UNE VISITE A CHAMBORD
Du château de Beauregard, le 29 août 1837.
Quand on arrive à Chambord en venant de Blois, on a chemine' l'espace de quatre lieues,* moitié dans un pays riant et fertile, celui qui se rapproche le plus du Blaisois, pioitié dans des plaines sablonneuses, humides et malsaines, au milieu desquelles est situé Chambord.
A Chambord, monsieur *, lorsqu'on a dépassé la porte de pierre qui sert de clôture du côté du nord à cet immense domaine, et qu'on se trouve sur cette route raboteuse et sillonnée d'ornières séculaires, le long de cette éternelle avenue au bout de laquelle brillent les toits d'ardoise du château, à ce moment le cœur se serre; un sentiment indéfinissable d'abattement et de tristesse vient interrompre le cours des pensées que le mouvement du voyage avait fait naître. Il semble que vous sortiez du monde pour entrer dans le désert, et que vous fouliez aux pieds une terre désolée et maudite. Plus vous approchez du château et plus cette impression augmente. Une fois entré dans ces vastes cours, le froid de ces vieux murs, la solitude et l'abandon de ce magnifique et royal séjour semblent se communiquer à votre âme; on a un instant d'affreuse angoisse, comme ces jours où Ton va visiter dans leur détresse et leur douleur des malades incurables ou des condamnés sans espoir.
Je veux, monsieur, tâcher de vous faire un récit qui soit le plus pittoresque et le moins politique qu'il me sera possible; aussi ne craignez rien du titre que j'ai donné à cette lettre, et de ces réfiexions par lesquelles je débute. J'ai bien trouvé la politique à Chambord -, vous verrez tout à l'heure
* Cette lettre, ainsi que les suivantes, fut adressée à M. le directeur du Journal des bébats.
sous quelle étrange forme ; mais je n*ai pas été l'y chercher. Si donc je signale l'impression de tristesse douloureuse et poignante qui attend, à Ghambord, tout voyageur doué d'une sensibilité même ordinaire, ce n'est pas que j'aie été seulement frappé de la part que les révolutions politiques ont eue dans le châtiment qui a été infligé à ce noble édifice; — mais c'est qu'à voir cette ruine admirable, morne et silencieuse au miheu des bois, cet immense donjon inhabité, ces cours muettes, ces murailles à jour, étalant aux regards distraits de quelques rares visiteurs des merveilles qui ont eu trois siècles de grandeur, d'élégance, de politesse et de génie pour témoins; à voir l'herbe croître injurieuscment au pied des fières tourelles, la prosaïque pomme de terre gorgée d'eau et de sable dans les fossés, les hirondelles nichées sous les couronnes de l'F royal et entre les griffes des gracieuses salamandres; et tout autour du château la misère, et le teint plombé des fiévreux, et l'aspect découragé de tout ce qui vit et se meut dans le rayon de ces ruines colossales; en un mot, c'est qu'à voir cette scène de désolation, il est impossible, même en restant étranger comme je l'étais aux préoccupations politiques de quelques-uns, de ne pas partager du moins l'émotion mélancolique et l'austère tristesse qu'elle inspire à tout le monde.
Le motif qui détermina François 1" à choisir pour l'emplacement dun si merveilleux palais précisément le point central des déserts incultes et sauvages de la Sologne, ce motif n'est pas connu. On a parlé du voisinage de la belle comtesse de Thoury, que le roi-chevalier aimait éperdument, entre beaucoup d'autres. Je veux plutôt croire à l'influence d'une passion plus durable, sinon plus sérieuse, celle de la chasse, ^ui le décida sans doute à s'établir au milieu de ces bois immenses, enfermés dans une enceinte de huit lieues de tour, et qui, de tout temps, malgré leur aspect maussade, ont été la terre promise et le paradis des chasseurs.
