nom , fut jadis une véritable amazone, et tirait fort joliment des coups de fusil. Madame Bartoli ; Agée de soixante ans , maïs verte enfcore , propriétaire de champs d'oliviers et de blé et appartenant à l'une des familles qui mènent Un des dèux partis , perdit son unique fils à une rencontre arrivée le trente décembre i833, dans laquelle quatre hommes périrent et un fut blessé. Le jeune homme paraît avoir été l'un des agresseurs , puisque ses adversaires furent acquittés , arrêt que la douleur passionnée de la mère accusait à tort de vénalité : « La justice se vend à Bastia comme tout le reste, » me disait madame Bartoli. Elle a consacré à ce fils regretté , une petite chapelle où elle voulut bien me faire conduire par sa fille Catherine , jeune personne belle, blanche, forte, qui fait aussi bien le coup de fusil que madame sa mère,

1 Le 10 avril 1834, Louis Coli, enfant de 13 ans, blessa à la tète d'un coup de fusil à petit plomb , un enfont trouvé d'Ajacdo , qui était à la fenêtre, et qu'il prit, a-t-on supposé, pour un autre enfant trouvé avec lequel un de ses camarades s'était disputé il y avait quelques jours.

et dont les habits de deuil rappelaient la funeste

rencontre où son frère avait péri.

La vendetta, tant reprochée aux Corsés, n'est qu'un point d'honneur mal entendu qui ne permet pas de rencontrer l'assassin de son père ou de ses proches , car le fond d'un Corse est l'amour de sa famille. La vendetta n'est ni un aveugle besoin de tuer, ni une barbare satisfaction , mais l'accomplissement pénible d'un devoir regardé comme sacre « et presque d'une loi. Ce préjugé de l'enfance des sociétés n'est point nou plus particulier aux Corses ; l'hérédité de la haine et de la vengeance existait chez les anciens Germains , ainsi qu'on le voit dans Tacite ; on la retrouve chez les Francs , parmi les montagnards écossais , et elle fermente encore au cœur de l'Arabe : au lieu d'être sanguinaires et féroces, les Corses ne sont qu'arriérés. Cette fatale coutume s'est prolongée par le déni de justice , au temps des dominations étrangères intéressées à exciter de telles divisions parmi le peuple conquis afin de le mieux asservir. Il règne d'ailleurs dans ces hostilités particulières une sorte de? droit des gens comme de puissance à puissance : on se prévient du jour où elles commenceront, et si la paix se fait, l'on s'embrasse, et cette paix est très-sincère. Il y eut en 1 835 une réconciliation solennelle d'une très-ancienne vendetta ; l'acte fut passé devant no-

SARTÈNE. 205 taire, signe peut-être de décadence , formalité qui eût été inutile dans les vieilles mœurs corses.

Le site riant de Fozzano contraste singulièrement avec les fureurs qui le déchirent. De l'église dont le campanile droit, solide, bâti de belles pierres , atteste l'ancienne prospérité du pa js , la vue est charmante : on domine un fertile vallon planté de vignes , d'oliviers , où serpente la petite rivière de Baracci et que borde la mer.

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