PROMENADES EN GONDOLE
On ne s'étonne |)lus, comme autrefois, que les gondoles soient invariablement vêtues de drap noir étoile de elous d'or. C'était la couleur de la République, c'est la couleur de la République défunte.
Les morts seuls ont le privilège de se faire conduire au cimetière dans des gondoles rouges, couleur dedeuil de la République, — couleur de sang. — C'est le dernier voyage. On ne se dispute jamais les gondoles rouges.
La Malibran n'aimait pas le noir, car, pour elle, le noir était un pressentiment de la tombe. Elle osa un jour lancer une gondole grise devant la Piazetta. Ce fut toute une révolution. La pauvre Malibran fut sifflée pour la première fois de sa vie.
Rien n'est doux à l'esprit paresseux comme un voyage sans but dans ce dédale qui s'appelle Venise. Le fil d'Ariane, c'est le gondolier. On se laisse bercer indolemment, en proie aux rêveries les plus étranges. On dirait qu'on voyage outre tombe, dans un pays habité par les âmes. A peine si l'on est réveillé à chaque coin de rue par le cri musical du gondolier : — Castellani — Nicolotti. — Caron n'était pas plus silencieux dans son voyage achéronesque.
Quand vous serez en gondole, n'oubliez pas la pro-
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menado à Cliio};i;ia, où bat encoro !e cœur vénitien, où plus d'un membre du conseil des Dix allait incognito oublier son tribunal dans les joies amoureuses, où Titien allait cbercber ses figures réalistes, où Léopold Robert groupait sa scène des pécheurs, où Goldoni recueillait des saillies pour ses Gare CJiioz-x-otlc. N'oubliez pas l'Ile Saint-Lazare, où Byron allait étudier avec les Arméniens. Le couvent des laborieux méchitaristes est peut-être la plus digne de toutes les institutions monasti(|ues. Les réformistes contemporains doivent à leurs idées un voyage à l'île Saint- Lazare. ïls n'y trouveront pas, comme dans les communautés religieuses clair-semées en Europe, la stérile renonciation au monde, à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Les Arméniens vivent de la vie, avec le ciel pour horizon, dans l'étude qui élève l'âme inquiète et qui console le cœur vaincu.
l.F.S RACCHANAI.ES UU LIHO
Je suis arrivé un soir au Lido sans y songer. Mon gondolier avait donné un rendez-vous galant : il fallait que j'y allasse. C'était le jour des Bacchanales. Tous
les mois les Vénitiens saluent la nouvelle lune au Lido par des danses grotesques, des tarentelles échevelées, invraisemblables, impossibles, au son d'une musique en délire où le violon et le fil're luttent de sons aigus. On boit beaucoup, on crie beaucoup, on s'agite beaucoup. Le bal de l'Opéra, que dis-je! la descente de la Courtille est moins folle et moins rugissante. Tout le peuple est là, qui secoue ses haillons et sa gaieté. Quand les filles sont tombées sans souffle sur l'Iierbe arrosée de vin, les hommes dansent ensemble jusqu'à ce qu'ils tombent à leur tour- 11 ne s'est pas encore trouvé de peintre pour consacrer ces Bacchanales par le caractère de l'art. 0 charmants amoureux de Giorgione et d'Arioste! reconnaîtrez-vous le Lido à ce tableau que j'ose à peine esquisser, vous qui alliez rrver au bord des vagues bleues de cette île poétique 1
Le Lido, aujourd'hui, n'est guère ({ue la barrière Mont-Parnasse de Venise. Seulement le ciel y est plus beau et la mer y répand sa solennité.
Les Vénitiens appellent cela deshacchanrdes, comme ils appellent l'escalier du palais ducal l'escalier des Géants. 0 les merveilleux amplificateurs! lisseraient dans l'Olympe au banquet des dieux qu'ils ne seraient pas plus olympiens.
Beaucoup de leurs palais sont d'humbles maisons bourgeoises de province. Leur escalier des Géants, un vrai géant ne le verrait pas en passant; leur pont des Soupirs n'a qu'une arche. Les Bacchanales du Lido sont des fêtes pastorales où on ne boit pas une goutte de viri. Si vous cherchez la maison du Titien, vous trouverez le mur d'un jardin dans un petit cul-de-.sac ap-
LE FACCIIINO r./i5
pelé le Détroit de GallipoU! Pourtant il y a dans toutes ces ruines des lionimes et des choses je ne sais quoi de fastueux et de grandiose qui explique bien cette épitaphe d'un patricien de Venise, ([ui exprime le noble regret d'avoir été contraint d'échanger son titre contre celui de grand-duc de Toscane*.