La même incertitude existe relativement à l'auteur du plan d'après lequel tut bâti le château de Chambord. C'est, monsieur, que les architectes ont un grand défaut. Soit modestie, soit confiance dans l'équitable souvenir de la postérité, ils négligent toujours de mettre leurs noms au bas de leurs ouvra-
ges, comme les statuaires et les peintres. Il en résulte que, cinquante ans après leur mort, le nom des plus habiles artistes est oablié, et que la France est couverte de châteaux et de monuments anonymes. Nous savons bien que François 1" encouragea les travaux de construction de Chamburd, et qu'il les paya de son épargne; mais qui en présenta le plan? qui en conçut l'admirable ensemble? qui en dirigea la dil'ticile exécution ? Les antiquaires n'en savent rien, et ils écrivent sur leurs registres, à côté du nom de Chambord, ce glorieux fils de la renaissance : Père inconnu. Cela est odieux ! Les antiquaires devraient bien convenir, une fois pom' toutes, que le château de Chambord n'a pu être bâti que par un des grands maîtres de l'époque, au lieu d'aller chercher le créateur de cette merv*eille dans je ne sais quel coin obscur d'un atelier de pruvince ; et parmi tant de noms illustres, Vignule, le Primatice, il Rosso, Laurent le Picard, Claude de Paris, qui couvraient alors la France de châteaux et de prodiges, les antiquaires en devraient bien choisir un et lui attiibuer Chambord. Je n'aurais pas la confusion de vous répondre, monsieur, si vous me demandez par qui fut construit ce chef-d'œuvre du seizième siècle : « Je n'en sais absolument rien, ni moi ni personne ! »
Je vais essayer toutefois de vous donner une idée de l'impression produite par l'aspect général de cette grande construction; car ne craignez pas que je décrive l'mcroyabie variété de ses détails. Us échappent à toute description, à toute analyse. Il faut les voir. Mais, quand on s'est placé à une centaine de pas, du côté du nord, en vue de la façade principale du château, alors, monsieur, on a l'idée de la plus noble symétrie, de la plus imposante grandeur, et tout ensemble de la plus gracieuse légèreté et de la plus riche élégance qui ait jamais mis à l'épreuve le ciseau des sculpteurs. Le bâtiment est appuyé de ce côté, et sur une ligne d'environ quatre-vingts toises, par quatre grosses tours de soixante pieds de diamètre, ùtoic pointuetsuriiionté d'une lanterne. Un escalier magnitique, percé a jour et à double montée, forme l'axe du chaieau, et se termine eu un déhcieux campauile qui s'éiance, avec une hardiesse infinie et par une seule rampe, jusqu'au belvédère
qui la couronne. Vues à quelque distance, ces arcades à jour, qui permettent aux rayons du soleil de pénétrer au milieu de la masse énorme des bâtiments et de se jouer entre les pierres, d'une blancheur inaltérable; et tout cet amas de flèches, de tourelles, ces cheminées, découpées en fines broderies, qui s'élèvent au-dessus des toits étincelants comme un panache de fête sur le front d'un roi; ces sculptures magiques qui courent le long des croisées, ou se dressent en colonnettes orgueilleuses, ou se courbent mollement sous les arceaux flexibles; en lïn mot, tout cet ensemble monumental ainsi jeté comme une oasis merveilleuse dans l'immense solitude d'une forêt, et se détachant par la grâce de ses formes et le génie capricieux de ses ornements sur le fond monotone et sauvage d'un désert; croyez-moi, monsieur, c'est là un des spectacles les plus imposants, les plus charmants, et, si je l'osais dire avec M. de la Saussaye, le savant historien de Chambord, une des scènes les plus fantastiques qui puissent frapper l'imagination, toucher le cœur et fasciner les yeux !
Vous voyez, monsieur, que je ne vous ai encore parlé que d'une seule façade du château de Chambord; il en a quatre. Je ne vous ai nommé qu'un escalier ; il en a treize, dont deux à jour qui serpentent aux deux angles des principales cours et jusqu'au sommet du bâtiment, dans une cage admirable, ciselée comme les plus beaux ivoires de Dieppe et coiCtée d'une riche coupole. Voilà pour les grands escaliers. 11 y en a une quantité innombrable de plus petits qui circulent, mystérieux et discrets, dans l'épaisseur des murailles, et conduisent aux appartements des dames. U y a quatre cents pièces de toute grandeur, et des cheminées de luxe dans toutes; des galeries, des terrasses suspendues; des plates-formes à perte de vue; plus de huit cents chapiteaux d'une infinie variété de forme et de dessin ; une profusion de salamandres, couchées sous les plafonds, aussi nombreuses que ces nuées de sauterelles qui couvrent quelquefois la campagne; une collection de chiffres sculptés et couronnés, à défrayer une matinée d'historiographe; enfin, et partout, un goût si pur, une originalité si vive, une disposition si savante, un si merveilleux talent d'assouplir la pierre, de la tordre, de la dompter, de la sus-
pendre en arceaux légers ou en degrés massifs le long des spirales tournoyantes; une si incroyable sagacité dans l'art de ménager les issues, de multiplier les points de rapport, de faire pénétrer l'air, la lumière, le mouvement au sein de ce labyrinthe, qu'il faut aussi bien renoncer à le décrire qu'à le peindre. La peinture vous donnera quelques profils, la description épuisera ses nomenclatures. Mais un pareil monument qu'on n'a vu que sur la toile ou dans une savante notice, c^est comme un bon livre dont on n'aurait lu que la table. Ouvrez le livre et lisez-le. Quittez Paris pour quarante-huit heures, monsieur, et allez visiter Chambord !
•D'autant plus que le temps presse, que ces murs se lézardent, que (^s voiites, si légères qu'elles soient, menacent ruine, que ces escaliers bientôt ne vous porteront plus ! Hâtezvous donc* car, dans quelques années peut-être, la prudence obligera de fermer les portes du vieux château; et, une fois fermées, une fois murées par l'inflexible main du temps, hélas ! hélas ! monsieur , quelle est la puissance qui les ouvrira?
