‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 3)Chapitre 21 sur 75 · DALYAR NU NEZ GABËÇA DE VAGA. II · texte numérisé non relu

DALYAR NU NEZ GABËÇA DE VAGA. II

Avant de se parler ils pleurent une demiheure, après quoi celui qui reçoit la visite se lève le premier, et donne ce qu'il possède au visiteur qui l'accepte et l'emporte : peu de temps après , souvent même aussitôt après l'avoir reçu , il s'en va sans rien dire. Ils ont d'autres coutumes fort étranges : je n'ai rapporté que les principales et les plus remarquables, afin de continuer mon récit et de conter ce qui nous est arrivé.

CHAPITRR XVI.

\jei chrétiens quiiteut l'île de Malhaao.

Quand Dorantes et Castillo revinrent dans l'île , ils réunirent tous les chrétiens qui étaient assez dispersés : ils se trouvaient au nombre de quatorze. J'ai déjà dit que Je restais de l'autre côté sur la terre ferme où les Indiens m'avaient emmené. J'étais si malade

que je n'avais plus d'espoir d'en réchapper : cette idée seule aurait suffi pour m'entraîner au tombeau. Dès que les chrétiens J'eurent appris y ils donnèrent à un Indien le manteau de martre que nous avions pris au cacique , à condition qu'il les conduirait où j'étais, pour me voir. Ils vinrent au nombre de douze : les autres étaient si faibles qu'ils n'eurent pas le courage de les accompagner. Voici les noms de ceux qui vinrent : Alonzo del Castillo , Andrès Dorantes, Diego Dorantes, Valdivieso, Estrada, Tostado, Chaves, Gutierrez, Esturiano, prêtre, Diego de Huelva , Estevanico le négre et Benitez. Etant arrivés sur le continent , ils trouvèrent un des nôtres, nommé Francisco de Léon; ils suivirent la côte tous les treize. Quand ils passèrent, les Indiens me le firent savoir; ils m'apprirent aussi que Hie»ronymo de Alanez et Lope de Oviédo étaient restés dans l'ile : ma maladie m'empêcha de les voir et de les suivre. Je fus obligé de rester un an chez les Indiens de l'île : enfin les mau-

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vais traitements et le travail dont ils m'accablaient, me forcèrent de prendre la fuite , et de me réfugier chez les Indiens de la nation Charruco , qui vivent au milieu des bois sur la terre ferme; car mon existence chez les premiers Indiens était insupportable. Ejitre autres travaux auxquels ils m'employaient, ils m'envoyaient arracher les racines dont ils se nourrissent , sous Teau et au milieu des ro« seaux où elles croissent ; J'en avais les doigts si abîmés , que pour les faire saigner, il sufiBsait de les toucher avec une paille. Les roseaux me coupaient de tous côtés ; car beaucoup étaient brisés, et il fallait entrer au milieu, vêtu comme on sait que j'étais. C'est ce qui fut cause que je me décidai à passer chez les autres naturels , et j'y fus beaucoup mieux. Je me fis colporteur, et je mis tous mes soins à bien faire mon office : ils me nourrissaient, me traitaient fort bien; ils m'envoyaient de côté et d'autre chercher ce dont ils avaient besoin , car les guerres

continuelles qu'ils ont dans ce pays , empêchent de le parcourir et de communiquer. Dans mes courses et mon petit trafic , j'introduisais dans l'intérieur du pays tout ce qui était nécessaire : je m'éloignais de quarante ou cinquante lieues de la côte. Mes principales branches de commerce étaient des morceaux et des cœurs d'escargots de mer ( i ) , des coquilles avec lesquelles ils coupent une espèce de fruits semblables à des haricots, qu'ils emploient comme médicament, et qui leur servent dans leurs danses et dans leurs fêtes ( c'est la marchandise la plus avantageuse ) des petits coquillages de tner qui servent de monnaie et d'autres objets : voilà ce que j'introduisais dans l'intérieur. Je rapportais en échange , des peaux et une espèce de terre rouge dont ils se servent pour

(i) Pedaçot de enraeoUs de hi mary coraçones de elles. L'auteur eotend probablement par coraçones raxe de la tïs de r intérieur de rescargot , dont les Indiens faisaient des colliers et d'antres ornements.

