PROCÉDÉS DU POÈTE AVEC LE MUSICIEN
J'aimerais qu'une ou deux personnes choisies fussent auprès du poète et du musicien lorsqu'ils travail-
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leront à faire les vers que doit recevoir la musique. Souvent l'on s'obstine à vouloir trouver mieux que ce qui est bien; un homme de goût décide en ce cas et empêche la chaleur de se ralentir. D'ailleurs, le musicien prévenu sur ses tableaux, leur ayant déjà supposé des paroles, indécis sur celles que lui présente le poète, se rend à l'avis d'un tiers qui aplanit tout et fait avancer le travail. Le musicien se gardera bien d'exiger que chaque note porte une syllabe; il ne doit conserver en entier que les traits de chant heureux ; du reste, toutes les parties qui composent sa partition instrumentale serviront tour à tour pour former son chant. Si le poète trouve un vers heureux, c'est au musicien de l'employer avec quelques sacrifices pour la mélodie. De quelque manière qu'il travaille et qu'il fasse au poète plus ou moins de sacrifices, je le défie de rendre sa musique mauvaise, puisque d'avance elle est excellente et qu'il ne doit point déranger l'ensemble de la partition ; il peut même dessiner son chant avant de travailler avec le poète ; pourvu qu'il soit simple et d'une belle mélodie, la poésie trouvera mille ressources pour exprimer ses accents.
Alors chaque morceau de musique aura une couleur différente ; ils auront une unité parfaite et serviront tous dans les concerts.
Les morceaux mutilés de notre musique dramatique sont tels parce que, le poète n'ayant rien destiné particulièrement au chant mesuré, le musicien saisit deux ou trois vers qui lui conviennent ; mais bientôt il est arrêté et forcé de recourir au récit, parce que le sens des paroles l'exige. Que l'on ne croie pas que cette manière soit l'unique ni même la meilleure ; elle est, il est vrai, exempte de lenteur; mais combien de fois ne voudrait-on pas entendre la suite d'un air interrompu, si le chant en est heureux?
Je ne parle pas de la peine qu'aura le poète en faisant les paroles sur la musique ; il en aura sans doute ; mais à ne considérer que l'art poétique en lui-même, que perdrons-nous dans le style? Quelques airs ou
duos, qui seront peut-être écrits avec moins d'élégance ; mais quant aux trios, quatuors, chœurs, etc., que sont le plus souvent les paroles de tels morceaux? Des mots enfilés qui ne valent pas la peine qu'ils donnent au musicien. Laissez-lui donc former son tableau d'après la situation; des paroles si communes viendront aisément se ranger sous sa musique.
Un tel travail, ne dut-il pas réussir, doit être essayé ; mais il réussira, et au delà de ce qu'on imagine. Je n'en ferai pas l'essai, et je ne le conseille à aucun compositeur de musique vocale ; s'ils sont d'aussi bonne foi que moi, ils diront qu'une symphonie leur coûte souvent plus de peine que la scène la plus difficile ; j'indique aux compositeurs de musique instrumentale le moyen de nous égaler et de nous surpasser peut-être dans l'art dramatique l.
Aucun ouvrage ne m'a coûté moins de peine que la musique d 'Andromaque : trente jours ont suffi pour faire et écrire la partition. Il est vrai que, contre mon habitude, je composais le soir, et j'écrivais le lendemain matin. L'auteur des paroles, Vitra, ne me quitta pas un instant2. Toujours entraîné par la beauté et la rapidité de l'action, cet ouvrage fut fait d'un seul jet ; il pèche peut-être par trop de chaleur, même en musique, et je conseille à ceux qui le feront exécuter de n'en pas presser les mouvements.
C'est, je crois, la première fois qu'on a eu l'idée
1. La première édition de cet écrit fut publiée en 1789. Ce que je viens de dire sur la manière de composer la musique, en prenant pour base principale la partie instrumentale, n'a-t-il pas été pris trop à la lettre par plusieurs compositeurs ? Il est vrai qu'ils font leur musique sur les paroles déjà faites ; mais si cette musique est une espèce de symphonie de Haydn; si la partie du chant est moins obligée que celle de l'alto, est-ce ià ce que j'avais indiqué? Non : un chant pris à volonté dans toute une partition peut et doit être un chant aimable; mais il faut, comme je l'ai dit, qu'il soit fait avant les paroles. (G.)
2. Qu'on ne croie pas que Pitra ait eu la moindre prétention en faisant ce poème; il ne touchait aux vers du divin Racine qu'avec respect, et parce que la musique exigeait des coupures. L'envie qu'il avait de me voir essayer mes forces sur un sujet tragique lui fit entreprendre cet ouvrage, qu'il m'apporta comme un canevas ù être exécuté par un poète. Mais n'en connaissant aucun qui dût se charger d'une si terrible tâche, il fut forcé par moi d'en courir les risques. (G.)
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d'adopter les mêmes instruments pour accompagner partout le récitatif d'un rôle qu'on veut distinguer. Lorsque Andromaque récite, elle est presque toujours accompagnée de trois flûtes traversières qui forment harmonie.
Plus j'eus de facilité à traiter ce genre, plus je me persuadai qu'il n'y avait qu'une manière de le faire. J'en fus convaincu lorsque, après avoir travaillé sur un très bon poème, intitulé Electre, que je n'ai pas encore offert à l'Opéra i, quoique l'ouvrage soit achevé, je sentis que l'harmonie seule pouvait donner des couleurs différentes aux mêmes accents tragiques.
Ce travail ne peut contenter que le musicien qui n'a pas reçu de la nature des chants assez variés pour se prêter à tous les tons de la déclamation.
La tragédie à' Andromaque eut, à deux reprises, environ vingt-cinq représentations, qui furent interrompues par l'incendie delà salle du Palais-Royal 2.