Voyages en Orient
Les fidèles amis de feu Monsieur le Curé-doyen de S'MartinàCourtraiont eu des scrupules avant de publier le présent volume. Ils se représentaient les lecteurs nombreux et distingués que ses autres ouvrages, de théologie, de sociologie, d'histoire, de polémique lui avaient attirés et il leur semblait que ce volume plus familier de souvenirs de voyages serait dédaigné par cette clientèle.
Pourquoi ? Parce que, croyaient-ils, la rapidité des notes que l'auteur n'avait pas eu le temps de revoir laisserait au style une apparence inculte et les amateurs de routes tracées au cordeau et de jardins taillés à la Le Nôtre ne se risqueraient pas en pareil fourré. Vains scrupules dictés par une trop attentive affection ! Incontestablement, les pages qui suivent n'ont pas du tout le défaut qu'on reproche à bien des récits de voyage, de sentir trop l'apprêt et de dissimuler, sous des ornements laborieux, la physionomie réelle de l'auteur. Dans leur toilette sommaire, dans leurs ébauches hâtivement crayonnées, la griffe de l'auteur se retrouve à chaque feuillet, non pas comme une signature donnée avec cérémonie, mais comme un paraphe jeté au coin des pages avec une sorte de hautaine indifférence. « Qu'ai-je besoin de signer?» semble dire
l'écrivain. Sa physionomie grave et volontiers narquoise ressort nettement de ces phrases embroussaillées et peut-être y est-elle plus franchement elle-même que dans les pages passées au vernis auxquelles il a donné plus de temps et de peines. Ce livre n'a coûté à réminent ecclésiastique que les peines qu'il a dû prendre pour noter les paysages, les traits de mœurs, les particularités de coutumes dues à la tradition, à l'histoire, à la religion, à mesure qu'il les rencontrait, c'est àdire les peines qu'il a dû prendre pour voyager et il n'a perdu en l'écrivant que le temps qu'il a dû, forcément, consacrer au voyage. Dans ses jours de loisir, comme dans ses jours de plus pressante besogne feu le doyen de Courtrai savait mettre à profit chaque minute de son temps : carpe diem. Pas de temps perdu à bailler, même en vacances.
Dans le coin d'un wagon — si d'aventure il restait un coin — dans la cahotante promiscuité d'une diligence, sous une lampe fuligineuse, et parmi les chocs et les heurts d'une voiture emportée sur les rails, ou bousculée comme un panier à salade dans les ornières d'un chemii de montagnes, M^ De Gryse trouvait le moyen de s'isoler, d'abstraire sa pensée de tout ce qui l'entourait, et de rédiger ce que vous allez lire. Il y a un avantage, croyez-moi, à une rédaction aussi précipitée. Précipitée, elle l'est sans conteste, quand, par exemple, la diligence dévale d'un haut plateau, ou quand l'express regagne le temps perdu en battant des records sur palier. Mais il s'agit de noter les événements du jour, de sauver de l'oubli les observations et remarques faites au cours des quelques heures précédentes. Les tableaux à peindre s'érigent tout frais dans la mémoire ; pas un détail, si minime soit-il, qui disparaisse, pas une circonstance, si compliquée soit-elle, qui ne reparaisse
devant Tesprit en pleine lumière ; pas une impression •qui ne garde sa vivacité ; les comparaisons, les rapprochements inattendus, tels que la vue immédiate des «choses et des gens les suscite en nous, demeurant avec leur originalité, leur inimitable spontanéité, parfois aussi leur irrésistible cocasserie. Quelles réflexions piquantes, graves ou plaisantes, philosophiques ou morales, d'application immédiate ou lointaine, quelles leçons d'art ou d'architecture, de politique, de pédologie, d'éthique et de sociologie, d'ironie aussi, un esprit vaste et compréhensif averti et documenté par de solides études, comme celui de M' De Gryse, ne devait-il pas puiser dans la variété des spectacles, qui chaque jour se passaient sous ses yeux, ce que, tout vivants, tout impressionnants, tout chauds, si j'ose dire, il confiait au papier. Qu'importe en vérité que pareils souvenirs n'aient pu s'aider d'un dictionnaire de synonymes et d'un vocabulaire d'expressions autorisées par l'académie. L'improvisation chez pareil écrivain en pareil sujet ajoute à la jouissance du lecteur. L'imprévu de son ironie et l'étrangeté des termes que dans sa hâte et faute d'en trouver un tout prêt, il prend à une langue étrangère ou emprunte à ses souvenirs d'enfance doublent le plaisir de la lecture. Certes il y a un inconvénient à cette hâte, mais en comparaison de la vivacité et de la multiplicité d'impressions, il est si petit ! La phrase en souffre, et la grammaire même en pâtirait. Comment s'attarder à produire des adjectifs rares, à trier les mots sur le volet, à arrondir mélodieusement une phrase, •quand les images et les idées se pressent au bout de la plume et qu'une note n'est pas plus tôt consignée sur le papier qu'une autre déjà s'empresse d'y venir •demander place. Au jour, au jour ! dit-elle. Qu'importe alors la forme, pourvu que ceci et cela, et encore cela paraisse ! C'est donc en négligé, en pantoufles.
