CHAPITRE XII
NATION CAQUETIOS.
De la populeuse et. beMe proyince des Caquetios, de. la grandeur de leurs villages, du nombre des habitants,, de leurs inclinations guerriéo^s , de leur haute taille et de la beauté de leurs fçmmes. — Les chrétiens traversant le pays y trouvent peu d'amitié et de bonne volonté. — 11% sont enfin obligés de- tuer un caciqii^ pour éviter une sédition. — Un grand nombre d'Indiens sont massacrés ou fait prisonniers, et les antres ont bien' de la peine à sauver ce qu'ils possèdent.
Le lendemain, qui était le i*' mars, nous i^eprîmes notre marche à travers une vallée,
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située entre deux montagnes, habitées à l'occident par les Cyparicotes et à l'orient par les Hytotes(i). Mais les Caquetios sont véritablement les maîtres de la vallée, qui a environ quatre milles de large. Ils font partie de la nation de Variquecemeto, cependant ils ne sont pas leurs amis. C'est pourquoi il y a entre ce dernier endroit une journée et demie de chemin entièrement désert et sans aucune habitation, quoique l'on rencontre sur la route des ruines d'édifices , qui prouvent qu'autrefois il y avait des villages qui ont été détruits et brûlés. Ceux de Variquecemeto ne voulurent donc pas me donner de guides, car ils sont environnés d'ennemis de tous côtés , et ils craignaient , n'étant pas en force , de ne pas pouvoir revenir chez eux en sûreté. Mais nous avions d'autant ifiioins besoin d'eux, que nous conduisions avec nous des
(i) Castallaoos ( Elegia a la muer te de Hieronimo de Orial )» parle des Itotes qu'il place sur rOrëiioque ; mais je n'ai pu trouver qu'il soit fait mention nulle part des Cyparicote».
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interprètes qui saviaient la langue des Caquetios, et, pour ne pas se tromper de route, il s'agissait seulement de rester dans ta vallée.
Après avoir campé, la première nuit , près d'un ruisseau, nous continuâmes notre mar* efae le lendemain matin, et bieiitôt nous rencontrâmes environ cent cinquante Indiens des deux sexes , qui allaient tranquillement travailler aux champs. Nous nous en emparâmes pour les mener avec nous à leur village. Mais en approchant nous vîmes les habitants sortir en armes.. II» avaient été avertis par un Indien , qui de loin avait aperçu les cavaliers. Croyant que nous venions pour les attaquer, après avoir fait prisonniers ceux qui allaient aux champs , ils se rangèrent en bataille, au nombre d'environ sept mille ^ se tenant tout prêts à titrer sur nous. Je leur dis pourquoi j'avais emmené leurs compatriotes, les assurant en même temps que mes intentions étaient
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pacifiques, et je leur rendis leurs prisonniers. Mais ce ne £ut qu'avec bien de la peine qu'ils se laissèrent persuader et se décidèrent à ne pas tirer sur nous. Un engagement eût été fatal aux deux partis ; car d'un côté nous étions dans une plaine où nous pou vions facilement nous servir de nos che-r vaux; et de l'autre ils étaient dispersés, de sorte qu'ils nous enveloppaient. Ils finirent cependant par se laisser persuader, et retournèrent à leur village , où nous les suivîmes pour nous y établir. J'envoyai au cacique quelques présents, qui le gagnèrent en tière-^ ment. Nous allâmes le même soir jusqu'à an autre village, situé un mille plus loin , et dont les habitants ne nous résistèrent pas , car j'avais eu soin de leur faire annoncer d'avance notre arrivée et nos intentions, et dans ce but j'avais amené avec moi le cacique du dernier village.
Nous eûmes occasion d'observer pendant tout ce voyage la grandeur des villages de
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cette nation , ainsi que la force de la population, et ses habitudes guerrières et farouches : je crois qu'il leur serait facile de rassembler en un jour jusqu'à vingt mille guerriers.
