CHAPITRE LI
Comment quelque temps après que je fus dans ce village ii y vint un autre vaisseau français , nommée la Catherine de Vatteville, qui me racheta, et comment cela arriva.
Il y avait environ quinze jours que j'étais dans ce village de Tack^vara-Sutibi , au pouvoir du roi Abbati Bossange, quand quelques sauvages accoururent pour m'annoncer qu'ils avaient entendu des coups de canon , et qu'il devait certainement y avoir un vaisseau à Iter-
l'^onne, que l'on nomme aussi Rio-de-Janeiro. Je m. i4
210 s, j» RELATION • - ir *
les priai de m'y mener , et je lem^ dis que peut-être mon frère y serait. Ils y consentirent; néanmoins ils me gardèrent encore quelques jours. . . *"
Cependant le capitaine français , ayant appris que j'étais dans le village, y envoya deux de ses hommes , accompagnés de quelques chefs avec lesquels il était allié. Ils entrèrent dans la cabane d'un chef, nommé Sowarasu , près de laquelle je me trouvais. Les sauvages vinrent bientôt m'annoncer leur arrivée. Je courus au-devant d'eux , plein de joie , et je les saluai dans la langue des sauvages. Quand ils me virent si misérable , ils eurent pitié de moi et me revêtirent de leurs habits. Je leur demandai pourquoi ils étaient venus, ils me répondirent que c'était à cause de moi , et qu'on leur avait ordonné d'employer tous les moyens possibles pour me conduire à bord. Cette nouvelle remplit mon cœur de joie ; et je dis à l'un des deux, qui se nommait Pérot, et qui parlait la langue des sauvages, de se faire
passer pour mon frère , et de leur dire qu'il avait apporté quelques caisses de marchandises qu'on leur donnerait s'ils me conduisaient à bord; mais celui-ci chercha à me persuader de rester encore parmi eux , pour rassembler du poivre et d'autres marchandises jusqu'au retour du vaisseau , qui devait revenir l'année suivante.
Les sauvages consentirent à me laisser aller à bord : mon maître lui-même m'y accompagna. Les gens du vaisseau me témoignèrent beaucoup de compassion et me comblèrent de bons traitements. Après être resté un jour ou deux à bord , Abbati Bossange me demanda où étaient les caisses de marchandises , afin qu'il pût s'en retourner. Je fis psfft de cette demande au capitaine du bâtiment , qui me dit de l'amuser jusqu'à ce que le vaisseau eût son chargement , car il craignait de l'irriter en me gardant à bord, et qu'il ne machinât quelque trahison; en effet, c'est une nation à qui on ne peut se fier.
Mon maitre était bien décidé à m'emmener avec lui. Je parvins à le retenir , en lui disant que rien ne nous pressait, et qu'il savait bien que , quand de bons amis étaient ensemble , ils ne pouvaient pas se séparer si vite ; qu'aussitôt que le vaisseau serait prêt à partir, nous retournerions ensemble à son village. . ,, , ^ ;
Le vaisseau étant siïr le point de mettre à la voile , tous les Français se rassemblèrent à bord où j'étais avec mon maître. Le capitaine lui fit dire par l'interprète , qu'il le louait beaucoup de m'avoir épargné, quoiqu'il m'eût pris parmi ses ennemis; et il ajouta, pour avoir un prétexte de ne pas me laisser partir , qu il comptait me donner quelques marchandises pour rester encore un an parmi les sauvages , à rassembler du poivre et d'autres denrées, parce que je les connaissais. Alors un ou deux matelots qui devaient repiésenter mes frères , et qu'on avait choisis parce qu'ils me ressemblaient un peu, commencèrent à s y opposer.
DE IIAJXS STADEN. 2l3
et à dire qu'ils voulaient que je partisse avec eux. Le capitaine feignit de chercher à les persuader, mais ils persistèrent à vouloir m'emmener, disant que notre vieux père désirait me voir avant de mourir. Le capitaine fît dire alors au chef, par l'interprète, qu'il était, à la vérité, le chef du vaisseau, et qu'il voulait me renvoyer à terre; mais que, puisque mes frères s'y opposaient, il ne pouvait m'y forcer , puisqu'il n'était qu'un seul homme contre tous. Toute cette scène se jouait, parce qu'ils voulaient se séparer amicalement des sauvages. Je dis aussi à mon maître , que je ne demandais pas mieux que de m'en aller avec lui , mais qu'il voyait bien que mes frères ne voulaient pas me laisser partir. Il commença alors à pleurer, en disant que, puisque je voulais partir, je devais lui promettre de revenir par le premier vaisseau ; car il m'avait regardé comme son fils, et il avait été très-irrité contre ceux de Uwattibi , qui avaient voulu me dévorer.
21 4 RELATIOIf DE H ANS STADEN.
Une de ses femmes , qu'il avait amenée à bord, vint pleurer sur moi selon leur habitude, et je pleurai aussi à leur manière. Le capitaine lui donna ensuite pour cinq ducats de marchandises, en couteaux, haches, miroirs et peignes, avec lesquelles il retourna à son village. ;.
C'est ainsi que le Seigneur tout-puissant , le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, m'ôta des mains de ces barbares. Qu'il soit loué et béni, ainsi que Jésus-Christ, son fils, Notre Sauveur, — Amen. .