CAPITAINE CLERK ROSS 3U
tembre, une forte bise, s'élevant tout à coup, la poussa sur nous et la souda autour de nos navires , dont les coques furent mises à la plus rude épreuve par une épouvantable pression. Du haut des mâts on n'apercevait qu'une seule nappe continue de glaces agglutinées , et les montagnes flottantes qui s'y étaient superposées formaient autour de nous une véritable chaîne.
« Nous fûmes alors pleinement convaincus que les navires étaient arrêtés pour tout l'hiver, et, quelque affreuse que fût cette perspective , elle était de beaucoup préférable à celle d'être entraînés le long de la côte ouest de la baie de Baftin ; car les montagnes de glace échouées sont en si grand nombre sur les bancs qui s'étendent le long de cette côte, qu'il y serait presque impossible à des navires enveloppés dans une banquise d'échapper à une destruction complète.
« Ce fut donc avec plus d'inquiétude que d'espoir que nous vîmes toute la masse de glace dériver vers l'est, avec une vitesse de huit à dix milles par jour. Tout effort de notre part était devenu inutile, car aucune puissance humaine n'aurait pu faire dévier les navires d'un seul pouce; ils étaient ainsi complètement soustraits à notre action, et, fixés au milieu d'un champ de glace de plus de cinquante milles de circonférence, ils étaient entraînés le long de la côte sud du détroit de Lancastre.
« Après avoir dépassé l'entrée de ce détroit, la glace nous emporta plus au sud le long de la côte occidentale de la baie de Baffm, jusque par le travers de la baie de Pond, au sud de laquelle étaient amoncelées des montagnes de glace sans nombre, placées de manière à nous barrer le passage , et nous offrant la triste perspective de voir se réaliser nos plus affreuses prévisions. Mais, au moment où
nous nous y attendions le moins, nous fûmes dégagés presque miraculeusement. L'immense champ de glaçe qui nous enveloppait se rompit en mille pièces, comme par l'effet d'un pouvoir inconnu.
« L'espérance était revenue dans nos cœurs; tout le monde travailla avec énergie, et des remorques furent établies de chaque côté des navires pour leur faire dépasser les grosses masses de glaces. L Investigateur atteignit un espace libre dans la soirée du 14, et le lendemain l'Entreprise le ralHa. Il est impossible de se faire une idée de la sensation que nous éprouvâmes en nous voyant encore une fois libres ; plus d'un cœur reconnaissant adressa ses actions de grâces au Dieu tout-puissant pour cette délivrance inattendue.
« Les approches de'l'hiver nous avaient alors fermé tous les ports à notre portée , et il nous était impossible de pénétrer dans l'ouest, à travers la banquise d'où nous venions de nous dégager; je signalai donc à l'Investigateur mon intention de retourner en Angleterre. »
Au nombre des courageux explorateurs qui se sont immortalisés dans la grande croisade entreprise par la marine anglaise contre « le sombre et mystérieux génie du pôle » , il en est deux que nous ne saurions oublier : l'un est le capitaine Kennedy, l'autre est un jeune officier français, le lieutenant Bellot, qui avait sollicité et obtenu du gouvernement français l'autorisation de prendre part, en qualité de second , à l'expédition dirigée par Kennedy (1851-1852). Tous deux montaient un excellent petit navire , le Prince-Albert , auquel , suivant l'expression de Kennedy, « il ne manquait que la parole. » Doué d'une rare intelligence développée par de fortes études, et animé de cette généreuse ardeur qui fait les héros et les martyrs,
Bellot contribua puissamment aux résultats importants de cette expédition, une des plus brillantes et des plus fructueuses de la dernière période.
Les glaces accumulées dans le détroit de Barrow avaient empêché le Prince-Albert de rejoindre les capitaines Penny et Austin, et l'avaient forcé de s'engager immédiatement dans l'entrée du Régent. Il trouva un bon mouillage pour l'hiver, dans la baie de Batty, sur la côte orientale du North- Somerset, qui devint dès lors le point de départ des recherches de Kennedy et de Bellot. Ces recherches , exécutées avec une hardiesse et une patience admirables , dans un périmètre de près de quatre-vingts myriamètres, ne leur firent découvrir, à la vérité , aucune trace de l'Érèbe ni de la Terreur; mais elles leur révélèrent l'existence d'un canal qui avait échappé, en 1830 et en 1848, aux deux capitaines Ross, et qui unit les eaux de la passe du Régent à celles de l'ouest. Ce canal a conservé le nom de canal Bellot.