Je ne vous ai rien dit des souvenirs qui vivent encore dans cette enceinte historique. N'aurait-il pas fallu vous citer les uns après les auties tous les grands noms qui remplissent nos annales depuis trois siècles? L'hietoire d'un château aussi impnriantque Chambord, c'est Thistoire de plusieurs règnes; c'est la biographie des reines, des favorites, des jeunes seigneurs qui l'ont habité; c'est ie récit des grandes chasses et des grandes amours, c'est-à du'e de la plus insipide chose ou de la plus charmante qui soit au tnonde. L'histoire de Chambord! Imaginez une de ces incommensurables galeries de portraits où plusieurs siècles étalent leurs hommes illustres et leurs femmes célèbres; et vous savez qu'en tout pays le nombre en est considérable. En France, il est sans limites. Écrire l'histoire d'un château royal serait donc une entreprise fort sérieuse, et mieux vaut vous adresser à la hâte, au milieu des distractions d'un voyage, ces souvenirs rapidement recueillis. Mais n'oubliez pas pourtant, si jamais vous visitez Chambord, que la belle comtesse de Thoury vivait en pleine Sologne ; que c'est à Chambord, sur un des vitraux de l'ora-
toire de la reine, que François P% devisant avec sa galante sœur de Navarre, écrivit ces deux vers :
Souvent femme varie; Bien fol est qui s'y fie!
N'oubliez pas non plus Taventure de Brissac surpris chez Diane de Poitiers ; ni Catherine de Médicis qui va consulter nuictament les deux et les étoiles dans le campanile du donjon ; ni Charles IX qui force un cerf à bride abattue, sans meute ni piqueurs; ni Louis XIII qui prend des pincettes pour enlever une lettre cachée sous la collerette de mademoiselle de Hautefort : jii Gaston d'Orléans qui s'amuse à faire deviner à sa fille Tinextricable énigme du grand escalier; ni mademoiselle de Montpensier qui écrit sur une glace, d'une main timide et tremblante, le nom chéri de Lauzun; ni le bon roi Stanislas qui fait combler les fossés du château, en sorte que c'est à lui qu'il faut rapporter, en fin de compte, la plantation des pommes de terre au pied de ces nobles murs; ni le maréchal de Saxe qui mourut à Chambord, après y avoir vécu deux ans entre un régiment de hulans et une troupe de comédiens; ni cette table de pierre de liais sur laquelle il fut embaumé, et qui est aujourd'hui l'unique mobilier du vieux palais. Mais surtout, nionsieur, si vous allez à Chambord, faites-voas montrer la salle où Molière, sur un théâtre improvisé, représenta pour la première fois, devant -Louis XIV, le Bourgpois genlilhonime et Pourceaugnac; car vous aimerez à rencontrer le souvenir de notre grand comique entre tant d'autres dont l'éclat tout royal ne ranime pas ces antiques murailles. La gloire de Molière est comme un doux rayon dans cette nuit, et son nom réjouit ces ruines.
J'aurais fini, monsieur, si Chambord n'était qu'une ruine. Mais la révolution de Juillet lui a rendu, par la politique, une importance qu'il avait depuis longtemps perdue. Voici comment : avant 1830, Chambord attirait bien quelques artistes amoureux des merveilles de la renaissance. Mais partout ailleurs, malgré le patronage royal qui couvrait ses ruines, je le demande, qui songeait à les visiter ? Pour restaurer
Chambord, pour lui rendre l'éclat de ses beaux jours, la foule de ses courtisans, la pompe de ses fêtes,
Mane salutantùm lotis vomit œdibus undam;
en un mot, pour lui donner une seconde fois la vie, il aurait fallu des millions que son jeune propriétaire n'avait pas. Aussi Chambord, devenu bien et dûment l'apanage de M. le duc de Bordeaux, n'en était pas moins condamné à mourir d'abandon, de solitude et d'ennui. Depuis 1830, tout est changé ; le château de François 1" est devenu un lieu de pèleiinage pour un parti, un rendez-vous d'opinions inquiètes et remuantes. Les visiteurs y affluent de tous les points de la France; et, à défaut du langage poli, courtois et chevaleresque des anciens hôtes de Chambord, ses murs parlent aujourd'hui la langue de passions et de rancunes contemporaines ; ses échos, qui ont si longtemps répété des mots d'amour, ne redisent plus que des vœux de haine; ses gracieux lambris sont chargés, chaque jour, d'inscriptions et de devises, expression de regrets, de colères, d'espérances qui ne pardunnent pas aux ruines d'être impartiales et à la pierre d'être muette K
Je l'avoue, monsieur, quoique je ne veuille blesser aucune conviction, et bien que je respecte, autant qu'aucun autre, la tidélité au malheur quand elle est sincère, rien ne me paraît triste comme cet étalage d'opinions et de proscriptions politiques sur des débris qui, tout mutilés qu'ils sont, dureront cependant plus qu'elles. C'est à la fois le témoignage de leur violence et de leur néant ! Je voudrais que tout homme de parti, venu pour inscrire son nom et sa haine sur ces murailles, s'arrêtât confondu d'humilité et de respect devant ces ruines, qui ont vu s'écouler plu-ieurs siècles de passions aussi implacables que les nôtres ! Elles le disaient du 'moins ; et qu'en reste-t-il? El tous ces intrépides de viseurs qui gravent sur la pierre des serments politiques, est-ce seulement le passé qu'ils célèbrent ? est-ce leur avenir qu'ils engagent? Insensés'.