Il n'est pas jusqu'aux Facchini qui ne parlent de leur origine antédiluvienne et de leurs travaux d'Hercule.
Les touristes vous ont mis en garde contre les Faccliini. C'est un préjugé barbare que de médire des Facchini, en les peignant comme des ogres et des Darbe-Bleue. Le Facchino est un gai compagnon qui vit du soleil tant qu'il peut (on le met cà et là en prison pour ses vertus), qui rançonne de fort bonne grâce et qui donne du ragoût au voyage. Supprimez le Facchino, l'Italie n'a plus le même accent : le Facchino vous égayé, vous irrite, vous donne du montant. On a vu des philanthropes anglais et des progressistes français donner des coups de bâton aux Facchini, parce que CCS pauvres diables les voulaient servir avec trop de zèle. Après tout, pourquoi tant de colère pour quelques bajocci de plus ou de moins ! Le Facchino a tout au plus les miettes de la table du voyageur en Italie. Quand on professe la philanthropie à Londres et le progrès à Paris, on doit honorer l'humanité qui souffre à Venise ou à Uome. C'est surtout dans les États du pape que j'ai rencontre le Facchino primitif. Comme j'arri-
■ Ou sait q>iH les iiatriciens de Venise ni; voulaient pas se charger ^\o liUi's, — comme les belles Vénitiennes ne voulaient pas se charger de diamants.
vais à Ferrare devant le palais de madame Lucrèce, j'étornuai — sans doute d'admiration. — Un Facchino habillé en dandy se précipita à ma rencontre et me dit un Dieu vous bénisse! de l'air le plus gracieux; après quoi, comme j'allais le saluer avec reconnaissance, il me tendit la main et me demanda un paolo (onze sous). 11 s'était incliné, il avait parlé, il fallait bien payer. Je payai de bonne grâce, en lui demandant son tarif. Les États du pape sont peuplés d'honnêtes gens tout aussi occupés ; il faudra bien du génie à Pie IX pour métamorphoser ses mendiants en hommes.
Mon gondolier me conseilla d'aller me divertir un peu au spectacle des Bacchanales pendant qu'il irait dans l'ancien cimetière des Juifs, où il était galamment attendu. Je suivis une guirlande fanée de jeunes folles, qui couraient en dansant, appelant à elles une troupe de galants enluminés, qui tournaient en rond autour de trois ou quatre bouteilles d'osier, que chacun saisissait à son tour et portait à ses lèvres sans avoir le droit de s'arrêter. Les pauvres délaissées avaient beau appeler : les galants n'avaient plus de baisers que pour la bouteille. Cependant elles étaient belles par la jeunesse et la gaieté. Yéronèso et Yarotari auraient enivré leurs yeux aux tableaux rayonnants de leurs chevelures dorées ruisselant sur leurs épaules de marbre.
Quel luxe de vie et de volupté ! il ne leur manquait qu'une couronne de pampres. Elles étaient vêtues de quelques haillons prétentieux; elles portaient au cou et aux doigts des verroteries de Murano ; mais elles étaient surtout vêtues de leur jeunesse et parées de leurs folies.
LA I\IARCI1ANDE D'IIU|ITRES 5i5
Tout à coui) files l'urenl disjiersées par un v(''iilal)lc oiiragon, c'ost-à-diro par un grou[)e de danseurs (jui s'ahaltirent sur elles comme sur une proie toute fraîche. (Jetaient les Uoniains sauvages se précipitant, (•(innne aux jours du combat, sur la vertu elïarée des Sa bines.
LA .MAllKliSSl:: DL LOULl HYIIO.N
Il y a\ait ce soir-h';, au Lido, dans un cercle de cabarets improvisés, deux à trois mille Vénitiens ([ui étaient venus pour être acteurs ou spectateurs aux Baccbanales.
C'était une peuplade très-animi'e et très-pittoresque. L'ile était assiégée de barcarols du côté de Venise ; du côté de la pleine mer, le rivage était couvert de baigneurs. Je m'étais arrêté non loin de San Micbeli, cette forteresse qui semble taillée en plein roc, devant une niarcliande d'huîtres. Je voulais savoir pour la première fois si les huîtres de l'Adriatique ont la saveur des huîtres d'Ostende. Les huîtres étaient excellentes. La marchande exposait les débris d'une beauté grave, altiére, expressive; elle avait conservé tout l'éclat de ses beaux yeux.
Comme je mangeais mes huîtres, le comte de F**', que j'avais rencontré au palais Barbarigo, vint s'arrêter devant moi.
— Est-ce qu'elle vous a dit son histoire? me demanda-t-il.
— Son histoire! La destinée s'est donc amusée avec une marchande d'huîtres?
