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Société des Bibliophiles de Montpellier

7^ VOYAGES ET VOYAGEIRS

et, de ces petits riens journaliers, naïvement racontés, s'échappe l'intérêt, parfois l'émotion, sans qu'il les cherche, sans même qu'il y prenne garde.

« Mon père m'avait acheté un cheval pour faire le voyage. Au moment du départ, il m'enveloppa deux chemises et quelques mouchoirs dans une toile cirée ; il me remit quatre couronnes d'or qu'il eut la précaution de coudre dans mon pourpoint, et trois couronnes en monnaie. Il m'avertit qu'il avait emprunté cet argent, comme aussi celui qui avait servi à payer le cheval. Il me fit cadeau d'un écu valaisan, frappésous le cardinal Mathieu Schinner^; je le rapportai à la maison plusieurs années après. Ma mère me donna aussi une couronne. Enfin mon père me fit les recommandations les plus sévères... Il m'accompagna jusqu'à la chapelle hors des portes ; alors il me tendit la main pour me faire ses adieux, et voulut me dire Félix raie ; mais il fut incapable d'achever le mot paie, il ne put dire que va, et s'éloigna tout ému. »

Jusqu'à Villeneuve-lez-Avignon, le voyage se passe tant bien que mal; mais là, le jeune Félix qui, depuis Bâle, voyageait en compagnie, se trouve seul dans un mauvais gîte. « Il n'y avait que des bateliers avec des larges chausses et des bonnets bleus. Ils m'inspiraient une frayeur terrible, et la peur m'empêcha de fermer l'œil de la nuit. Le

I. Schinner (14701522', dit le Cardinal de 5/on, commandait les Suisses à Marignan.

lendemain, je me levai de grand matin dans un abattement complet, ne connaissant personne et ne voyant autour de moi que des gens rudes et grossiers. Je fus pris d'une si irrésistible envie de retourner chez moi, dans ma patrie, que je m'en allai à l'écurie trouver mon petit cheval, et lui jetai les bras autour du cou en éclatant en sanglots. La pauvre bète, qui se trouvait aussi seule et hennissait plaintivement, semblait partager le chagrin de notre commun abandon. Je me rendis de là sur un rocher qui surplombe le Rhône, et me plongeai dans mes tristes pensées. Je me crus abandonné du monde entier et, dans mon chagrin, je déchirai plusieurs beaux sachets parfumés que j'avais achetés en route pour les envover à mes parents, et j'en semai les débris dans le fleuve. Mais Dieu vint à mon aide. J'entrai dans une église ; c'était un dimanche^ et les sons de l'orgue, unis aux chants, calmèrent un peu ma douleur. Je retournai à l'auberge et, après un triste repas, ne sachant que devenir, je me jetai sur mon lit. » Heureusement un de ses compagnons de route vint le chercher et lui rendit courage.

Vingt jours après son départ de Bâle, Flatter entrait à Montpellier et s'installait chez Laurent Catelan, le plus célèbre apothicaire de la ville. Son logement se composait d'un « petit cabinet d'étude en planches, dans un appartement de l'étage supérieur. Je le décorai de tableaux et mon maître y plaça un fauteuil doré. Au haut de

la maison se trouvait une belle terrasse où l'on montait par un escalier en colimaçon, La vue s'étendait sur toute la ville et jusque sur la mer dont j'entendais le bruit par certains vents. C'est là que j'aimais à étudier. Je cultivais un figuier d'Inde dans un vase. Je prenais mes repas à la pharmacie; le soir Hummel (son camarade) rentrait avec moi, car il partageait mon lit. » Les fenêtres, comme dans toutes les maisons, étaient garnies de papier en guise de vitres ^ et l'hiver on se réchauffait avec

I. An xvT siècle, dans le centre et le nord di l'Europe, les fenêtres des maisons sont généralement vitrées. On emploie pour cet objet des petits carreaux de verre, ou mieux des boudinés ou œils de bœuf, c'est-à-dire les nœuds qui demeurent dans le plat de verre à l'endroit où il a été coulé ; ces boudinés sont maintenues par des plombs. Erasme citait tout à l'heure les maisons anglaises éclairées par des carreaux de verre, vitreis tesselis pellucidœ ; Montaigne observe qu'en Lorraine, en Suisse et en Allemagne, la plupart des maisons sont vitrées. De même à Paris : les Aresta amorum (éd. 1546 1 parlent d'un « galant qui jette une grosse pierre contre les verrières di la fenêtre, tellem:nt qu'il en abat deux ou trois losenges. » Dans Noël du Fail, il est question d'une chambra dont « les verrières estoient bouchées et fermées claustralement » {Eutrapel, XVII; ; ailleurs, il parle des « grosses mouches qui grondent, enfermées entre deux châssis et la verrière yMusique d'Eutrapel . » Dans les maisons d'une certaine importance, les verrières sont décorées d'armoiries ou d'ornements.