^ Qu'on n'oublie pas que tout ceci était écrit en 1837, et que l'auleur n'y a rien changé.
le vent du siècle a effacé bien d'autres devises, le souffle de rintérèt a emporté bien d'autre s serments !
Rien d'ailleurs de plus médiocre et de plus insignifiant dans la forme que la plupart de ces inscriptions qui couvrent les murs de Chambord. Presque toutes sont injurieuses, sans pourtant que le caractère de récriture et Tincorrection du style trahissent un défaut d'éducation. Quelques-unes ne sont que l'expression d'un regret touchant et d'un dévouement sans amertume et sans fiel ; au point de vue de l'art et de la poétique du genre, ce sont les meilleures. Dans un grand nombre il y a des calembours, des jeux de mots, de bizarres rapprochements de rimes :
Qu'à Chambord Henri Cinq vienne! C'est son séjour, et non Vienne...
Ailleurs la fidélité est sceptique, railleuse; elle s'affiche et craint de s'avouer ; elle se déguise, comme dans ce distique :
Adieu, Chambord ! tes murs auraient besoin d'un mcûtre. La France te l'ôta. Fit-elle bien? Peut-être!...
Mais le caractère le plus curieux de cette polémique improvisée sur les murailles du vieux châieau, c'est que pas une de ces inscriptions n'est sans réponse; pas un des visiteurs de Chambord qui ne se soit donné le plaisir de sculpter sur le mur sa profession de foi politique. Si les uns y viennent en pèlerins affligés et conirits et en se frappant du poing la poitrine, d'autres y arrivent le front haut, l'air triomphant, comme s'fls eussent pris d'assaut Chamhord aussi bien que le Louvre ; et fls écrivent sur la pierre que tel jour, à teUe heure, ils furent vainqueurs!... En sorte, monsieur, que Chambord est aujourd'hui comme une lice ouverte à tous les pai'tis, que ces antiques pieries semblent toutes chaudes de nos passions et tout agitéi^s de nos disputes, que cette solitude se peuple d'évocations lugubres de nos longues discordes ; et je ne songe pas sans effroi à l'horrible bataille qui pourrait ensanglanter ces vastes galeries, si quelque baguette magique venait à réunir un jour dans leur enceinte tous ceux
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qui se provoquent si obstinément depuis sept ans sur la pierre morte d'un château abandonné.
Mais Dieu est grand, monsieur ; et le château de Chambord est de taille à supporter, sans flécliir sous le poids, toutes ces insultes faites par l'impertinence de notre âge à la majesté de ses souvenirs. Vues de près, ces misères révoltent un instant. Mais, à distance, on reçoit, dégagée de tout mélange et de toute souillure politique, Timpression de tant de dignité et de grandeur. Peintre et moraliste, historien ou poète, c'est donc à distance qu'il faut vous placer pour profiter des leçons que Chambord vous donne ; c'est de là qu'il vous domine et vous inspire. Si vous approchez, le géant vous montre les cicatrices honteuses qui sillonnent son flanc ; mais, de loin, voyez comme son pied est ferme, sa taille majestueuse, son front noble, et à quelle hauteur sa tête se perd dans les nues !
LE CHATEAU D'A311iOISt
Tours, le 31 aovU lb37.
Quand on a quitté Blois et parcouru les six effroyables lieues de route ro'yale qui conduisent à la limite du département d'Indre-et-Loire, alors, monsieur S on est en pleine Touraine. On commence à roule;- plus librement sur cette prodigieuse levée qui suit jusqu'à Nantes toutes les sinuosités de la Loire, servant à la fois de route pour pénétrer au sein du pays qu'elle arrose, et de digue contre ses débordements. De ce moment aussi on a pour inséparable compagnon de voyage ce grand fleuve, et pour perspective ces horizons tant vantés, ces coteaux, ces bois, ces fabriques, erfin tout cet
t Le directeur du Journal des Débuts.
immense jardin tant célébré par les commis voyageurs, les romanciers et les poètes.
Il convient donc, avant que je vous parle du château d'Amboise, que je vous dise un mot de la Touraine.
