Michel Lévy
Victor Hugo, l'Olympien du Romantisme, ne bouge pas dans TEmpyrée de son génie, il n'a pas tout à fait la même immobilité de dieu dans ses opinions, et que la statue de Memnon, à la bouche pleine de soleil et à laquelle il s'est comparé autrefois :
Napoléon! soleil dont je suis le Memnon!
n'a pas toujours eu le même soleil dans la bouche : qu'avant Napoléon il y avait eu le soleil de la vieille monarchie française et de sa restauration, qui ne dura qu'une aurore ; et après le soleil de Napoléon, qui l'a toute remplie, celui de la révolution, après lequel il ne pouvait plus guères sortir que la flamme révolutionnaire de cette bouche rotonde et profonde. Du moins, je le croyais, et je me trompais, à ce qu'il paraît; mais je ne suis pas humilié de mon erreur. Par un revirement dont Dieu et Hugo ont seuls le secret, le soleil de la monarchie, qui ne lui semblait plus qu'un soleil de petite Provence, bon seulement pour réchauffer de pauvres vieux, est revenu jouer autour des lèvres sonores du Memnon de tous les soleils, et il leur a redonné une harmonie qui, ma foi ! pourquoi ne pas le dire?... a trouvé de Técho dans nos cœurs. Oui! voilà la grande et la seule nouveauté de ce livre. L'inspiration du romancier [stupete^ gentes!) dans Quatre-vingt-treize est plus monarchique que révolutionnaire, et l'on dirait, si on ne connaissait pas la versatilité de l'âme des poètes, que c'est là une espèce
d'amende honorable faite, par un républicain dégoûté de ses républiques, aux pieds encore absents d'une monarchie qu'il sent venir!
Et, en effet, il s'agit de Quatre-vingt-treize, n'est-ce pas ? et, chose particulière, il n'y a pas, dans ce Quatrevingt-treize^ le grand événement de Quatre-vingttreize, celui-là qui data la révolution française : la mort du roi, ce crime sans pareil dans les annales de la France, et qui décapita la France! ce crime incomparable dans les annales du monde, parce qu'il tua à travers un homme le principe qui fait vivre les nations, — le principe d'autorité!... On n'en parle que pour mémoire. On en dit deux mots en passant, et c'est tout. Et quels mots! deux mots puérils, et traînés partout, sur la veste blanche du roi et la couleur du fiacre qui le porta à l'échafaud. G est que, au fond, le Quatre vingt-treize de la Révolution et de la Convention est bien moins la visée du livre de Victor Hugo que le Quatre-vingt-treize de la Vendée et delà Chouannerie, placées toutes deux sous ce titre charlatanesque de Quatre-vingt-treize tout court, par un auteur qui n'ose pas rompre, du premier coup, avec les siens!... Ah 1 la Révolution ne sera pas contente! Si son Jigre de Nubie n'est pas mort, il est bien malade.
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Si son poète n'est pas entièrement passé à l'ennemi, il est à califourchon sur la palissade des deux camps. Elle le voit peut-être, mais elle ne le dit pas. Encore discrète I Au peu de bruit que fait actuellement dans le camp révolutionnaire ce livre, dont le titre seul était une cloche qu'on agitait, même avant qu'il parût, ou peut croire que la Révolution y met du stoïcisme et qu'elle garde silencieusement dans ses entrailles le petit renard que Victor Hugo vient d'y introduire. Mais, allez ! elle ne l'y gardera pas longtemps sans crier. Le jour n'est probablement pas éloigné où elle criera furieusement, de ses mille voix : « La grande trahison du vicomte Hugo! » comme, à une autre époque, elle criait, dans ses journaux et dans les rues : « La grande trahison du comte de Mirabeau I »
