CHAPITRE LXXIX
Oratoire de la Trinité Vue. — B ois. — Ermite. —
Fêtes.
L'oratoire de la Trinité, à trois milles de Bonifacio et à un mille du port de Paraguano , emplacement présume' de l'antique Palla, mérite d'être visité. L'église élevée sur une légère esplanade à la moitié de la hauteur du mont Capo di fieno , est couronnée par de majestueuses cimes, et l'admirable vue du haut des rochers, près de la croix, embrasse les deux mers.
Deux fontaines de bonne et fraîche eau , dont une fort abondante , sont précieuses sur un point aussi haut et dans ce lieu solitaire.
De robustes et féconds oliviers qui donnent un petit revenu au sanctuaire , s'élancent ça et là , à travers les rochers, et dans un joli bois de beaux chênes verts, une table de granit est entourée de petits blocs de pierre en guise de sièges.'
L'oratoire de la Trinité, entretenu et orné par le zèle des Bonifaciens, a l'un de ces prétendus ermites , le frère Martin , ancien sapeur et gen-
espèce de meule de moulin, de la même e'poque, paraît avoir dû servir de base à cette colonne dont il est voisin. Une autre colonne ébauchée plus informe et plus petite que la première , a quatre mètres soixante centimètres de longueur, et son diamètre inférieur est de soixante-dix centimètres , le diamètre supërieur de cinquante centimètres. À l'île Cavallo , d'autres de'bris nombreux tels que deux têtes e'bauche'es et ronge'es par le temps, annoncent une ancienne exploitation. On voit encore la marque des pieux en fer pour arrêter les colonnes à leur embarcation. L'exploitation paraît avoir eu lieu à peu-près comme on la ferait aujourd'hui, avec des coins, de six à dix pouces plus forts que les nôtres , ét l'on découvre encore quelques-unes des coupures. Du lieu d'embarcation à la carrière , il n'y a que soixante à cent pas. Ces ateliers romains sont parfaitement conserves : à la forge , on aperçoit la trace du charbon antique ; les rainures pour l'abattage des colonnes sont très nettes, et l'on pourrait croire ces chantiers encore occupes par les ouvriers romains qui seraient ailes dîner. On a propose de transporter ces colonnes et de les consacrer à quelque e'difice. Il semble qu'il vaut bien mieux les laisser à leur place , car elles forment la un véritable et rare monument. Ces colonnes tirent de leur imperfec-
BONIFACÏO. 257 tion même , de leur abandon au milieu de ce désert entouré, battu des flots, une sorte de singularité , d'originalité qu'elles n'auraient point si elles provenaient du temple, du palais , de la basilique qu'elles étaient destinées à décorer 1 .
Deux familles de bergers, quelques vaches d'une horrible maigreur étaient les seuls habitans de ces ruines extraordinaires. Près de la hutte assez propre où les femmes des bergers firent bouillir notre broccio , est le point , dit de la Guardta , à l'île Cavallo , d'où l'on jouit d'une très-belle vue de mer, de côtes et de montagnes.
1 le croyais ces chantiers uniques ; depuis j'ai visité , à l'Ile d'Elbe , celui de la plage Secchetto , ( voyez livre II , chap. xi ) et à mon passage par Terra-Nova , l'ancienne Olbia , sur la côte de Sardaigne , j'ai appris qu'il existait à la petite île de Calvi , voisine cl inhabitée, deux autres colonnes de quinze à seize pieds aussi ébauchées par les Romains et restées à leur place. Le vent contraire a seul pu m'empêcher de les visiter. Plus tard , j'ai examiné , près Longonsardo , deux colonnes informes , aussi d'exploitation romaine. (Voy. liv. III.) Un nouveau chantier romain a été récemment découvert dans l'Ile Giglio , vis-à-vis la côte de Toscane. On doit souhaiter que ces divers débris soient observés par quelques uns de nos habiles architectes ou de leurs élèves , véritables juges de tels monumens , auxquels je me félicite de les avoir indiqués. D'autres immenses colonnes ébauchées, de marbre blanc et Yiolet, dit marbre phrygien, employé fréquemment des Romains, ont été aperçues dans l'Asie Mineure par le jeune architecte et voyageur français Texier, si digne d'intérêt par sa science et ses travaux.