Et d'abord, monsieur, je commence par confesser (un tel aveu demande quelque courage) que je n'aime pas du tout la Loire, et que j'admire médiocrement la Touraine. La Loire est le plus capricieux, le plus perfide, et tour à tour le plus monotone et le plus emporté des fleuves. 11 n'en est pas qui soit plus hostile à ses rives, et qui les ravage par des débordements plus fréquents et plus soudains. 11 n'en est pas non plus qui se traîne plus languissamment, pendant une grande paitie de l'année, sur un lit de sables mouvants dont elle aime à étaler les landes stériles et la désolante nudité. A part quelques bateaux plats qui, poussés par de grandes voiles blanches, remontent péniblement le cours de la Loire, quand il plaît à Dieu, rien de plus moîne, de plus solitaire et de plus abandonné que l'aspect de cette grande rivière pendant ses jours de calme, c'est-à-dire quand elle ne saute pas sur ses rives. Je me figure que les grands courants d'eau cheminent ainsi dans les solitudes de l'Amérique, couvrant de sable de vastes espaces que, là du moins, l'agriculture ne réclame pas, et se livrant sans règle et sans frein à toute l'inquiétude fantasque et désordonnée de leur humeur. Mais au cœur de k France, au sein d'une population si pressée, au milieu de champs qui ne suffisent pas à l'activité des cultivateurs, qu'un pareil fleuve ait trouvé des flatteurs, que la Loire ait ses poètes, comme le Tibre et l'Euphrate, et ses touristes comme le Danube, pardon, monsieur, nais cela prouve simplement que l'imagination a encore chez nous des ressources que Vindustrialisme n'a pas épuisées !
Un jour l'emperem* Napoléon, se rendant à Poitiers, était arrivé sur le bord d'une petite rivière qui coule au pied de celte ville : c'était le Clain. De distance en distance, des poteaux placés sur sa rive portaient une inscription dont l'étrangeté attira les regards de l'auguste voyageur. On y lisait dis tinctement ces mots : Je m'ennuie! — Je m'ennuie! répétait ainsi l'humble rivière à chacun de ses détours, tandis que la
berline impe'riale roulait sur la chaussée retentissante. Arrivé à Poitiers, Napoléon demanda l'explication de cette singularité. C'est une pétition que notre rivière a eu Tidée d'adresser à Votre Majesté, répondit le maire. Elle s'ennuie parce qu'elle n'a rien à faire. Que l'empereur ordonne quelques travaux pour la rendre navigable, et elle reprendra sa bonne humemet sa gaieté. La pétition du Clain fut accueillie par Napoléon; des travaux furent commandés, mais le malheur des temps obligea de les interrompre, et le Clain continue à s'ennuyer.
La Loire est comme le Clain : pendant les trois quarts de l'année, faute de navigation, elle est possédée d'un ennui mortel, et cet ennui se communique à ceux qui voguent sur ses eaux ou qui vont chercher en poste des émotions sur ses rives.
De tous les pays qu'arrose la Loire, la Touraine est incontestablement le plus riche; mais je crains que san admirable fertilité n'ait rendu les imaginations faciles sur les beautés pittoresques qui lui manquent. Ses horizons sont généralement plats ; l'inévitable peuplier de la Loire dessine assez tristement presque toutes les lignes de ses paysages; ses rochers, surmontés de cheminées bizarrement creusées dans la pierre, sont du plus prosaïque aspect; ce sont des tanières où vivent des hommes; mais il n'y a là ni pittoresque ni grandiose, car imaginez, monsieur, des rochers qui payent l'impôt des portes et fenêtres. Je conçois pourtant, lorsque les abricotiers sont en fleur, quand toute la campagne est couverte d'un éblouissant tapis de vej'dure, quand les bourgeons éclatent de tous côtés en masses roses, violettes ou purpurines, quand les arbres fiuitiers paraissent poudrés à blanc, et que la terre sourit au soleil du printemps qui la ranime et la féconde, je conçois l'admiration que peut inspirer la vue de cette fraîche et grasse Touraine, où la main de l'homme n'a pas. laissé la plus petite place au caprice de la nature, où la science de l'agriculteur a tout arrangé, tout prévu dans l'intérêt de son bien-être. Mais dites que le département d'Indre-et-Loire est un pays merveilleusement disposé pour la culture, d'un aspect riant, d'une fertilité fabuleuse : pour du pittoresque, allez-en chercher au milieu des volcans éteints de l'Auvergne, ou sur les côtes de
la Normandie, ou sur la crête des Alpes, ou dans les montagnes sourcilleuses du Dauphiné. On a dit de laTouraine qu'elle était le jardin de la France, elle n'en est que le potager.
Ce qui distingue laTouraine entre toutes nos provinces, ce qui lui donne cet air de noblesse et de grandeur que ses panégyristes admirent en elle, ce qui lui assure cette sorte de prééminence aristocratique sur les autres contrées de notre vieille France, qu'il est impossible de lui refuser, c'est le nombre infini d'antiques châteaux qui couvrent cette terre, autrefois la favorite de nos rois, et où leur munificence a semé pendant plus de quatre siècles les merveilles de l'architecture nationale. La Touraine est un musée de châteaux. C'est là sa gloire et sa beauté; beauté charmante, car rien n'est plus élégant, plus gracieux, que toutes ces nobles fabriques aux toits pointus, aux tourelles élancées, aux riches dentelles, fièrement perchées sur les coteaux ou cachées discrètement dans l'ombre des bois, tantôt dominant le paysage et tantôt encadrées dans des masses de verdure séculaire : Chenonceau élevé sur des arches que caressent les eaux du Cher; le Plessislez-Tours qui n'est plus qu'une paisible et riante métairie; la Roche-Corbon, manoir fé< dal;, dont l'œil inquiet et |)erçant semble surveiller encore toute la contrée; Monbazon, nid de vautours sur un rocher: Marmoutiers, dont un délicieux portail rappelle l'antique splendeur ; Chinon, qui se souvient de Charles Vil et surtout de Rabelais; Chaumont, le joyeux castel, observatoire de la superstitieuse Catherine; Loches, qui tombe en ruines; Amboise, dont une main royale a relevé les débris! Car enfin, monsieur, après tous ces détours, j'arrive au château d'Amboise.