Quoique les habitants de tous ces villages soient de la même nation, ils ne sont pas sous la domination d'un même maître.
Ils sont si nombreux , et leurs habitar tions si rapprochées, qu'ils pourraient résister à un grand nombre de chrétiens , ou du moins leur donner bien du mal. Il n'en est pas de même des autres habitants de la vallée où nous nous trouvions :
ils ne sont pas tous alliés ; mais ils forment des petites confédérations de deux, trois ou quatre villages, aussi ne sont-ils pas à beaucoup près aussi redoutables que ceux de la province de Variquecemeto. Je suppose pourtant que, s'ils se voyaient attaqués, ils ne manqueraient pas de se réunir pour pouvoir résister. Leurs villages sont quelquefois longs d'un demi-mille, et n'ont qu'une seule
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rue, ou deux au plus , et la même maison est souvent habitée par cinq , six ou même huit familles. Ces Indiens sont forts et bien proportionnés , et leurs femmes sont très-belles. C'est pourquoi ils appellent cette vallée Vararida, ou la vallée des dames. L'usage des.
flèches empoisonnées n'y est pas connu, leurs armes sont les mêmes que celles de la province de Coro. Nous traversâmes successivement trois villages , qui appartenaient à la même confédération, il y en a peut-être davantage, mais non pas sur notre route. Les habitants nous re.çurent assez mal, comptant sans doute sur. leur nombre , et quoiqu'ils soient fort riches ils ne nous firent aucuns présents, et même dans plusieurs villages , ils prétendirent nous faire payer les vivres qu'ils nous fournissaient, mais nous ne voulûmes pas y consentir.
Le 3 mars , étant arrivés à un village dont les habitants sont les ennemis des premiers,, nous eûmes quelque peine à leur faire entendre
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raison , et nous fûmes même forcés de leur livrer un petit combat; cependant ils finirent par nous permettre de nous y établir.
Je pris la résolution de ne pas aller plus loin ce jour-là , car j*avais un violent accès de fièvre , et je pouvais à peine me tenir k cheval ; mais ils s'efforcèrent de nous persuader de continuer notre route jusqu'à un autre village de leurs alliés, où ils offrirent de nous conduire, aimant mieux sans doute voir tomber la grêle chez leurs voisins que chez eux. Ne voulant pas les surcharger malgré eux et risquer de rompre l'alliance que nous venions de contracter , je finis par y consentir , d'autant plus que leur village n'était pas dans un endroit d'où l'on pouvait facilement découvrir les environs, cirqonstance pourtant nécessaire* Je m'y décidai pour cotlper court , ce que je ' n'ai pas fait souvent dans cette relation , que l'on trouvera peut-être trop longue , et qtii pourra bien finir par ennuyer le lecteur.
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Après avoir traversé ces villages alliés, nous arrivâmes sur le territoire d'une autre confédération , qui est la dernière de^ la nation des Caquetios, et avec laquelle nous prcKîédâmes selon notre habitude.
Nous parvînmes près d'^un village, vers sept heures du matin , c'est le moment où ils ont l'habitude de faire leur premier repas. Nous en profitâmes pour les surprendre , et ils furent si efirayés de notre arrivée , que chacun s'enfuit dans sa maison et s'y barricada. Je leur fis dire qu'ils n'avaient rien à craindre s'ils voulaient venir nous trouver, que sinon je brûlerais le village , ce qui les détermina à ouvrir leurs makons, et je m'établis dans celle dont la situation me parut la plus avantageuse , avec l'intention de rester un jour dans l'endroit, et d'obtenir un libre passage par tous les villages de la confédération , en faisant alliance avec leur cacique.