Car elle est toujours la même, la Révolution ! On la trahit toujours ! Et c'est la trahir, pour parler comme elle, que d'admirer ses ennemis, fussent-ils admirables cent fois! C'est la trahir que d'inspirer, comme vient de le faire Hugo, de l'intérêt et de l'admiration pour ces choses scélérates et ces hommes scélérats, les hommes et les choses de la monarchie! que de faire parler et agir avec toutes les raisons et toutes les noblesses les soldats de cette Royauté détestée, que Victor Hugo ne déteste peut-être plus... et les soutiens de cette religion bête qu'un homme d'autant de génie que lui, parbleu ! ne pratique pas, mais contre laquelle» du moins, il ne vomit plus ici le flot d'impiétés ordi-
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naire... Eu ce roman de Quati^e-vingl-treize^ le royaL' lisme de ses premières années, qui repousse dans Hugo, a porté bonheur à son talent. On peut se demander ce que serait le livre sans ce royalisme-là... Tout ce qui est royaliste y est sublime de langage et de conduite. Tout ce qui s'y trouve de révolutionnaire y est faux, déclamatoire, insignifiant et nul. Tout ce qui retentit le plus de beauté et de vérité historique dans ce roman, qui a la prétention aussi d'être une histoire, et où la donnée romanesque, la donnée d'invention, est d'une misère à faire pitié, c'est la monarchie, les idées et les plans de la monarchie, l'héroïsme de la monarchie. Le vrai héros de Quatre-vingt-treize, c'est Lantenac, c'est le marquis, c'est l'émigré ! Et ce n'est pas seulement un héros dans le sens le plus fier et le plus idéal du mot, mais c'est déplus l'homme d'État qui voit le mieux dans les nécessités du temps, et qui a raison — absolument raison! — dans tout ce qu'il fait comme dans tout ce qu'il pense. C'est rhomme fort du livre, le mâle, le lion, auquel Hugo ne peut pas donner plus de génie qu'il n'en a, lui, Hugo, mais auquel il en a donné autant qu'il pouvait en donner. Lantenac, c'est Hugo lui-même. Si Hugo avait été jeune, Lantenac n'aurait pas été vieux. Devant Lantenac, l'émigré et le marquis, que sont tous les révolutionnaires qu'il a contre lui, devant lui, autour de lui, dans toute la durée du roman ! Ce qu'ils sont? despygmées, même Robespierre, même Danton, même
Marat, qu'il nous fait voir une fois seulement dans une conversation qui les rapetisse en les gonflant (manière de rapetisser de Victor Hugo), et les rend grotesques, ces hommes terribles, ces dieux tonitruants de la Révolution, qui ne sont plus là que les marionnettes sanglantes de leurs ridicules vanités! Évidemment ils sont sacrifiés au royaliste Lantenac, et le livre semble une Légende des Siècles de plus, — la légende du dernier siècle de l'antique et grande Monarchie française, — qu'Hugo Tait voulu ou ne Tait pas voulu! S'il Ta voulu, c'est bien; c'est une rentrée chez nous à mots couverts et que nous aimons à découvrir. Nous ne sommes point pour l'impénitence finale. S'il ne l'a pas voulu, c'est mieux. La Vérité a pris le poète par les cheveux et l'a violenté. Elle a été plus forte que Samson, et Dieu, qui, en somme, est le vrai Roi qui s'amuse, Dieu s'est amusé.
Eh bien, et nous aussi!... H n'y a rien de plus amusant pour nous que la déconvenue d'un parti qui comptait sur une apothéose des siens, et qui trouve, à la place, l'apothéose de ses adversaires! Mais quant au livre même, ce n'est pas amusant qu'il faut écrire. C'est un mot plus grave. Le livre est intéressant en
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beaucoup d'endroits, et dun intérêt souvent très pathétique et très profond. Seulement, il l'est —ne nous y trompons pas! — par le fait de son sujet et indépendamment de la valeur de l'homme qui l'a écrit. Quoique le sujet du livre en question protège, exalte et grandisse à plus d'une place, comme je l'ai dit déjà, le talent de Victor Hugo, le sujet n'en reste pas moins très au-dessus de son génie, et la preuve, c'est que Victor Hugo l'affaiblit, toujours et partout, quand il y mêle ses inventions.