Le vovageur Coryat décrit très exactement la façon des fenêtres françaises « qui ont à l'intérieur des feuilles de bois (volets) réunies ensemble par des petits verrous de fer, lesquels étant tirés et les feuilles ouvertes, le plein air entre très agréablement par la partie inférieure de la fenêtre où

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du romarin « qui donne une belle flamme et répand une bonne odeur. »

Flatter s'était mis au travail dès son arrivée. Indépendamment de son apprentissage à la pharmacie de Catelan, il suivait à l'Académie deux ou trois cours le matin et autant le soir, ce qui ne l'empêchait pas de prendre part aux bals, aux mascarades et aux divertissements ; car on menait joyeuse vie à Montpellier en temps de carnaval. Tantôt « les jeunes gens parcouraient la ville en portant attachés à leur cou des sacs pleins d'oranges et des corbeilles en guise de boucliers ; arrivés à la place Notre-Dame, ils se lançaient leurs oranges les uns aux autres, et toute la place était bientôt jonchée de débris. » Tantôt les amoureux don-

il n'y a point de verre ; la partie supérieure, ordinairement fermée, est vitrée ou îreillissée. »

A la place du verre, on employait aussi des châssis garnis de toile enduite de cire pour la rendre plus transparente, et décorée souvent de peintures. Lors de l'entrée d'Elisabeth d'Autriche en iSyi, les fenêtres de l'évêché sont ornées de « châssis de line toile blanche, painctz de grotesques de couleur, et cirez de cire blanche. »

Dans le midi, les fenêtres sont garnies de papier blanc, comme Flatter l'observe à Montpellier. En Italie, Montaigne nous dira tout à l'heure que les fenêtres sont d'ordinaire à air libre, sans autre clôture qu'un contrevent de bois. « Presque par toute l'Italie, écrit Misson en 1698, ils ne sçavent ce que c'est que des vitres, et leurs châssis ne sont garnis que de toiles ou de papier toujours déchiré ; de sorte qu'il faut inventer tous les soirs des machines pour se mettre un peu à l'abri. »

naient des aubades à leurs maîtresses, et Flatter était souvent de la partie, car il jouait fort bien du luth, et ses voisines, « la femme et la cousine d'un docteur en droit, venaient, pour l'entendre, s'asseoir sur leur terrasse avec leur ouvrage à l'aiguille. » L'aubade commençait à minuit. D'abord des roulements de tambour « afin de réveiller les habitants de la rue ; » puis les trompettes, puis les fifres^ puis les violes, enfin un trio de luths. Le concert durait une heure et demie, après quoi on conduisait les exécutants « dans une pâtisserie où on les traitait magnifiquement ^ »

Au bal, après souper, on dansait jusqu'au matin le branle, la gaillai^de, la volte, la tiî^e-chaîjie, etc. '-. L'orchestre se composait des cymbales^ du

1, Pontanus, qui visita iMontpelIier en 1606 Itinerariuvi Galliœ Narbonensis) célèbre les plasirs de Montpellier, ses bals, ses danses et ses jolies femmes très galamment décolletées :

Omnibus eximium formae decus, omnibus altum Crine caput, duplicique exstructum lunula, et ingens Mundus, et undantes diducta veste papillae.

2. Branle, danse où les danseuses se tiennent par la main, en rond ou autrement ; il y avait le branle simple, \q branle gay, les branles de Bourgogne et de Champagne qui terminaient en général la soirée.

Gaillarde.

Si tu danses, ne crouleras Le cropion aucunement Et gaillardes ne danseras.

