‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 13 sur 196 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Comme nous approchions du petit quai qui venait d'être construit à l'embouchure de la rivière, nous vimes paraître un Européen, M. C., qui s'avança vers nous avec les marques de la plus vive satisfaction. On l'avait établi en cet endroit pour garder les mules et les provisions laissées par les ouvriers, quand la mauvaise saison les avait contraints de suspendre le travail; le poste était solitaire, et à l'ennui d'une telle situation venaient encorese joindre de sérieux périls; les jours de M. C. avaient plus d'une fois été menacés par les Indiens.

Un incident assez comique venait cependant d'inspirer aux indigènes une terreur salutaire. Différents objets avaient disparu de la maisonnette de bois qu’il habitait; jamais il n'avait pu surprendre le voleur, mais certains indices lui faisaient supposer que l’on avait dù s’introduire par l'ouverture de la cheminée. Résolu à en avoir le cœur net, il fit venir secrètement un de ses amis, le plaça en sentinelle près du foyer avec un paquet de poudre; puis il ferma bruyamment la porte et s'éloigna. Au bout de quelques minutes, il revint sur ses pas pour observer ce qui allait se passer. Bientôt un Indien s’approcha furtivement de la maison, déposa sur le sol la couverture qui formait son unique vêtement, et libre de toute entrave, s’élança sur le toit. Déjà il avait disparu dans la cheminée, quand une détonation se fit entendre; le large tuyau vomit un torrent de poussière et de fumée, au milieu duquel M. C. ne tarda pas à distinguer une forme humaine. C'était son voleur. L’ami placé en embuscade avait jeté la poudre sur les cendres fumantes, et le tout, violemment projeté en l'air, était venu frapper l’Indien, qui avait dû remonter plus vite qu’il n'était descendu. Quelle piteuse figure il faisait, grand Dieu! Il poussait des hurlements de douleur et d'effroi; nous craindrions d'alarmer la délicatesse de nos lectrices en décrivant son état, nous tirerons donc un voile discret sur son infortune. Nous nous contenterons d'ajouter que son exemple fut pour les hommes de sa tribu un aver-

Lissement, car il demeura, pendant plusieurs jours, également incapable de s'asseoir et de se coucher.

Les Peaux Rouges que nous rencontrionssemblaienten proie au dénüment le plus complet; ils se pressaient autour de nous quand ils nous voyaient prendre un repas, et disputaient à leurs chiens, avec une avidité qui attestait de longues privations, les débris de notre table, os, couennes de lard, feuilles de thé, croûtes de pain, etc. Nous en employâmes plusieurs en qualité de porteurs; ces hommes avaient une singulière façon de charger les bagages; ils les plaçaient sur leur dos, mais au lieu de les fixer aux épaules, ils les assujettissaient à leur front à l’aide d’une courroie, Commeils ne craignaient pas de prendre de la sorte des fardeaux de cinquante livres et plus, on peut affirmer, sans craindre de leur faire tort, qu'ils doivent avoir la tète passablement dure. Quelques In diens travaillaient aussi à la construction de laroute; c'étaient, me dit-on, d'assez bons ouvriers.

Le chemin que nous suivions traversait une magnifique forêt de cèdres, de sapins, de pins Douglas', dont plusieurs pouvaient rivaliser avec les arbres géants de la Californie. Je mesurai l’un des cèdres; il avait quarante-cinq pieds de circonférence. Le sol était couvert d'une couche de neige si épaisse, que nos mules, lourdement chargées comme elles l'étaient, enfonçaient à mi-jambes, et que plus d’une fois il fallut déblayer le chemin pour leur livrer passage. Malgré le froid, les moustiques nous faisaient déjà beaucoup souffrir. Ils nous attaquaient par m;riadss; j'en tuai un jour d'un seul coup neuf sur le dos de ma main; ils étaient si acharnés que leurs piqüres pénétraient à tra”’ers tous les vêtements, depuis les couvertures de laine jusqu'aux pantalons de velours à côtes ; le cuir seul pouvait protéger contre leurs attaques.

1. L'arbre que l'on appelle cèdre sur ces côtes est le thuya gigantea des bota-

nistes, Le pin Douglas (abies Douglasii), le sapin (abies Bridgei), l’érable (acer

macrophyllum), l'aulne (alnus oregana), le pin blanc, sont également très-communs sur les plages de la Colombie anglaise.

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