que l'écrivain nous est présenté. Loin de le reprocher à la scrupuleuse amitié de ceux qui ont édité les « Voyages en Orient » de M' De Gryse, je crois que les lecteurs de ce volume leur en sauront très sincèrement gré, d'abord pour les raisons que je viens de dire, puis pour des motifs spéciaux, qui tiennent au talent de l'écrivain q lî' i • VI' le Curé-Doyen de Courtrai. M*^ De Gryse, qu'il écrivît un traité dogmatique, qu'il lançât une brochure polémique, qu'il parût se divertir à des récits de voyages, n'a jamais eu qu'une idée, caressé une seule ambition : celle de faire du bien aux âmes. Il intervenait dans la mêlée pour achever, par un coup décisif, la déroute d'un adversaire ou le triomphe de la Vérité. Le livre tout aussi bien que le sermon était, pour lui, une partie intégrante de son apostolat. Dès lors il ne pouvait lui convenir de s'arrêter aux bagatelles de la porte, ce qu'était pour lui le balancement des phrases. De plus sur tous les sujets qu'il touchait, il était si amplement documenté, si complètement armé, que non seulement il n'avait pas de loisirs à consacrer à l'ornementation d'une phrase, mais que le plus souvent il était satisfait quand il avait exprimé sa pensée d'une façon complète, claire et forte. A ceux qui ont connu un peu intimement M"^ le Doyen de S' Martin à Courtrai, il paraîtra beaucoup plus reconnaissable, beaucoup plus lui-même, ayant déposé tout apparat officiel, disant sa pensée toutentière, nettement, avec l'abondance, la verdeur, la franchise qui caractérisait ses entretiens intimes, alors qu'aucune de ces considérations qui entravent toujours plus ou moins le plus osé des penseurs ne pouvait avoir de prise sur lui.
Certes oui, M"^ De Gryse détestait les déguisements diplomatiques de la pensée, qu'il faut bien de ci, de là, dans la vie, arborer, en vue d'un plus grand bien ;
mais il était incapable de soumettre sa pensée par complaisance, à ces rouleaux impresseurs qui l'allongent et l'amincissent au point qu'elle a perdu sa saveur et son originalité. Nous avons aimé le cher et grand doyen de Courtrai dans cette intransigeance de principes dont il se faisait gloire. Nous aimerons de tout cœur à le retrouver tel dans un livre où, sous le prétexte fourni par le voyage, il soulève tant de graves problèmes et d'autres aussi.
Le « nous » que j'emploie ici, n'a rien de personnel, ai-je besoin de le dire ? 11 comprend tous ceux qui parcourront le livre, et dans les incidents d'un voyageprendront plaisir à retrouver le doyen de Courtrai.
Un Ami.
Table des Gravures
Carte générale du voyage, d'après Cuok Carie de Palestine Carte d'Egypte Portrait de l'auteur