'Superjluité des habits des dames a Paris, 1 545''. Volte. La volte, danse à trois temps, où le cavalier fait tourner plusieurs fois sa danseuse, et termine en l'aidant

tambourin et du fifre, — le même musicien jouant des trois instruments à la fois^ — du hautbois, de la viole et de la guitare. Platter s'en donne à cœur joie : un soir, il danse tout botté et éperonné, s'embarrasse dans la robe de sa danseuse et tombe « en brisant en mille pièces des tablettes qu'il avait sur la poitrine. » Une autre fois, chez Catelan, lors des fiançailles de sa fille, il ébauche un petit roman : « 11 y avait là Jeanne de Sos, fille du médecin Pierre de Sos, jeune personne d'une rare amabilité, qui se montra si charmante avec moi à la danse et en conversation que j'en perdis presque la tête. Elle était d'une beauté angélique. » Et le sensible étudiant ajoute ce détail qui a son prix : « Un jour, je m'en souviens, elle mangea tant de châtaignes qu'il fallut lui donner un lavement. » L'idylle en reste là, et c'est vraiment dommage. Mais considérez, je vous prie, « l'angélique »

à faire une sorte di bond en l'air. Thoinot Arbeau, qui décrit en i588} cette danse, ajoute : « après avoir tournoyé par tant de cadences qu'il vous plaira, vvous} restituerés la demoiselle en sa place où elle sentira, quelle bonne contenance qu'elle fasse, son cerveau ébranlé, plein de vertiges et tournoiement de teste ; vous n'en aurez peut-être pas moins. Je vous laisse à considérer si c'est chose bienséante à une jeune fille de faire de grands pas et ouvertures de jambes, et si en ceste volte, l'honneur et la santé n'y sont point hazardez et intéressez. »

« La volte, la courante, la fissay^e, que les sorciers ont amenés d'Italie en France, outre les mouvemens insolens et impudiques, ont cela de mialheurs qu'une infinité d'advortemens en ad viennent. » (Bouchet, les Sérées .

créature, qui passionne les jeunes étudiants et se donne des indigestions de châtaignes; elle est bien de son temps, et l'anémie, la névrose, les airs penchés ne sont point son affaire. Dites, si vous voulez, qu'elle sent encore son moyen-âge, qu'elle est à peine dégrossie ; traitez-là de matérielle, de sans-gêne et de mal élevée ; mais quoi! elle aime à rire et fait tourner toutes les têtes : c'est l'image même de la Renaissance.

Donc Flatter a des succès dans le monde, et cela n'a rien pour nous surprendre : ses examens brillants à l'Académie le font déjà remarquer, il est jeune, il a bonne mine et, pour tout dire, il ne déteste pas certaines toilettes conquérantes. Son père lui ayant envoyé « deux belles peaux teintes en vert, j'en fis faire, nous dit-il, un beau vêtement brodé de soie verte, dans lequel je me pavanais dans les bals, en excitant l'admiration des gentilshommes, car les chausses en peau étaient alors inconnues dans le pays. Le tailleur me les avait faites un peu justes, prétextant qu'il n'avait pas assez de cuir ; mais je finis par découvrir qu'il m'en avait volé un bon morceau pour faire un sac à sa femme... A la Pentecôte, je mis des chausses neuves de couleur rouge. Elles étaient collantes, avec des crevés doublés de tatfetas et des plissés si bas que je m'asseyais presque sur les fronces. Je pouvais à peine me baisser, tant elles étaient serrées. » Pour les chaussures, Flatter avait passé un marché avec son cordonnier,

un boiteux, « on l'appelait Vulcain. Il devait tous les dimanches me fournir une paire de souliers neufs^ à raison de trois francs par an ; il reprenait les vieux. Nous ne portions que des souliers à semelles minces, et je n'en ai jamais eu de doubles. En temps de pluie^ ou en hiver, on met des mules par-dessus les escarpins. »

Le carême venu, adieu les fêtes, les jolies danseuses, les mascarades et les aubades. « La viande et les œufs sont interdits sous peine de mort; » mais le jeune luthérien ne s'en inquiète guère. Les camarades lui avaient appris la manière de « fondre du beurre sur une feuille de papier tenue au-dessus de la braise, pour faire cuire la viande ». Quant aux œufs, il en « brûlait la coquille à la flamme de sa chandelle » pour les faire disparaître; une servante s'en aperçut et le dénonça à sa maîtresse « qui en fut fort courroucée, sans toutefois pousser la chose plus loin. »