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se teindre le visage et les cheveux, des pierres pour les pointes des flèches, des roseaux très-durs pour les fabricpier, de la colle et des houpes qu'ils font avec des poils de cerfs qu'ils teignent en écarlàte. Ce métier me convenait , j'allais et venais en liberté , je n'avais aucune occupation obligée , je n'étais pas esclave , et partout où je me présentais on me recevait bien; on me donnait à manger, et tout cela pour mes services. Je trouvais surtout un avantage dans ces courses, j'observais par où je pouvais pénétrer, et je me faisais connaître des naturels. Quand ils me voyaient apporter ce dont ils avaient besoin , ils se réjouissaient extraordinairemènt , et ceux qui ne me connaissaient pas désiraient me voir à cause de ma renommée. Il serait long de raconter tous les maux que j'ai soufierts pendant cette époque de ma vie; les dangers, la faim, les orages , le froid qui souvent venaient m'assaillir lorsque j'étais seul au milieu d'un désert , et cq>endant grâce à l'extrême miséricorde du

Seigneur, j'en suis revenu. Ces accidents m'empêchaient de faire mon commerce pendant l'hiver ; car c'est une saison où les natu* rels eux-mêmes, retirés dans leurs huttes et dans leurs cabanes, en sortent à peine, et ne pouvaient pas m'êti^ utiles* Je restai près de six ans dans ce pays , seiU au milieu de ces Indiens et tout nu comme eux. Mon déair d'emmener avec moi un chrétien , nommé Lope de Oviédo, qui était resté dans l'ile , me fit aussi prolonger nion séjour. De AliVQà;^, son compagnon, qui était resté avec lui tétait mort aussitôt après le départ d'Alansixlel Oa^ tillo , d' Andrès Doranbès et des autres f^pa*gnols. Chaque année je passaijs4^ns l'île, ^ j€ le priais de nous en aller le .mieux que nous pourrions à la recherche des chi^étieus^^et il me remettait tpi\jours à Tannée suivante; enfin je l'emmenaL Comme il ne savait pas nager je lui fis passer une baie et quatre rivières qui sont sur la côte ; nous, marcj^^es avec quelques Indiens qui nous {^réràlaient,

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jusqu'à une anse d'une lieue de largeur et profonde de tous côtés ; nous crûmes reconnaître que c'était celle que l'on nomme du Saint-Espriti Nous aperçûmes de l'autre côté un Indien qui venait pour voir les nôtres : il nous dit que plus avant il y avait trois hommes comm^ nous, et il nous donila leurs noms ; lui ayant demandé ce qu'étaient devenus les autres , il nous répondit qu'ils étaient morts de faim et de froid. Il ajouta que les Indiens qui^ marchaient en avant avaient tué par passe-temps Diego Dorantes , Valdevieso et Diego de Huelva, parce que ceux-ci étaient allés d'une maison à une autre ; et , que les Indiens leurs voisins , chez lesquels était encore le capitaine Dorantes , avaient tué Esquivel et Mendés à la suite d'un songe. Nous leur demandâmes quelle vie n^enaient les Espagnols qui avaient survécu : ils nous répondirent qu'ils étaient fort maltraités , que les jeunes gens , qui chez eux sont très-désœuvrés etd'uti méchant caractère, et les autres

Indiens, les accablaient de coups de pied , de

bourrades et de coups de bâton : telle était

l'existence de ces chrétiens. Nous nous informâmes de la nature du pays de l'intérieur et de l'espèce de vivres que l'on y trouve : leur réponse fut qu'il n'y avait que fort peu d'habitants , point de vivres , et que les naturels mouraient de froid, n'ayant pas de pelleteries pour se couvrir. Ils nous dirent que si nous voulions voir les trois chrétiens, dans deux jours, les Indiens qui les avaient dans leur puissance , viendraient sur le bord de cette rivière pour chercher des noix , et afin de nous faire voir que ce qu'ils nous avaient raconté des mauvais traitements infligés aux Espagnols était vrai , ils se mirent à donner à mon compagnon des coups de poings et de bâton , et j'en eus aussi ma part. Ils ne se contentaient pas de ces brutalités, chaque jour ils nous mettaient la pointe de leurs flèches sur le cœur , et disaient qu'ils voulaient nous tuer comme ils avaient tué

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nos compatriotes. Lopede Oviédo, craignant que cela ne nous arrivât, dit qu'il voulait revenir sur ses pas pour rejoindre les femmes des Indiens avec lesquelles nous avions passé la baie , et qui étaient déjà bien loin. Je l'engageai beaucoup à ne pas le faire , j'employai toutes sortes de raisonnements; mais il me fut impossible de le retenir. Il retourna donc , et je restai seul avec les Indiens. Ils se nommaient Qnevenes^ et les autres chez lesquels retourna Lope de Oviédo, Deaguanes.

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