CHAPITRE XXIV
Comnient on me conduisit après la danse , chez Ipperu Wasu qui devait me tuer.
Quand la danse fut finie, on me livra à Ipperu fFàsu. Celui-ci me gardait avec soin, et m'annonça que j'avais encore quelque temps à vivre. Ils apportèrent ensuite toutes leurs idoles , et les placèrent autour de moi , disant qu'elles leur avaient annoncé qu'ils prendraient un Portugais. Je leur dis alors : « Vos
idoles n'ont pas de pouvoir et ne peuvent pas parler, elles ont menti; car je ne suis pas Portugais, je suis l'ami des Français, et d'un pays qu'on appelle Allemagne. » Ils me répondirent que je leur en imposais ; et que si j'étais l'ami des Français , je n'aurais pas été avec les Portugais , car ils savaient bien que les Français étaient aussi leurs ennemis ; ajoutant que ceux-ci venaient tous les ans dans cet endroit, et leur donnaient des couteaux, des haches, des miroirs, des peignes et des ciseaux en échange de bois du Brésil, de coton, de plumes, de poivre, etc. c'est pourquoi ils étaient leurs bons amis. Mais que les Portugais n'en avaient pas agi ainsi ; car , lorsqu'ils étaient arrivés dans le pays, ils s'étaient établis au milieu de leurs ennemis et avaient fait alliance avec eux. Qu'ensuite, ils étaient venus de leur côté, et avaient aussi voulu commercer. Après les avoir reçus avec confiance, et être allés à bord de leurs vaisseaux, comme ils le fai-
saient encore avec les Français , quand les Portugais en eurent un grand nombre, ils les avaient saisis , garrottés , et livrés à leurs ennemis, qui les avaient massacrés et mangés. Que les Portugais en avaient tué d'autres à coups de fusil; leur avaient fait tout le mal possible, et enfin, qu'ils se réunissaient souvent à leurs ennemis pour les attaquer.
GHAiPITRE XXV.
Comment ceux qui m'avaient fait prisonnier me déclarèrent avec colère , que les Portugais avaient tué leur père et qu'ils voulaient s'en venger sur moi.
Ils me racontèrent aussi que les Portugais avaient tué à coups de fusil le père des deux frères qui m'avaient fait prisonnier, et que ceux-ci avaient résolu de venger sa mort sur ma personne. Je leur répondis qu'ils n'avaient aucune raison de se venger sur moi, que je n'étais pas Portugais; que j'étais arrivé der-
Il4 . RELATION
niérement avec les Espagnols , et que nous avions fait naufrage, ce qui m'avait forcé de rester dans le pays.
Il y avait chez eux un jeune homme, ancien esclave des Portugais; car les Tuppins-Inbas, au milieu desquels ceux-ci demeurent et qui sont leurs alliés , avaient , dans une de leurs expéditions , surpris un village et dévoré tous les habitants , à l'except^n de quelques jeunes gens qu'ils avaient livrés aux Portugais. Parmi ceuxci se trouvait le jeune garçon qui avait été, à Brikioka, l'esclave d'un Galicien, nommé Antonio Agudin , et qui fut repris par les siens environ trois mois après ma captivité. 11 avait été épargné parce qu'il était de leur tribu. Il me connaissait très-bien : les autres lui ayant demandé qui j'étais, il leur répondit que, peu de temps auparavant, un vaisseau avait fait naufrage sur cette côte , que ceux qui avaient échappé se disaient Espagnols et étaient les amis des Portugais ; que
DE HANS STADEN. Il5
j'étais arrivé avec eux : voilà tout ce qu'il savait de moi.
Sachant qu'il y avait des Français dans le pays et qu'il venait souvent des vaisseaux de qette nation , je persistai toujours à dire que j'étais leur ami , et je les priai de m'épargner jusqu'à ce que ceux-ci arrivassent et me reconnussent. Ils me gardèrent donc avec soin jusqu'à l'arrivée de quelques Français que des , vaisseaux avaient laissés chez ces sauvages pour y recueillir du poivre.