Il est à remarquer que les excursions de Kennedy et de Bellot s'effectuèrent au plus fort de l'hiver, c'est-à-dire à cette époque de l'année où, pour les régions arctiques, le soleil demeure constamment caché derrière l'horizon. C'était à travers ces ténèbres glacées que les intrépides voyageurs s'aventuraient sur un sol pétrifié par le froid, dans des régions où rien de vivant n'avait jamais paru avant eux.
« Notre petite troupe, a écrit à ce sujet le capitaine Kennedy, se composait seulement de cinq ou six marins. De légers traîneaux indiens, que des chiens esquimaux aidaient à tirer, portaient les provisions et les bagages...
« A six heures , ordinairement , j'éveillais tout mon monde, et les préparatifs de la marche du jour commen-
çaient aussitôt. D'abord le déjeuner; ensuite venait l'empaquetage de notre literie et de nos ustensiles de cuisine ; puis le chargement des traîneaux, l'attelage des chiens, et enfin le départ. J'ouvrais la marche, et M. Bellot, avec le reste de la troupe , et les quatre traîneaux à la fi'le , suivait exactement ma trace. Après chaque heure écoulée, une halte de cinq minutes était accordée pour reposer les hommes et laisser respirer les chiens. Toutes les fois que le temps le permettait, on observait les chronomètres, pour déterminer la longitude et la latitude... La construction de la hutte de neige et les préparatifs du souper achevaient notre tâche quotidienne, qui rarement était terminée avant dix heures du soir.
« Nous ne tardâmes pas à devenir tous fort experts dans la construction de ces huttes à la mode des Esquimaux, qui furent notre seul abri pendant tant de nuits. Nous les trouvions bien supérieures aux tentes, trop lourdes d'ailleurs pour être transportées par une troupe aussi faible que la nôtre... Quand nous avions terminé notre cloison déneige, et qu'elle était close de toutes parts comme la coquille d'un œuf, la flamme d'une bougie ordinaire ou d'une lampe à esprit-de-vin suffisait pour entretenir à l'intérieur une douce température, et pour chauffer en outre la pinte de thé qui formait la ration de chacun de nous. Nous buvions de ce breuvage chaud soir et matin, et, dans notre situation, il avait pour nous plus de prix que tous les trésors d'Ophir...
« Pendant tant de jours de fatigue, ajoute le narrateur, je n'ai jamais eu qu'à me louer de mon escorte; je l'ai toujours trouvée empressée à me suivre; mais le jeune et noble M. Bellot était le plus actif et le plus vaillant de notre petite bande.
« Je ne puis trouver d'expressions assez vives pour témoi-
gner mon admiration de sa conduite pendant tout le voyage. Par son instruction supérieure, il a constamment assuré la bonne direction de nos opérations, en même temps que, par l'heureuse disposition de son caractère, il a soutenu nos hommes dans leurs travaux les plus difficiles, en partageant avec eux jusqu'à la fatigue du halage des traîneaux. »
A peine échappé aux périls de cette glorieuse expédition et de retour en Angleterre , Bellot offrit de nouveau ses services au capitaine Inglefield, qui reprenait la mer au printemps de 1853, avec le brick le Phénix et le transport le Breadalhaiie. Inglefield comptait rallier l'escadrille des capitaines Belcher et Kellet, qui avaient hiverné dans les glaces, et se proposait de poursuivre avec eux l'exploration du détroit de Welhngton.
Arrivés au mois d'août à l'île Beechey , Inglefield et Bellot n'y trouvèrent qu'un seul navire , l'Etoile du Nord, dont le capitaine, M. Pullen, leur apprit que Belcher, trouvant la mer plus hbre qu'elle n'avait été depuis bien des années, avait pu remonter le canal de Wellington jusque sous le 77° de latitude, où il avait hiverné avec le Pionnier et l'Intrépide. De son côté, Kellet, poussant droit à l'est, avait atteint l'île Melville, où il attendait ses camarades de l'Investigateur et de l'Entreprise, partis en même temps que lui du détroit de Behring.
Le capitaine Inglefield était chargé de remettre à son collègue Belcher d'importantes dépêches de l'amirauté anglaise. Il fallait donc maintenant le rejoindre à travers les glaces, les courants et les tempêtes du détroit de Welhngton. Gomme on devait s'y attendre, le brave Bellot se chargea sans hésiter de cette périlleuse mission. La mort, hélas! ne devait point lui permettre de l'accomplir.
