‹ Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de l'Amérique, publiés pour la première fois en français (volume 3)Chapitre 56 sur 75 · DE L'EDITEUR MEXICAIN · texte numérisé non relu

DE L'EDITEUR MEXICAIN

Aussitôt que j'eus le désir de publier ce manuscrit inédit, j'ai reconnu qu'il était indispensable de donner à mes lecteurs une idée claire de Fauteur, et de l'ancien prince de Tezcoco, qui est le héros de cet ouvrage; autrement ils ne pourraient être complètement satisfaits de la lecture de ce livre , et

ne sauraient l'apprécier comme il le mérite. Le célèbre don Francisco Xavier de Cla-

vijero m'a prévenu, à cet égard, dans la notice qu'il a donnée sur les écrivains mexicains du quinzième siècle. Voici ce qu'il dit d'Ixtlilxôchitl (i) : «f Fernando d'Alva Ixtlilxôchitl de Tezcoco, descendant en ligne directe des rois d'Aculhuacan. Ce noble Indien, un des plus versés dans les antiquités de sa nation , composa, sur la demande du vice-roi du Mexique, un grand nombre d^ouvrages inédite et estimables , savoir : Une histoire de la Nouvelle- Espagne^ une histoire des Seigneurs chichimègues , U7ie histoire du royaume de Tezcoco, mémoires historiques sur les Toltèques et plusieurs autres nations de U'Anahuac. Tous ces ouvrages , écrits en espagnol , se conser-

(i) M. de Bustamante écrit Iztlilxôcbitl de deux manières ; tantôt avec un 6 , tantôt avec un u. Nous avons Qru devoir suivre constamment la première orthographe. Quant aux noms patronymiques , les Indiens qui recevaient le baptême , prenant d ordinaire ceux de leurs parrains , on ne doit pas être surpris de l'alliance d'un nom chrétien à un nom indien.

DE l'éditeur MEXICAII^. XIII

vent dans la bibliothèque des jésuites de Mexico , et j'en ai retiré de nombreux matériaux pour mon histoire. »

« L'auteur a pris tant de précautions en écrivant , que , pour écarter le moindre soupçon de fausseté , il a fait constater légalement la conformité de ces récits avec les peintures historiques qu'il avait reçues en héritage de ses illustres ancêtres. »

Dans la Galerie des Princes mexicains^ que j'ai publiée à Puebla eniS^i , à l'imprimerie du gouveriiement impérial , j'ai donné une idée d'Ixtlilxôchitl , en me conformant aux précieux manuscrits du licencié don Mariano Veytia(i).

J'ai dit qu'il avait écrit ses relations de sa propre main en 1608, et j'ai même copié un long passage , dans lequel il se plaint du dé-

(i) Voyez à Taj^ndice la note sous le n. 1.

XIV t>RÉFACE

plorable état de misère où étaient réduits les descendants des rois de Tezcoco. Voici comment il s'exprime : « Us creusent et travaillent la terre pour se procurer de quoi vivre , et pour payer à sa majesté dix réaux d'argent et une demi-fanègue de mais , impôt auquel chacun de nous est soumis. Car, après nous avoir comptés et avoir établi la nouvelle taxe, non-seulement les Macehuales(i) ont été soumis à cette contribution ; mais , nous-méme qui descendons de la famille royale , on nous a imposé contre tout droit, et l'on nous a accablé d'une charge insupportable. »

J'ai dit aussi qu'à cette époque , c'est-à- dire sous le gouvernement du vice-roi don Diego Carrillo Mendoza y Pimentel, marquis de Gelves, Ixtlilxôchitl était revêtu de l'emploi

(i) Voyez à rappectdice la pièce sous le n« II et celle sons le n. 111.

DE l'éditeur MEXIGAIir. XV

d'interprète de la vice-royaut^. Il devait cet emploi à sa vaste érudition , à son talent à interpréter les tableaux et les figures antiques, à son instruction dans les mémoires, dans les traditions de ses pères et dans les chants de ses ancêtres qu'il avait appris étant enfant; et aux rapports qu'il avait avec beaucoup de vieux savants indiens. Il était lié avec don Lucas Cortès Calanca, âgé de cent huit ans , natif de la ville de Conzoquitlan , fils de Elstatzin y souveraine de la même ville. Cette princesse lui communiqua plusieurs faits ayant rapport à l'antiquité, et qu'elle

tenait des princes de Tezcoco, ou qu'elle avait vus consignés dans les archives de cette ville. Il connaissait don Jacob de Mendoza Tlatecaltzin , cacique de la ville de Tepepulco , âgé de quatre-vingt-dix ans, qui possédait plusieurs histoires et relations. Ce dernier avait vu Tezcoco à l'époque de sa splendeur, ainsi

que les fils des rois Netzahualpilli. Ixtlilxôchitl voyait aussi don Gabriel de Ségovie Acapipiotzin , petit-fils de Finfant du même nom , et neveu du roi de Tezcoco ; enfin un gentilhomme de Tlaltelolco, âgé d'environ quatre-vingt-quatre ans , et dont les parents avaient habité Mexico. Ce dernier conservait un grand nombre de lienzos (i) , fort anciens et d'écrits trés'-curîeux, que plus tard on a traduits en espagnol. H communiqua à Ixtlilxô- ' chitl beaucoup de mémoires que celui -ci trouva conformes à l'histoire originale qu'il possédait.