— Elle a été pendant six semaines la maîtresse du plus grand poète du monde.
— La maîtresse de Byron !
Elle avait entendu ce nom magique.
— Lord Byron, dit-elle avec un sourire mélancolique et une voix dolente.
— Voyons, lui dit le comte de F**', racontez-nous cela en deux mots. Nous mangerons des huîtres tant que durera votre récit.
Elle se fit un peu prier.
— C'est de la folie, murmura-t-elle en levant les yeux au ciel comme pour y lire ce beau roman de sa vie depuis longtemps oublié.
(( C'était ici, il y a longtemps; j'étais à danser comme celles qui dansent là-bas; il se promenait à cheval sur le rivage; il vint jusqu'au milieu des Bacchanales. J'étais la plus folle, il me trouva la plus jolie.
<( — Donnez-moi cette belle lille, dit-il à celui qui dansait avec moi, donnez-la-moi, vous verrez comme je vais la faire valser à cheval !
« Mon danseur me saisit et me jeta dans les bras du cavalier, qui me pressa sur son cœur et éperonna son cheval Ah! quelle danse désordonnée! J'avais si peur de tomber, que je n'avais pas peur pour ma vertu. Je
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me blottissais sur mon cavalier comme la biche sous la ramée pendant l'orage.
« C'était la première fois que je me sentais à cheval; je me croyais sur une vague à l'heure du llux. \ chaque seconde, je tremblais de m'abîmer dans la mer. Je vous le dis : un vrai conte de fées !
« Le soir était venu, la nuit tombait sur nous, j'entendais les chants joyeux des Bacchanales à travers le galop du cheval et le mugissement des vagues. Je descendis de cheval pour entrer dans une gondole toute de velours et de soie. Ah! quel voyage! — Mais vous ne mangez plus, messieurs"? »
En effet, nous dévorions ce roman qu'elle nous racontait en dialecte vénitien, avec des images pompeuses, comme si Byron parlait par sa bouche.
Elle continua ainsi :
« Nous abordâmes au palais Mocenigo. J'étais heureuse, effrayée, éperdue. Un palais, un grand seigneur, des laquais, quand ma mère m'attendait près du Rialto pour souper dans notre chenil ; ma mère, une marchande de poissons ! Ces laquais ouvraient des yeux grands comme les arcades du palais ducal; je n'osais passer devant eux; mais lui, qui m'aimait déjà, me soutint ;i son bras et me conduisit dans sa chambre.
(f Dès qu'il eut fermé la porte, il me donna un cachemire turc et m'ordonna de jeter ma robe par la fenêtre; il m'attendait pour souper, il ne voulait pas que ina pauvre robe fût du festin.
« J'étais fort en peine. J'avais un lambeau de mantille, que je laissai tomber ;'i mes pieds. Je dégrafai ma ceinture, tout en m'éloignant dans l'ombre des rideaux.
J'étais décidée à ne pas aller plus loin; mais il parut s'impatienter, et je laissai tomber ma ceinture sur le tapis. — liàtez-vous, me dit-il, je vous attends pour souper. Jamais je n'en aurais fini s'il ne m'eût aidée un peu. Et comme il y allait !
« Le lendemain, il m'avertit qu'une gondole m'attendait à la porto du palais pour me conduire chez ma mère. — Je ne veux pas m'en aller, lui dis-je. Il pria, il ordonna: je fus inébranlable. — Est-ce que j'oserais jamais, lui disais-je, me montrer au soleil du liialto? ma mère me battrait; mais ce n'est pas ma mère que je crains, c'est le soleil. — Eh bien, me dit-il en m'embrassant, vous partirez ce soir quand le soleil sera coucbé. — Jamais! m'écriai-je avec exaltation.
(( Nous passâmes la journée gaiement et tristement. Que voulez-vous! il s'amusait et s'ennuyait avec mui. Je ne savais que lui dire, sinon que je l'aimais et voudrais mourir pour lui — Allons, messieurs ! encore quelques huîtres.
« Le soirvenu, il me prit doucement la main.— Adieu, me dit-il en m' entraînant, le soleil est couché! adieu! nous nous reverrons bientôt !
<( Je ne savais plus résister, je me laissai conduire comme un enfant. Quand nous fîimes sur le péristyle, il me fit signe de descendre dans sa gondole; le gondolier m'attendait, rame en main. — Adieu! dis-je d'un air décidé. 11 voulait m'offrir la main, mais déjà je m'étais élancée dans le canaL..
En vérité, messieurs, vous n'aimez pas les huîtres i
'( Vous comprenez bien que je ne restai [:as longtemps dans l'eau. Ce fut lui qui me sauva. Quand je ré-