La première impression qui vous frappe quand vous approchez du château d'Amboise, c'est l'élévation prodigieuse de ses murailles, l'énormité des tours dont il est flanqué sur toutes ses faces, les cicatrices dont l'artillerie a sillonné ses flancs indestructibles, et cet air hostile, hautain et dominateur dont il semble regarder toute la contrée. Pourtant, monsieur, le château d'Amboise n'est aujourd'hui rien de plus qu'une maison de plaisance du domaine privé; ses platesformes étalent, au lieu de canons menaçants, des bouquets
de dahlias, de marguerites et d'orangers ; vous trouverez des cuisines dans ses magasins à poudre ; ses meurtrières sont garnies d'élégantes croisées; et le balcon de fer sur lequel furent plantées les têtes de Casteinau et de ses complices, au milieu d'une fête de cour, protège aujourd'hui les appartements du roi qui a signé l'amnistie. Mais cette destination toute pacifique du château d'Amboise ne lui a pas enlevé. Dieu merci! le caractère original de sa construction primitive. Il n'aurait fallu rien moins, pour atteindre ce but vandale, que renverser ses hautes murailles, raser ses tours à "fleur de terre, et jeter Amboise tout entier dans la plaine qu'il aurait comblée de ses débris. Tel qu'il est resté, tel qu'un soin intelligent l'entretient et le restaure, Amboise continue donc à donner l'idée d'une des plus redoutables positions militaires qui puissent arrêter une armée, et je ne suis étonné ni du choix que César, marchant contre les Armoricains, avait fait de cette hauteur pour y loger une garnison romaine {castra stativa), ni de la prédilection que Charles Vil, traqué dans son royaume par les bandes du duc de Bedfort, montra pour un lieu de si sûre protection. Je comprends aussi pourquoi les Guises, menacés par le complot de la Renaudie, s'y retranchèrent avec leur jeune roi, et pourquoi l'artillerie française y jeta deux de ses plus beaux régiments pendant l'invasion de 1815. Du haut de ses murailles, des gens déterminés seraient encore aujourd'hui très-redoutables; autrefois, avec quelques soldats, les possesseurs d'Amboise étaient les maîtres du piiys. La citadelle tenait sous sa serre toute cette belle et timide province, prête à l'étouffer au moindre mouvement, au moindre cri qui eût trahi chez elle une velléité d'indépendance et de révolte. Cet aspect guerrier, qui heureusement n'effraye plus personne, n'en fait pas moins du château d'Amboise une des plus- imposantes décorations de la Touraine. La Touraine sait bien que du haut des remparts d'Amboise elle peut être maîtresse du cours de la Loire pendant huit jours: et cette confiance lui donne je ne sais quel air de reine ou tout au moins de vassale émancipée et triomphante qui relève la monatonie habituelle de sa physionomie et la grâce un peu froide de son sourire éternel. La Touraine doit donc beaucoup
au château d'Amboise, Voyons maintenant ce que le château doit à la Touraine.
Sous le point de vue purement artistique et monumental, Amboise ofïre peu d'intérêt. Si j'en excepte sa chapelle^ dont je parlerai tout à Theure, et cette grosse tour que vous pouvez monter en voiture, et même à six chevaux, jusqu'à une élévation de plus de cent cinquante pieds, ouvrage merveilleux par Tinébranlable puissance de sa construction, et sur lequel la renaissance a jeté, comme des fleurs sur un rocher, de délicieuses arabesques; excepté ces deux chefs-d'œuvre, et peutêtre aussi les bâtiments que Roger-Ducos a fait gratter, et ceux qu'il a détruits au temps où le vieux castel féodal était tombé en sénatorerie pour son malheur, le château d'Amboise n'est imposant que par sa position, son étendue et la masse compacte et toute romaine de la base sur laquelle il repose. En un mot, c'est un château fort et non un musée de sculpture comme Chambord ou Chenonceau.
