CHAPITRE LXVI
Le vie. — Famille Peretti. — Inconvéniens du port d'armes. — De sa suppression.
Levie , un des plus anciens, un des plus historiques villages de la Corse, est pittoresquement situé sur six petites colline* (poggi), une de moins que celles de Rome. La population s'élève à plus de quatorze cents habitans.
J'eus occasion de visiter à Levie un homme singulièrement intéressant, M. le colonel Hugues Peretti de la Rocca, vieillard de quatre-vingthuit ans , chevalier de Saint-Louis , auteur de gracieuses poésies, et jouissant encore de toutes ses facultés intellectuelles. Honoré des hommes qui de nos jours ont te plus illustré la Corse, M. Peretti reçut une épée de Paoli , un sabre turc de Napoléon à son retour d'Egypte , et la médaille en bronze , portrait et don de M. Pozzo di Borgo. Sa chaumière , véritable musée d'honneur et de gloire , offre un autre litre plus ancien , c'est le diplôme original de noble et de chevalier octroyé i. i4
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en 1 558 , par le duc de Guise , au nom du roi de France , Henri II, à l'un des ancêtres de M. Peretti, le capitaine Napoléon, gentilhomme cot'se qui s'était distingué à la bataille de Rend contre Gharles-Quint , et auquel le roi avait donné l'accolade sur le champ de bataille. Ce Napoléon de Levie, compagnon de Sampiero avait aussi combattu, et chassé de sa patrie, les Génois. La famille Peretti compte jusqu'à six cent trente-six individus , et depuis le brave Napoléon , elle a fourni , tant en France qu'à Gênes , quarante officiers dont dix officiers supérieurs. Une tradition du pays, à la vérité fort incertaine, attribue même à la famille Peretti un membre fameux , digne de celte filiation militaire : c'est le pape Sixte-Quint. Le pâtre de Jlontalte descendrait d'un de ces pâtres proscrits du Niolo où il existait une branche des Peretti , qui furent contraints par la perfidie et la cruauté de Gênes de fuir loin de leur vallée i.
Levie , pays tranquille, solitaire, et qui n'a phw
de vendeUe était troublé, le jour que j'y passai,
' Voyez ci-dessus , chap. xxxvm.
» îl> ch existait encore en §826 , de violentes et d'invétérées , contre lesquelles avait échoué l'intervention administrative; elles furent heureusement apaisées par la prédication d'un digne ecclésiastique, M. l'abbé Filippi.
SARTÈNE. *il par un affreux accident. Un homme avait péri, au sujet «Tua coq échappé de la basse -cour, qu'une femme avait réclamé de sa voisine ; celle-ci prétendait qu'il lui appartenait , mais elie consentit à le rendre sur l'invitation d'un ecclésiastique qui se trouvait là. L'autre voisine , furieuse de cette sorte de restitution, tordit le col au coq et le jeta à la téte de sa rivale en lui disant : « puisque le coq est à toi mange-le. » Les hommes accoururent , et par suite du fatal port d'armes , un très-jeune homme tua son camarade contre lequel il n'avait auparavant aucune inimitié.
Les anciens inconvéniens du port d'armes ont été très-bien signalés par la raison de Limperani, et par la sensibilité naïve et assez pathétique de Filippini qui termine son histoire à l'année i5()i par ce curieux passage : « On ne voit autre chose « dans les montagnes que des troupes d'hommes « portant arquebuse, au nombre de vingt, trente, « et plus. Il n'y a pas un individu, quelque pau- « vre qu'il soit, qui n'ait la sienne de cinq à six « écus , et celui qui n'a pas de quoi acheter une « arme et des munitions , vend sa vigne , ses châ* « taigniers ou toute autre propriété, pour s'en « procurer, comme s'il ne pouvait vivre sans une « arquebuse. Cest un véritable sujet d'étonné- « ment de voir des hommes dont tout le véte-
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« ment ne vaut pas un demi-e'cu , qui n'ont rien a à manger à la maison , et qui se croiraient de's- « honores de n'avoir pas une arquebuse. De là « vient que les terres restent sans culture, que la « pauvreté' produit le brigandage, et qu'il ne se « passe pas de jour qu'on n'entende parler de « quelque homicide. Pour le moindre sujet de « colère , tel qui n'oserait regarder son ennemi « en face , va l'attendre derrière un buisson , et « sans plus de pitié que s'il tirait sur un animal , o le massacre sans péril et sans crainte d'être dé-
« couvert Il n'y a pas jusqu'aux enfans de
« huit et dix ans , qui à peine peuvent porter l'ar- « quebuse, et néanmoins s'exercent toute la jour- « née , de manière qu'ils touchent un but de la « largeur d'un écu. »
La suppression du port d'armes fut réclamée de Gènes en 1 7 1 5 ; les relevés qui furent faits alors dans tous les greffes constatèrent qu'il avait été commis pendant les trente-deux années précédentes, vingt-huit mille sept cent quinze homicides : c'était huit cent quatre-vingt-dix-sept, année moyenne. . .
Le port d'armes est une des calamités qui affligent encore aujourd'hui la Corse ; il entretient là paresse du paysan qui se croit quelque chose lorsqu'il se promène avec son fusil , et dont la sup-
SARTÈNE. 243 pression ou la limitation est une des premières mesures qui rendraient un peu de calme au pays. Si l'état des mœurs , si le danger de vexer, d'humilier une population belliqueuse ne permet point le désarmement complet , le port d'armes au dehors devrait au moins être sévèrement interdit , et chaque habitant ne conserverait ses armes que pour défendre sa maison et son champ.