COMEDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE
Représentée pour la première fois par les comédiens Français ordinaires du roi , le 27 avril 17S4.
En faveur du liadinage.
Faites grâce à la raisou.
\tsmdev. de la pièce.
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JlLn écriva- cette préface , mon Init n'est pas de rechercher oiseusement si j'ai mis au théâtre une {uece bonne ou mauvaise ; il n'est plus temps pour moi : mais d'examiner scrupuleusement, et je le dois toujours, si j'ai fait une oeuvre blâmable.
Personne n'étant tenu de faire une comédie qui ressemble aux autres, si j'e me suis écarté d'un chemin trop battu, pour des raisons qui m'ont paru solides ,ira-t-on méjuger comme l'ont fait MM. tels, sur des relies qui ne sont pas les miennes ? imprimer puérilement que je reporte l'art à son enfance, parceque j'entreprends de fraver un nouveau sentier à cet art dont la loi première , et peut-être la seule , est d'amuser en instruisant.'* mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Il y a souvent très loin du mal que l'on dit d'un ouvrage à celui qu'on en pf'nse. Le trait qui nolis poursuit , le mot qui importune reste enseveli dans le cœur, pendant que la bouche se venge en blâmant presque tout le reste. De sorte qu'on peut regarder comme un point établi au théâtre, qu'en fait de reprf)che à l'auteur, ce qui nous affecte le plus est ce dont on parle le moins.
Il est peut-être utile de dévoiler aux yeux de tous , ce double aspect des comédies, et j'aurois fait encore un bon usage de la mienne , si je parviens en la scrutant, à fixer l'opinion publique sur ce qu'on doit entendre par ces mots: Qu'est-ce que i-a décence THEATRALE ?
A force de nous montrer délicats, fins connois-
î44 PRÉFACE.
seurs , et d'affecler , comme j'ai dit antre part, l'hypocrisie de la décence auprès du relàciiement des mœurs, nous devenons des êtres nuls, incapables de s'amuser et de juger de ce qui leur convient: faut-il le dire enfin? des bégueules rassasiées qui ne savent ce qu'elles veulent , ni ce qu'elles doivent aimer ou rejeter. Déjà ces mots si i\ battus, bon ton, bonne coinpas^nie , toujours ajustés au niveau de chaque insipide coterie, etdontla latitude est si grande qu'on ne sait où ils commencent et finissent , ont détruit la franche et vraie gaîté qui distinguoit de tout aulie le comique de notre nation.
Ajontez-vlepédantesque abus de ces autres grands mots décence et bonnes mceurs , qui donnent un a;r si important, si supérieur, que nos Joueurs de comédies seroient désolés de n'avoir pas à les prononcer sur toutes les pièces de théâtre, et vous connostrez à peu près ce qui garrotte le génie , intimide tous les auteurs , et porte un coup mortel à la vigueur de l'iatrigue, sans laquelle il n'y a pourtant que du bel esprit à la glace , et des comédies de quatre Jours.
Enfin, pour dernier mal, tous les états delà société sont pai'venus à se soustraire à la censure dramatique : on ne ponrroit mettre an théâtre les Plaideurs de Racine , sans entendre aujourd'hui les Dandin.s et les Rrid'oisons . mêaie des gens plus éclairés, s'écrier qu'il n'y a plus ni mœurs, ni respect pour les magistrats.
On ne feroit point le Turcaret , sans avoir à l'instant sur les bras, fermes, sous-fermes, traites et gabelles, droits-réunis , tailles, taillons, le tropplein, le trop-bu, tous les impositeurs royaux. Il est vrai qu'aujourd'hui Turcaret n'a plus de modèles. On l'offiiroit sous d'autres traits , l'obstacle resteront le même.
On ne joneroit point les fàcbeui , les marquis, lej, emprunteurs de Molière , sans révolter à la fois la haute , la moyenne , la moderne , et 1 antique noblesse.-Ses Femuies savantes irritoieat nos femiains bureaux d'esprit : mais quel calculateur peut CTalu^r la force et la longueur de levier qu'il faudroit, de nos jours, pour élever jusqu'au théâtre l'œuvre sublime du Tai tuffe ? aussi l'auteur qui se compromet avec le public pour l'amuser ou pour i'imtruire^ au lieu d'intriguer a son choix sou ouvrage, est-il obligé de tourniller dans des incidents impossibles, de persifler -tu lieu de rire, et de prendre ses modèles hors de la société , crainte de se trouver mille ennemis , dont il ne connoissoit aucun en composant son triste drame.