Mais la supériorité d'Amboise sur les plus magnifiques châteaux de France et même d'Espagne, c'est qu'il jouit de la plus belle vue, peut-être de la seule grande vue pittoresque qui soit en Touraine. Eu effet, quand on a gravi péniblement la rampe escarpée et tortueuse qui conduit, sous d'étroites voûtes, éclairées comme un tableau de Granet, jusque sur la plate-forme du château, et qu'on s'est placé sur l'observatoire de la tour des Minimes, la face au midi, à cet instant, monsieur, on a devant soi et tout autour de soi un des spectacles les plus enchanteurs qui se puissent rêver dans un moment de contemplation et d'extase, au souvenir des incomparables paysages de l'Italie. A droite, en effet, on découvre la pagode de Chanteloup, bizarrement jetée dans l'épaisseur des immenses bois de Montrichard, et, tout au loin, l'horizon à perte de vue; en face, à sept lieues de distance, les tours de Saint-Martin et de Saint-Gatien, se dressant au milieu de la riante capitale de la Touraine ; et la Loire qui, vue de cette élévation, semble avoir changé de couleur et d'aspect, et ne montre plus, au lieu de ses eaux jaunies par la fange de ses rivages, qu'une surface argentée sm- laquelle les rayons du jour étincellent; au-dessous du spectateur, sur un premier
plan chargé d'ombres, la ville, le pont de pierre constmit par ce Hugues d'Amboise qu'a chanté le Tasse, et la vieille geôle de la justice seigneuriale, qui, couchée sur la ville, semble la couver sous l'aile noire de son donjon; à droite de la prison, sous un bouquet de peupliers, Tîle Saint-Jean, autrefois l'île d'Or, où la tradition place une célèbre conférence entre Clovis et Alaric, roi des Wisigoths; au bout de l'horizon, de ce côté, au point d'intersection d'une longue ceinture de coteaux qui couronnent la vallée, la ville de Blois dont l'altière cathédrale forme une des exti'émités du tableau, tandis que l'autre est figurée par les deux clochers qui dominent la plaine fertile où Tours brille et se joue sous le soleil.
Telle est cette vue, ou plutôt telle est une des faces de cet immense panorama qui se déroule à vos yeux, quand vous avez gravi le plateau d'Amboise. Pour l'étendue, il en est peu de comparables à celui-là, et ce n'est pas trop de dire qu'il embrasse un rayon de plus de vingt lieues; pour la variété, il aurait fallu renoncer à le décrire, si on avait eu en même temps la prétention d'en donner une idée suffisamment exacte. En efï'et, rien de mobile et de changeant comme cette scène; elle se resserre, s'étend, s'agrandit, se simplifie, se complique en mille façons diverses, suivant le point où l'on se place. Il y a des vues d'une immobilité désespérante, et qui ressemblent à ces tableaux invariablement attachés à la muraille d'une salle commune, et légués de génération en génération à la piété et à l'indifférence des faïuilles. Mais Ambuise est, permettez-moi ce mot, comme un immense kaléidoscope où les points de vue se combinent à l'infini, et toujours se reproduisent sans se ressembler jamais, suivant le mouvement donné à la machine. Un de ces points de vue les plus délicieux, et je le dois au hasard de ma promenade, est celui qu'otlre la chapelle gotliique, vue de la grosse tour du Midi. 11 y a là, dans un cadre assurément très-étroit, une de ces ravissantes perspectives qui prouvent que la nature et Tart n'ont pas toujours besoin d'espace pour être sublimes dans l'alliance de leur génie, de leuis inspirations et de leurs ouvrages.
La chapelle d'Amboise mériterait, à elle seule, le pèleri-
nage du vieux château. Elle est bâtie sur le roc, hardiment assise en saillie, le dos tourné à la ville, et regardant le donjon royal par une de ces façades souriantes où Tart gothique des bous siècles aimait à étaler ses [)lus charmants caprices, ses plus fines découpures et ses plus riches broderies. La porte est surmontée d'un bas-relief sculpté, dont le sujet est la conversion de saint Hubert. Le moment choisi par l'artiste est celui où ce grand chasseur voit apparaître devant ses yeux le cerf qu'il poursuivait; ce cerf est tranquille, comme s'il n'était pas au milieu d'une meute de chiens aboyants. Il s'avance gravement, la tête haute, le front calme, portant entre ses cornes un Christ flamboyant.
A cet auguste aspect
Les meurtriers, tremblants, sont saisis de respect;
les chiens s'arrêtent haletants et consternés ; saint Hubert tombe à genoux, ses piqueurs se jettent la face contre terre : la conversion est consommée. En 93, voici quel fut le sort de ce pieux bas-relief. On respecta les chiens et les chasseurs, mais on mutila le cerf, dont la mine dévote révolta les adorateurs de la déesse Raison. Le Christ qui se dressait sur sa tête fut scié très-exactement jusqu'à la racine, et c'est à grand'peine si on épargna les cornes de l'animal. Aujourd'hui toutes ces mutilations sont réparées. L'intérieur de la chapelle est du plus beau travail, et le pourtour en est garni de gracieuses colonnettes dont les chapiteaux s'épanouissent en bois de cerf qui se rejoignent en ogives capricieuses. Cette partie du monument portait aussi la trace des honteuses blessures qu'il avait reçues quand il servait de salle de police à la garnison du château; mais elle a été restaurée avec une intelligence très-remarquable des beautés et des défauts de l'art gothique. 11 est permis seulement de trouver un peu singulières quelques-unes de ces restaurations, où le malin génie des artistes s'est peut-être trop égayé aux dépens de la destination réservée à leur ouvrage.