Et c'est ici que revient la question littéraire, Yinexilable question littéraire, qui va nous obliger à nous répéter, puisque Victor Hugo se répète. Si supérieur que soit le roman de Quatre-vingt-treize, qui n'a que le silence, à ce roman des Misérables, qui eut le bruit, à ce livre d'un sujet qui était, celui-là! une mauvaise action, à effet pervertissant, tout à la fois monstrueux et vulgaire, et qui emporta tous les niais de France dans un transport d'enthousiasme un peu refroidi depuis que les Misérables ont fait la Commune comme Hugo avait fait les Misérables, il y a cependant, il faut le reconnaître, dans le Quatre-vingt-treize d'aujourd'hui, tous les défauts et tous les vices de composition et de langage que nous avons reprochés aux Misérables, quand ils vinrent dépraver l'opinion et la littérature. Victor Hugo ne se corrige point. Il est audessus de toutes les corrections, même des siennes. On cite de lui un mot, que j'aime, du reste : « Je ne
corrige jamais mes livres qu'en en faisant d'autres, » dit-il. Méthode fière ! Mais j'en voudrais mieux voir l'application dans ses œuvres. Elle n'y est point. Littérairement, le Quatre-vingt-treize n'a point corrigé les Misérablus... J'y retrouve toutes les fautes immuables de cet homme immuable, même quand il change ses inspirations.
Et, de fait, c'est toujours les mêmes conceptions, informes ou difformes à force de vouloir être grandioses, et la même manière apoplectique ou hémorragique de les exprimer; c'est toujours le même mélodrame des choses, des hommes et de la langue, le même amour de l'impossible qu'avaient Néron, Caligula et les autres empereurs romains de la décadence, et qu'il a littérairement aussi, Hugo, cet empereur de notre décadence littéraire ! Comme tous les hommes qui peuvent beaucoup, Victor Hugo est fasciné par tout ce qu'il ne peut pas. L'impossible est le goufl're qui l'attire... C'est la force contre laquelle il lutte et qui le brise toujours, et c'est là même le secret et l'explication de tant de choses fausses, disproportionnées, incompréhensibles, qu'on rencontre dans ses écrits. C'est là, par exemple, ce qui lui fait décrir« . dans ce livre, avec un détail à empoigner^ comme on dit affreusement, l'âme la plus rebelle à le croire, le duel acharné du canonnier et du canon, échappé de son embrasure, roulant, dans l'entrepont, au tangage du navire, et dévastant et brisant tout, comme une
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féroce bête en fer déchaînée ! La lutte d'un homme nu contre un lion, qui prendrait la gueule du lion dans ses mains désarmées et lui écarlèlcrait les deux mâchoires, serait plus noble d'ailleurs et plus croyable que ce duel avec ce canon affolé dans sa course tel que Hugo le fait rouler ; mais c'est précisément parce que ce duel est moins croyable qu'il le choisit. Ainsi, encore, dans le même livre, au lieu de faire entendre le tocsin, il le fait voir! ! Le faire entendre, c'était tout simple, mais il trouve plus ingénieux, et vraiment cela l'est, mais cela l'est trop, de le montrer à Lantenac, ce tocsin, qui sonne à vingt endroits différents dans le paysage, par Vagitalion de la corde de la cloche, se détachant, grêle, sur la lumière, dans la cage à jour des clochers, et cela à des distances oii il est encore plus difficile de voir que d'entendre I Et je pourrais, croyez-le bien! multiplier les exemples de cette caresse à l'impossible, de cette création à plaisir de la difficulté, pour la vaincre, qui fait ressembler Hugo à un homme qui peindrait un tableau à clochepied ou au saltimbanque qui boit et mange la tête en bas et que je trouve en tant de pages de ce livre, où, quand l'héroïsme royaliste tarit ou s'interrompt, il n'y a plus que des complications insensées ou d'immenses ridiculités !