Don François Ximenez, seigneur de Huexôtla , qui pouvait avoir quatre-vingts ans , lui fournit aussi d'anciens mémoires; il passait pour être savant. Les Indiens venaient de fort loin pour le prier de juger leurs diffé-

(i) C'est ainsi que l'on nomme les peintures hiéroglyphiques des Mexicains.

DE L£DITECR MEXICAIN. XYII

rents , et les instruisait sur Forigine de beaucoup de choses. Ixtlilxôchitl entretenait des rapports avec don Alphonse Itzhueztatocatzin, qu'on appelle Ayâcatzin , fils légitime d'un ancien roi de Mexico , nommé Guitlahuatzin ,

successeur immédiat de Moctheuzoma, et seigneur de Ixtapalapan. Don Alfonso avait la réputation d'être très-instruit et fort habile. Lorsqull gouvernait Tezcoco^ il rassembla dans cette ville un grand nombre d'historiens, afin de reconnaître une foule de documents , et de les classer dans les archives , dont la garde lui était confiée. Ces pièces faisaient sans doute partie de celles qui échappèrent à Fignorance brutale, soupçonneuse et obstinée de l'archevêque Zumarraga, et que ce prélat avait fait transporter à Tlaltelolco, où il ordonna de les brûler comme des condamnés par rinquisition, croyant que c'était un dépôt

de nécromancie. Un certain nombre de ces 8. b

XVJII PBÉFACB

peintures et de ces papiers étaient restés entre les mains de ses enfants , et particulièrement de la célèbre dona Maria Bartola, princesse de Ixtapalapan, qui écrivit, dans les langues mexicaine et espagnole , plusieurs événements singuliers arrivés dans ce pays à Fépoque des Toltèqueset des Chicbimèques ; elle en possédait beaucoup. Les ouvrages de cette femme, et surtout celui en mexicain, et c'était le plus volumineux, ont appartenu à don Fernando Ixtlilxôcbitl ; il assure qu'il le trouva conforme à Fbistoire originale. Ceci nous autorise à placer cette princesse au rang distingué des femmes auteurs; et nous voyons avec peine que la grossière ignorance des siècles passés a empêché ses travaux littéraires de parvenir jusqu'à nous.

Il est plus que probable que le père Sahagun faisait partie de cette réunion de savants historiens, que plusieurs des écrivains rassera-

• DE L^£DlT£tR MEXICAIN. XIX

blçs par ce religieux à Tepopulco y assistaient, et qu'ils lui fournirent les principaux documents de sa précieuse histoire générale que j'ai eu l'honneur de publier.

En considérant ces faits , et plusieurs preuves qui démontrent avec tant d'évidence le savoir et la véracité qui caractérisent Ixtlilxôchitly qui pourrait méconnaître le mérite de la relation que nous donnons au public? Qui n'admirera la fidélité , la franchise, la simplicité el la candeur avec lesquelles il rapporte

les faits les plus horribles et si intéressants

pour l'histoire du peuple mexicain , tel que la

fl

mort de l'empereur Quauhtimotzin et des autres rois que Cortès fit pendre, événements qui ont rempli d'horreur les deux mondes? Qui pourrait ne pas être frappé d'étonnement en voyant qu'il écrivit ainsi, par ordre et sous les yeux d'un gouvernement qui faisait

ses efforts pour exalter la gloire du conque-

rant du Mexique, et pour transformer en actes méritoires les crimes les plus atroces ,

comme le fit le cardinal de Lorenzana , en publiant ses lettres à Charles-Quint? Qui a pu donner tant d'énergie à Ixtlilxôchitl , à un Indien pauvre, persécuté, misérable, appartenant à une classe spécialement opprimée et méprisée par l'autorité espagnole? Ce ne peut être que la vérité , cette vertu divine qui se fait écouter avec énergie » même en présence des tyrans et en dépit de leur orgueil. Semblable à la foudre qui fend les cèdres robustes , tout cède à son pouvoir terrible. Notre surprise augmente encore lorsque

nous remarquons que ces relations inédites ne furent pas mises à l'index par ces maîtres orgueilleux, et qu'ils finirent par les reconnaître comme véridiques et intéressantes. Ils ordonnèrent même , par un décret royal du 3 1 février 1 790, de les consulter. La loi prescrivit

DE LÉDITEDR MI^XICAIIIf. XXI

de révoir les manuscrits de Ixtlilxôcfaitl, pour rechercher les faits dont l'histoire était privée depuis un siècle. Est -il nécessaire de chercher un témoignage plus convaincant de l'estime que mérite cet écrivain mexicain ? Le comte de Revilla Gigedo ordonna au père Manuel de laVega, franciscain de la province du Saint-Evangile de cette capitale , de réunir, aux frais du trésor royal , tous les matériaux possibles , afin de composer une histoire complète, ancienne et moderne de TAmérique. Le père Vega fournit une excellente compilation en trente-deux volumes (manuscrits) in-folio^ On en fît deux copies qui furent expédiées à Madrid, à la première secrétairerie d'état, alors occupée par le duc de la Alcudia, depuis prince de la Paix (i). Un double de cet ou-

(i) Une de ces copies fat remise au célèbre historien , J.-B. Munos. On peut voir à Tappendice sous le n. IV» une note extraite du catalogue manuscrit du savant J.-B. Munos ; où Ton

Page 1