‹ vres choisies de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 181 sur 185 · L'ÉLOGE DU REGARD · texte numérisé non relu

L'ÉLOGE DU REGARD

Chanson faite sur une très belle femme nommée madame de Monregard.

'Air: Ah, sans vous, saiis vous, ma Lisette, etc.

L« E s femmes vantent ma figure ; On dit mes traits intéressants ; Mon air, ma taille , ma stature , Ont aussi mille partisans.

Mon esprit, ma voix , mon sourire , Obtiennent leur éloge à part ; Mais ce que surtout on admire , C'est la beauté de mon regard.

Tous , philosophe atrabilaire, Pour qui rien ne se peint en beau ; Vous, à qui la nature entière Ne semble qu'un vaste tombeau, Je vous plains de ne voir en elle Que les jeux d'un triste hasard.

Qu'elle est pour moi touchante et belle ! Mais vous n'avez pas mon regard.

l\o.s champs reprennent leur parure :

Quel spectacle délicieux!

Quand je regarde la nature, Mon ame est toute dans mes yeux.

A ses jeux dont elle est ravie , Mes autres sens ont peu de part; Les plus doux plaisirs de ma vie, Ah ! je les dois à mon regard.

Du goût, du toucher, le prestige

S'annonce en me faisant la loi.

Une odeur m'atteint et m'afflige;

Le bruit me frappe malgré moi ;

Sur mes sens , chaque objet, chaque être ,

Commande, agit sans nul égard ;

Mais du monde entier je suis maitre

Quand je jouis de mon regard.

Je pourrois braver l'infortune , L'envie et ses efforts puissants ; Je me verrois sans plainte aucune , Privé de quatre de mes sens.

Tant de maux de cet hémisphère Ne hâteroient point mon départ ; Mais que faire , hélas ! sur la terre , Si i'avois perdu mon regard î

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