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Ridicule, oui ! Ce n'est pas respectueux, j'en conviens, de le dire d'Hugo ; mais il y force, parce qu'il Test ! Tomber des scènes les plus impossiblement terribles jusqu'à la découverte du sexe d'un cloporte par trois enfants — un chef-d'œuvre de puérilité I — donne à l'esprit une secousse qui, du coup, frappe de ridicule ce naturaliste en cloportes ! Rien de changé d'ailleurs ici dans les déportements de l'auteur des Misérables, I.a puérilité fut toujours un des caractères de sa manière. Quand il veut avoir delà délicatesse ou de la grâce, ce Du Bartas, qui a lu Gongora, devient sur-le-champ puéril. Enfin, après le ridicule des détails niais et besliolels, il y a de plus, dans ce Quatre^ vingt-treize^ l'odieux du pédantisme de l'érudition la plus assommante, la plus vaine et la plus déplacée, et l'odieux aussi de ce matérialisme insupportable, le fond même de la nature, je ne dirai pas philosophique, mais poétique de Victor Hugo, qui ne lui fait pas métamorphoser en or tout ce qu'il touche, comme le roi Midas, mais en matière, — même jusqu'à la langue, qu'il encombre d'images physiques et qui sous cette main épaisse perd de sa transparence, et même encore jusqu'aux sentiments les plus purs et les plus
élevés de l'âme, et, par exemple, ici, la maternité ! C'est la maternité, en effet, qui est le sujet du roman que Victor Hugo a inventé pour le mêler à cet autre et beau sujet d'histoire qu'il a si vaillamment abordé dans son Qualre-oingt-lreize. L'héroïne romanesque, la maîtresse-pièce du livre, pour les imbécilles qui le liront, c'est madame Fléchard ; le hors-d'œuvre, c'est Lantenac. Seulement, il s'est trouvé que, pour les connaisseurs, le hors-d'œuvre est l'œuvre, et que l'héroïne de la maternité gémissante, errante et idiote, car positivement elle l'est, est bien petite devant Lantenac, ce majestueux, de taille d'Histoire. Quoi qu'il en soit, du reste, la maternité, voilà le sentiment humain, à hauteur des cœurs de la foule, — car les sentiments qui font agir les hommes comme Lantenac ne sont qu'à hauteur de cœur de quelques-uns dans l'humanité, — la maternité, voilà le sentiment dont Victor Hugo, qui, pour le moment, crée des héros vieux et ne met plus d'amour dans ses livres, a voulu tirer des effets dramatiques et touchants... Mais en la peignant avec son matérialisme ordinaire, en l'expliquant avec ce matérialisme qui n'est plus uniquement poétique, mais philosophique par-dessus le marché, cette notion, il l'a déshonorée! La notion qu'Hugo a de la maternité, et qui n'est pas d'hier dans sa pensée, — car madame Fléchard n'est qu'une variante en écho de la Sachette de Notre- Dame de Paris, — est une notion sans vérité et sans grandeur.
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Il l'avoue lui-même, avec une innocence qui ne se doute pas de son cynisme : « Ce qui fait qu'une mère est sublime, — dit-il textuellement, — c'est que c'est une espèce de bète. L'instinct de la mère est divinement animal. La mère nest plus femme. Elle est femelle. Elle a un flair. Ses enfants sont ses petits. » C'est ainsi qu'Hugo parle dans son Quatre-vingttreize. C'est de la maternité aussi grossièrement, aussi païennement entendue, que ce poète, qui fut chrétien, qui a été élevé par une mère chrétienne, qui doit avoir, puisqu'il est poète, l'instinct du beau pour vibrer aux grandes et belles choses et à la maternité chrétienne telle qu'on la trouve souvent dans l'Histoire, c'est de cette espèce de maternité physiologique, incomplète et basse, qu'il a cru pouvoir faire sortir une palpitante et idéale tragédie! Mais la Fléchard, qu'il fait aboyer comme Hécube, qui était une païenne et qui aboya, au dire d'Homère, n'est, à tout prendre, qu'une chienne de maternité.
Certes ! il y a plus beau dans la réalité et dans l'Histoire, et l'aveugle artiste, plus aveugle qu'Homère, ne s'en souvient donc pas! En fait de mères chrétiennes, on y trouve, par exemple, Blanche de Castille, — une sainte qui n'était pas qu'une femelle^ qui avait mieux qu'un flair, et dont le fils, le roi saint Loys, n'était pas un i)(iiil !