Partout ailleurs, moijsieur, il n'y a pas mot pour rire dans le château d'Amboise. Longtemps habité par des rois de France
(depuis Charles VII jusqu'à François II), de lugubres souvenirs se rattachent à Vhistoire de cette résidence; et si vous en exceptez le séjour qu'y fit quelquefois le bienfaisant duc de Penthièvre et la villépiature peu regrettable de Roger- DucoSj depuis trois siècles ces souvenirs sinistres sont à peu près les seuls habitants du vieux château.
Un jour Charles VIII entrait dans la salle de son jeu de paume (dont, pour le dire en passant, il ne reste aucun vestige); la porte était basse; le jeune roi arrivait en courant, et sa tête heurta contre la pierre. Étourdi du coup, il fit cependant quelques pas, puis il alla tomber dans un coin de la salle. La reine était présente; elle poussa un cri. Charles VIII était mort, mort au même lieu où il était né, mort sous le même toit où s'était tramée dans la solitude, l'ignorance et l'abandon, la jeunesse de ce fils infortuné de Louis XI.
Plus tard, sous le règne de François II, un bien autre deuil couvrit le château d'Amboise. La première conspiration politique venait d'éclater en France, ou, pour mieux dire, elle avait échoué, léguant à tous les conspirateurs à venir une leçon terrible et trop peu comprise. LaRenaudie, le chef des conjurés, s'était fait tuer bravement, dans une escarmouche, en la forêt de Château-Renaud; mais un nombre considérable de prisonniers, et quelques-uns du plus haut rang, étaient tombés aux mains implacables des Guises. Les cachots d'Aniboisc regorgeaient de malheureux qui n'en sortaient plus que pour marcher au supplice, et les tortures se succédaient sans interruption le jour; elles continuaient la nuit. Les uns étaient noyés daris la Loire, les autres pendus aux créneaux des tours, ou décapités sur les remparts. Aucun n'assistait à son jugement, n'obtenait lecture de sa sentence, n'entendait même prononcer son nom avant de recevoir le coup mortel; c'était procédure de muets et justice de brigands. On réservait pour l'apres-dîner l'exécution des principaux complices. Ce choix (l'une pareille heure pour une immolation judiciaire contrariait tous les usages; « mais, dit un chroniqueur de Fépoque, ceux de Guise le faisaient expressément pour donner quelque passe-temps aux daines, qu'ils voyaient s'em^'^yer si longuement en ce lieu. »
Un jour, cependant, la duchesse de Guise, revenant d'une de ces fêtes, entra en sanglotant dans la chambre de la reine mère. La reine lui demanda ce qu'elle avait pour s'attrister et se complaindre de si étrange façon. « J'en ai, répondit-elle, toutes les occasions du monde; car je viens de voir la plus piteuse tragédie et étrange cruauté à Teffusion du sang innocent et des bons sujets du roi, que je ne doute point qu^en bref un grand malheur ne tombe sur notre maison, et que Dieu ne nous extermine du tout pour les cruautés et inhumanités qui s'exercent. » La reine mère essaya de consoler la duchesse, mais le duc de Guise la maltraita.
Castelnau ne s'était rendu au duc de Nemours que sur la promesse faite par le prince et signée : Jacques de Savoie, qu'il n'éprouverait aucun mal. Mais les Lorrains en décidèrent autrement. Un jour, ils arrachent le malheureux baron des mains du roi, et le font traîner devant eux à l'échafaud. (( Vous avez raison, dit le condamné, de pourchasser ma mort. C'est à vous, pour votre tyrannie, que nous en voulions, non au roi ; il n'y a rien qui le touche. C'est sans mentir que nous sommes criminels de lèse-majeslé, si les Guises sont déjà rois! S'en donnent garde ceux qui me survivront! Pour moi la mort et une meilleure vie me tirent de ce danger. »
« Ce spectacle, dit d'Aubigné, étonna le roi, ses frères et toutes les dames de la cour qui, des plates-formes et fenêtres du château, y assistaient. Mais surtout cette compagnie admira Villemongis-Briquemaut, qui, prest à mourir, emplit ses dçux mains du sang de ses compagnons, qu'il jeta en l'air. Puis", les élevant sanglantes, dit : <( Voilà *e sang innocent des )) tiens! 0 grand Dieu! tu le vengeras. ))
Et Villemongis prédisait juste; car n'oubliez pas que François II, Charles IX, Henri III, François de Guise, Henri de Guise étaient là! L'un mort à dix-sept ans, l'autre à vingt-quatre; les trois derniers assassinés !
Tels sont, iiionsieur, les souvenirs qui planent encore sur le château d'Amboise; tel est le voile sanglant qu'il faut écarter pour jouir sans amertume et sans douleur des beautés pittoresques de cet admirable séjour. Roger-Ducos n'a pu effacer ces traditions écrites sur les murailles cicatrisées du
vieux château, comme il a gratté les ornements d'architecture qui décoraient sa façade. Les souvenirs du passé sont restés impitoyablement attachés à ces murs, mais aussi formant un contraste plein de sérieux enseignement avec la mansuétude de nos mœurs d'aujourd'hui, la douceur de nos lois et la magnanimité vraiment royale qui préside aux destinées de la France de Juillet.