Bellot partit avec quatre matelots, et atteignit, le 18 août.
la limite des glaces. Il lança à l'eau un petit bateau en caoutchouc qu'il avait emporté , et qui ne pouvait être monté que par deux ou trois hommes au plus. Deux matelots s'y embarquèrent munis d'un bout de filin , et, malgré un vent violent et contraire, parvinrent à gagner le rivage. Leurs camarades, restés sur la glace avec le lieutenant, leur firent passer, à l'aide du cordage, toutes les provisions, et cette tâche terminée , ils s'efforçaient de ramener à eux cette frêle embarcation, lorsque tout à coup l'île de glace sur laquelle ils se trouvaient, poussée par une brusque rafale du sud-est, se mit en mouvement et les entraîna au milieu du détroit. Au fort de la tempête déchaînée, le canot, qu'ils avaient réussi à ramener, ne pouvait leur être d'aucune utilité. Qu'allaientils devenir, ainsi isolés, sans abri, sans provisions, sans espoir de secours?
« Notre situation , dit Bellot à ses deux compagnons d'infortune , me semble désespérée , car nous sommes entraînés vers le nord ; mais je connais les devoirs d'un officier, et j'aime mieux, en ce moment, être ici qu'à terre. Mettons notre confiance en Dieu. »
Pour se garantir du froid et du vent, les trois malheureux ne purent rien faire de mieux que de se creuser, avec leurs couteaux, dans un monticule de glace, une sorte de tanière, où ils se blottirent pour passer la nuit.
A huit heures du matin , Bellot quitte ce réduit et s'avance sur l'îlot flottant, afin de reconnaître l'état des choses. La tourmente était au paroxysme de sa fureur. Au bout de quelques minutes, les matelots, ne le voyant pas revenir, l'appellent à plusieurs reprises, mais en vain. Ils s'avancent hors de leur abri , et parcourent le champ de glace : Bellot avait disparu, emporté sans doute par le vent et précipité dans les flots , qui s'étaient refermés à jamais sur lui. Les
matelots ne retrouvèrent que son bâton ferré flottant contre le bord opposé d'une large crevasse, comme pour indiquer la place où le lieutenant avait été englouti !
Plus heureux que lui, les deux survivants, après vingtquatre heures encore passées sur l'îlot fatal, rencontrèrent un glaçon échoué sur un bas-fond. Ils y sautèrent, et passèrent de là sur un autre bloc flottant, assez fort pour les porter, assez petit pour être manœuvré à l'aide du seul aviron qui leur restait. Ce fut avec ce radeau improvisé qu'ils purent enfin regagner le rivage.
Les détails qu'on vient de lire sont la reproduction fidèle du récit de ces deux matelots, échappés comme par miracle à une mort qui semblait inévitable.
Ainsi périt, à l'âge de vingt-sept ans, un homme qui était déjà une des gloires de la marine française. Le colonel Sabine, l'illustre physicien, le compagnon des Ross et des Parry, disait de lui : « En vérité, j'ai rarement rencontré son égal, et jamais son supérieur. »
LadyFrankKn, de son côté, écrivait au sujet de Bellot ces paroles touchantes : « Il n'est plus, ce brave et généreux « jeune homme que j'aimais comme un lils, à qui je dois « tant, qui représentait si noblement l'honneur et la che- « Valérie de la France, et que tous nos marins aimaient « et respectaient comme un frère!... Il est mort comme il « a vécu : en héros chrétien ! »
Mais quoi! les pauvres Esquimaux eux-mêmes, les pêcheurs à demi sauvages de la baie de Pond, éclatèrent en gémissements lorsque le capitaine Inglefield, à son retour, leur apprit la mort du jeune marin français, dont ils avaient appris à aimer la bonté, à admirer le courage : « Pauvre Bellot! pauvre Bellot! » s'écrièrent-ils tout d'une voix en versant des larmes.
Hâtons-nous d'ajouter, à l'honneur éternel de l'Angleterre , que cette grande nation , toujours juste et généreuse envers les hommes qui se dévouent à sa gloire et au bien de l'humanité, a dignement honoré le souvenir de notre illustre et regretté compatriote. Peu après la mort de Bellot, de nombreuses souscriptions furent ouvertes, non seulement en Angleterre même, mais jusque dans l'Inde, pour élever un monument à sa mémoire. Ce monument est un obélisque en granit, qui se dresse sur le quai de l'hôtel royal des Invalides*, à Greenwich. Une plaque de bronze fixée sur le piédestal porte cette inscription :
A l'intrépide BELLOT