Mais ce n*est pas impunément qu'on descend une notion première dans la composition d'un livre; du même coup ce livre s'en trouve descendu en tous ses détails. Et c'est ce qui est arrivé à celui de Victor Hugo. Raisonnez I Que peut faire une mère, qui n'est plus qu'une femelle^ quand elle a perdu ses enfants, c'est-à-dire ses petits?... Aboyer et hurler et courir après comme une chienne ; et ce sontles seules choses que fasse la Fléchard dans le roman d'Hugo. Elle n'est pas même, cette mère-là, la Juive errante de la maternité; car elle pourrait être intelligente alors et éloquente, puisqu'elle serait dans l'humanité, et elle n'y est pas... On la voit donc courir, hagarde, imbécille, folle et enragée, çà et là à travers quelques pages; car elle ne peut pas en remplir davantage, dans l'économie du roman, de sa personnalité raccourcie et brute, et, comme Hugo n'a pas craint de le dire ; de sa divine animalité ! Les animaux parlent peu. Les paroles qu'Hugo met dans sa bouche sont des cris, et encore il y en a trop. Comme les autres personnages des œuvres d'Hugo, qui abusent toujours du monologue et qui parlent comme d'intarissables cataractes, la Fléchard n'est pas même dans sa vérité
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animale quand elle monologue, et pour ce qu'elle dit, on aimerait mieux qu'elle se tût... Courir après ses enfants, qu'elle retrouve au flair comme la chienne, ne serait pas non plus d'un intérêt bien varié s'il ne s*y mêlait les hasards du chemin, et tout cela serait assez vulgaire si Thomme qui fait ombre sur tout dans le roman, le royaliste, l'émigré, le marquis, Lantenac, ne rapportait pas à la mère ses enfants qu'il a sauvés de l'incendie.
Car voilà loule linvention d'Hugo î Une mère perd ses enfants ; elle court après et on les lui rapporte. Voilà toute la donnée, et les combinaisons d'événements qu'il a arrangées autour d'une idée si pauvre ne l'enrichissent pas ; elles manquent toutes de vraisemblance au plus haut degré. Mais qu'importe la vraisemblance à un homme qui agit sur les événements de ses livres comme un escamoteur sur ses muscades ? Victor Hugo se croirait rapetissé et humilié s'il était obligé de respecter les vraisemblances. Au théâtre, il est encore obligé de compter avec elles. Mais dans un roman, il s'en soucie bien! On n'encage pas les aigles qui ont les ailes si longues. Hugo ne veut voir et faire que des effets ! et il ne les amène pas. \\ les plaque dans un livre qui n'a point de transitions, qui va par bonds et par sauts, à la manière des conquérants, selon Bossuet, qui, ce jour-là, se moquait un peu du grand Condé, lequel avait dans son métier plus d'art peut-être qu'Hugo dans le
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sien. Quand Walter Scott, qui est le Shakespeare du Roman, et quand Balzac, pour lequel je cherche un nom qui paisse dire sa place, plus haute que celle de Walter Scott, nous donnent ces récits qui sont les vraies épopées de ce siècle, ils ne procèdent point par heurts et par tableaux détachés. Us ne laissent pas tomber leurs effets de la lune, mais ils les amènent par les voies de la génération nécessaire, ils ne finissent point brusquement un chapitre pour courir à un autre. Ils ne coupent point la trame de leur récit par des dissertations pédantes, et de ce pédantisme insolemment ennuyeux qui fait de Victor Hugo je ne sais quel Vadius colossal... Ils sont déductifs, logiques et vrais. Ils savent la vie et ils la créent. Ils ne mutilent pas la nature humaine. Us ne découpent pas des silhouettes sans profondeur et sans réalité dans des hommes de l'intensité de Robespierre, de Danton, de Marat. S'ils y avaient touché dans leurs créations, ils auraient pénétré dans leurs âmes et mis leurs âmes dans leur action. Us n'en auraient pas fait des perroquets ! les perroquets de leur renommée ! S'ils avaient pensé à montrer dans leurs œuvres l'hydre de la Convention française, ils l'auraient ressuscitée dans une deces journées terribles qui avaient leur monstrueuse beauté, et ils ne se seraient pas contentés de la nomenclature des noms de ses membres, avec des étiquettes tirées des mots qu'ils dirent e» dont plus de moitié sont des platitudes et le reste des déclamations !
Et non seulement ils sont vivants, Balzac et Walter Scott, mais ils sont impersonnels, et Hugo est toujours à rattache de sa propre personnalité, comme la chèvre à son piquet. Quand Walter Scott veut faire un mendiant écossais, par exemple, il fait un mendiant écossais. Mais quand Hugo fait un mendiant breton, ce n'est pas un mendiant breton. En Bretagne, les mendiants ne sont point panthéistes, mais chrétiens ; ils ne s'agenouillent point devant les paysages, mais devant les calvaires. Hs ne sont pas du tout les mendiants de cette drôle de Bretagne, l'imagination d'Hugo !