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Mais les chrétiens à pied et à cheval que j'avais placés en sentinelle de différents cô^ tés, vinrent bientôt m'avertir que les femmes et les enfants s'échappaient les uns après les autres du village, ce qui ne présageait rien de bon , car c'est leur usage quand ils veulent foire la guerre ou qu'ils ont de mau^ vaises intentions. Je fis donc venir le cacique ; et après lui avoir reproché la fuite des femmes et des enfants, j'ordonnai d'amener les Indiens que j'avais faits prisonniers à Curahamara ou dans d'autres endroits, et que je conduisais enchaînés avec moi, lui disant que c'était pour la même cause que je les avais fait mettre aux fers , et que je le traiterais de la même manière s'il se conduisait comme eux.
Il essaya de prendre la fuite, croyant que j'allais sur-le-champ* le faire saisir et enchaîner, ce qui n'était pourtant pas mon intention ; car j'avais seulement voulu l'effrayer pour empêcher le départ des femmes et des enfants.
Je commandai alors de l'arrêter , ne voulant
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pas qu'il allât soulever le village. Aussitôt qu'il se vit entre les mains des chrétiens, il commença à pousser de grands cris, appelant les siens à son secours. Pour éviter une sédition, je dis à un soldat de lui passer son épée au travers du corps. Nous attaquâmes alors les Indiens. Un grand nombre furent tués ou faits prisonniers, et le reste prit la fuite. Il arriva que dans la maison où je m'étais établi , et où j'avais appelé le cacique pour le menacer de le faire charger de chaînes, comme je l'ai dit plus haut, quelques Indiens s'étaient réfugiés dans une espèce de soupente , qui se trouvait à la hauteur d'environ quinze pieds , et qui leur sert à serrer leur grain ou maïs. Quand le carnage fut fini , nous rentrâmes dans la maison pour prendre les caisses où se trouvait tout l'or que nous avions pillé pendant notre voyage, afin de nous remettre en route avant que les autres tribus de cette confédération n'eussent le temps de se rassem-
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bler et de nous attaquer ; car la plupart de mes soldats étaient malades et fatigués , et quelques-uns avaient été blessés dans le combat* Ces Indiens , croyant que nous venions les chercher pour les traiter comme les autres , résolurent donc de se défendre , tandis que nous ne pensions pas à eux , ignorant même leur présence ; et nous ne les aurions jamais trouvés s'ils ne s'étaient pas trahis eux-mêmes. Au moment où nous rentrions , ils tirèrent sur nous : je fus blessé à l'épaule ainsi que quatre de mes soldats , et nous fumes obligés de reculer; car ils nous dominaient du haut de la maison. J'ordonnai donc à cinq chrétiens d'abattre la harbacoa , ils appellent ainsi cette espèce de soupente , c'était fort aisé, puisqu'elle était simplement élevée sur quatre poteaux, et assez haute pour qu'un homme pût s'y tenir debout. Nous ne voulions pas y mettre le feu dans la crainte de détruire nos effets qui s'y trouvaient placés. Voyant que mes gens n'avançaient
pas , et impatienté de perdre tant de temps pendant que déjà peut - être les Indiens se rassemblaient pour venir nous attaquer , j'y courus moi-même, Dans ce moment, l'un des poteaux ayant été coupé , la barbacoa s'affaissa et tomba avec les Indiens. A l'instant où je m'approchais de l'un d'eux pour le percer de mon épée, il me donna un coup si violent avec sa macana ou massue, qu'il enleva un morceau de prés de deux doigts de large , du bouclier dont je me couvrais. Il était fait d'un fond de tonneau , et fut fendu dans toute sa longueur .je ne m'en aperçus pas, dans la chaleur du combat Puis il me porta un second coup si violent, qu'il me renversa par terre, et m'aurait tué si l'on n'était pas venu à mon secours en le massacrant Je fus deux heures sans reprendre connaissance, ce qui nous obligea de passer la nuit dans le village , en faisant toutefois bonne garde pour n'être pas surpris. Les Indiens qui se trouvaient dans cette
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barbacoa^et qui n étaient qu'au nombre de douze, me blessèrent plus de monde et me firent plus de dommage que tout le reste en-* semble.