D'ailleurs on vivait petitement chez maître Catelan : à midi, une soupe et des légumes ; à souper, de la salade et un petit rôti, « les restes ne donnent d'indigestion à personne. » Les jours où l'étudiant veut se régaler, il s'esquive pour aller déjeûner « aux Trois-Rois, avec une mesure d'excellent muscat, et un morceau de viande, du porc par exemple, parce que l'on n'en mangeait pas chez son maître, et un peu de bonne moutarde. »

Ainsi va le journal d'un bout à l'autre, rempli de détails familiers, racontant la vie quotidienne de

l'étudiant, ses examens, ses succès, les leçons de ses professeurs^ les séances publiques de dissection, « où se trouvent beaucoup de personnes et jusqu'à des demoiselles ; » les expéditions nocturnes au cimetière, où lui et quelques camarades vont, au péril de leur vie, déterrer des cadavres pour en faire en cachette l'autopsie chez un ami commun. Aujourd'hui, il assiste à une exécution capitale : on brûle sans pitié des hérétiques, on mutile des criminels avant de couper leurs corps en morceaux pour les pendre par quartiers, aux arbres et aux gibets hors la ville. Demain, il va faire une excursion aux environs, où bien il analysera une longue lettrede son père« de cinq feuilles in-octavo reliées en forme de livre », où le vieux Flatter donne à son fils des nouvelles du pays et lui parle de Madeleine, sa fiancée, qui l'attend, car il doit l'épouser dès qu'il aura le bonnet de docteur. La correspondance est très régulière entre le père et le fils ; les lettres sont portées tantôt par des étudiants ou par des marchands qui vont et qui viennent, tantôt par un exprès, le jardinier Antoine qui met vingt-six jours à faire le trajet à pied de Montpellier à Bâle, aller et retour.

En i556, Platter est reçu bachelier en médecine, L'heure du retour a sonné; il faut partir, quoi qu'en dise certaine « demoiselle en pantalon de soie jaune tricotée, qu'il rencontre au bal, et qui lui demande pourquoi il veut absolument retourner dans son pays et quitter les demoiselles de

France. » Il part « le cœur serré et les larmes aux yeux à la pensée de ne plus jamais revoir Montpellier, cette ville aimée. »

Le retour a lieu par Montauban, Bordeaux, Poitiers, Paris où Platter séjourne cinq semaines, Dijon, Besançon et Bâle. « Quand nous arrivâmes à Bâle et que je découvris les deux tours de la cathédrale que je n'avais pas vues depuis tant d'années, toutes mes peines furent oubliées. Je déchargeai contre la porte d'un jardin les deux balles de non pistolet, et j'entrai en ville par la porte de Spalen. Jean, notre valet, m'accompagna jusqu'à le. Chasse, la maison de mon père. Je sonnai ; personne à la maison. C'était un dimanche après midi; la servante était au prêche, mon père à la campagne, et ma mère en visite chez des voisines. Mais bientôt elle accourut tout essouflée, et me serra dans ses bras en fondant en larmes. Je la trouvai pâle et vieillie; elle portait, comme c'était la mode, un tablier vert à bavette montante et des souliers blancs. » Voilà un petit instantané du xxi^ siècle que je recommande au lecteur. Cependant le père arrive à son tour, puis les amis. les voisins; on trouve F'élix grandi, — il avait vingt-et-un ans et « la tête entière de plus qu'à son départ; » — chacun lui souhaite la bienvenue et toute la rue est en fête. « Je sus plus tard que la servante de Dorly Becherer, la sage-femme, pour être la première à l'annoncer à ma future, avait couru si vite et crié si fort en entrant dans

la maison, que Madeleine en avait été toute saisie. iMes anciens camarades, informés de mon arrivée, s'étaient empressés de venir me voir. Nous dinâmes ensemble, après quoi je les accompagnai à la Coiiroîine. Madeleine me vit passer dans la rue^ encore revêtu de ma cape espagnole, et s'enfuit. » Cette jolie scène, avec son mot de la fin si naïf et si inattendu, méritait bien d'être reproduite d'un bout à l'autre. Les échappées sur la Renaissance intime sont des plus rares, et celle-ci forme un petit tableau de genre, le Retow an pays, d'un charme pénétrant et d'une saveur exquise.

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