Oh ! la vérité et la vie ! voilà ce qu'on trouve dans Walter Scott et Balzac, et ce qu'on ne trouve pas dans Hugo. On y trouve qu'il leur est profondément inférieur, lui, cet homme d'une puissance plus verbale que réelle, plus dans les images et dans les mots que dans les choses. Son infériorité continue dans son liwre de Quatre-vingt- treize. iena.i'paiS voulu descendre, dans l'examen de ce livre, jusqu'aux chicanes d'une critique de détail avec un homme qui, comme l'auteur, est assez haut placé pour qu'on lui fasse l'honneur d'une critique qui relève plus de la synthèse que de l'analyse. Je laisse à découvrir le sexe des cloportes aux enfants. Mais je n'ai découvert, moi, dans ce nouveau livre, qu'un royaliste déplus, — un fier cloporte, du reste, pour les amis d'Hugo 1 Je n'y ai pas découvert un Victor Hugo plus fort et plus vivant que celui
que nous connaissions. C'est toujours à peu près le même Vaucanson littéraire, le même fort mécanicien. Son Lantenac, la plus grande figure de son livre parce qu'i/ ne l'a pas faite^ — car Lantenac, c'est Charette, c'est Charette, avec les femmes de moins et les années de plus, — oui ! même son Lantenac a quelque chose d'exsangue et de métallique dansThéroïsme qui crierait un peu à la manière des ressorts, si Hugo ne l'avait huilé et ouaté avec ces choses charmantes qu'on appelle la légèreté française : la plaisanterie devant la mort, l'élégance, le ton comme il faut de sa classe ! C'est la seule figure qui, si elle n'est pas tout à fait la vie, approche de la vie dans ce livre qu'on dirait sorti des ateliers de Birmingham. Je l'ai dit en commençant, voilà la très grande, mais seule nouveauté de ce roman de Quatre-vingt-treize^ qui doit tout à l'ancien régime. Que Victor Hugo ôte son vilain chapeau mou — qui est le bonnet rouge d'aujourd'hui — à l'ancien régime! Il lui doit de la reconnaissance. 11 lui doit son Lantenac, et son Lantenac l'engage. Nous aurons peut-être un bon Torquemada!
Ils ne sont pas rouges, les ruraux... et en voici un écarlate ! Ëcarlate d'opinion, écarlate de sentiment, écarlate d'expression : toutes les intensités d'écarlaie, il les a, quoique rural, ce rural endiablé î Auteur déjà connu du Bouscassiè, cette robuste églogue qui monte parfois jusqu'à l'épique, Léon Cladel publie à Yinslant même un nouveau livre, de l'haleine du premier, plein de rutilance et de furie pittoresque...
Ce n'est pas que cela m'étonne ; non 1 mais c'est que cet éclatant rural soit républicain. Rural et républicain, chose rare; presque une contradiction! car les républicains détestent les ruraux, et, comme le mot clérical
\. La Fêle votive de sai?U Bartholome'e Porte-glaive {Figaro^ 4 mai 1872).
pour désigner les catholiques, rural est un nom qu'ils ont inventé et qui veut être une injure, cinglée par eux au visage des paysans.
Cladel, qui est un paysan et qui s'en vante, et qui a raison de s'en vanter; Cladel, qui s'est voué à les peindre à fond, et qui les a peints une seconde fois dans sa Fête votive de saint Barlholomée Porte-glaive (1), avec une énergie plus grande encore que la première fois (dans le Bouscassiè)^ s'est bien gardé, tout républicain qu'il puisse être, d'écrire sur ses deux volumes : (( Mes ruraux », qui serait ridicule, mais il a mis : « Mes paysans », qui dit nettement que dans ses livres il ne s'agit exclusivement que des paysans de son pays.
Ce sont bien les siens, en effet. Ce sont bien les paysans de sa province, non delà province à côté... Seu lement, disons-le avec une joie qu'il ne partager,' peut-être pas, les paysans de ce républicain ne sont pas plus républicains que les autres. Ce sont des républicains comme les autres, des paysans très vrais, très étudiés, très sus, — des terriens acharnés qui ne pensent qu'à la terre, heureusement pour eux et pour nous! et qui, s'ils étaient républicains, penseraient autre chose, mais ne seraient plus alors ces paysans que Cladel et moi nous adorons, et qu'il nous a peints d'une touche de fiamme, avec tous les enthousiasmes etles bonheurs de l'adoration.