J'ai donc réfléchi que si quclquhomme courageux ne secouoit pas toute cette poussit^re , bientôt l'eunui des pièces francoises porteroit la nation au frivole Opéra-Comique, et pi us loin encore, aux Boulevards, à ce ramas infect de tréteaux élevés à notre honte, où la dLcente liberté bannie duThéâtre-L rançois se change en une licence effrénée ; où la jeunesse va se nourrir de grossières inepties, et perdre, avec ses mœurs , le goût de la décence et des chefs-d'œuvre de nos raaitres. J'ai tenté d'être cet homme, et ,sl je nai pas mis plus de talent à mes ouvrages .au moins mon intention s'est-elle manifestée dans tous. J'ai pensé, je pense encore , qu'on n'obtient ni grand pathétique , ni profonde moralité, ni boa tt vrai comique au théâtre, sans des situations fortes^ et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale , dans le sujet qu'on veut traiter. L auteur tragique , hardi dans ses moyens , ose admettre le crime atroce, les conspirations, l'usurpation du trône , le meurtre, l'empoisonnement, Fluceste dans Oodipe «t Phèdre ; le fratricide dans Vendôme; le paricide BEAIMAr.CH^IS. 2. i>
dans Mahomet; le régicide dans Machbet, etc. etc. La comédie, moins audacieuse, n'excède pas les disconvenances, parce que ces tableaux sont tirés de nos mœurs, ses sujets, de la société. Mais comment frapper sur l'avarice, à moins de mettre en scène un méprisable avare? démasquer l'hypocrisie, sans montrer, comme Orgon dans le Tartuffe , un abominable hypocrite, épousant sa jille et convoitant sa femme ? un homme à bonne fortune , sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes ; un joueur effréné , sans l'envelopper de fripons , s'il ne l'est pas déjà lui-même?
Tous ces gens-là sont loin d'être vertueux; l'auteur ne les donne pas pour tels : il n'est le patron d'aucun d'eux; il est le peintre de leurs vices. Et parce que le lion est féroce, le loup vorace et glouton, le renard rusé, cauteleux, la fable est-elle sans moralité? quand l'auteur la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du corbeau le fromage dans la gueule du renard: sa moralité est remplie ; s'il la tournoit contre le bas flatteur, il finiroit son apologue ainsi: le renard s'en saisit, le dévore ,■ mais le fromage éloit empoisonné. La fable est une comédie légère , et toute comédie n'est qu'un long apologue : leur différence est que dans la fable les animaux ont de l'esprit, et que dans notre comédie les hommes sont souvent des bêles , et qui })is est , des bêles méchantes.
Ainsi, lorsque Alolierc , qui /ut si tourn)entti .par les sots, donne à l'Avare un lils prodigue et vicieux qui lui vole .sa cassette, et l'injurie en face : est-ce des vertus ou des vices qu'il tire sa moralité ? Que lui importent ses fantômes? c'est vous qu'il entend corriger. Il est vrai que les afficheurs et balayeurs littéraires de son temps ne manquèrent pas d'apprendre au bon public combien tout cela étoit
horrible! Il est aussi prouvé que des envieux très importants , ou des importants très envieux se décliaînerent contre lui. Voyez le sévère Boilean dans son épître au grand Racine , venger sou ami qui. n'est j)lus, en rappelant ainsi les faits:
L'Ignorance et l'Errem* , à ses naissantes pièces ,
En habits de marquis , en robes de comtesses ,
Venoient pour diffamer son clief-d'œuvre nouveau ,
Et secouoient la tête à l'endroit le plus beau.
Le commandeur vouloit la scène plus exacte ;
Le vicomte indigné sortoit au second acte :
L'un , défenseur zélé des dévots mis en jeu ,
Pour prix de ses bons mots , le condamnoit au feu ;
TJ 3iVATe , fougueux Marquis , lui déclarant la guerre,
Vouloit venger la cour immolée au parterre.
• On voit même daas un placet de Molière à Louis XIV qui fut si grand en protégeant les arts , et sans le goût éclairé duquel notre théâtre n'auroit pas un seul chef-d'œuvre de Molière ; on voit ce philosophe auteur se plaindre amèrement au Roi , que pour avoir démasqué les hypocrites , ils imprinioient partout qu'il étoit u?i tibertiii , un impie, un athée, un démon i^etude chair, habillé en homme; et cela s'imprimoit avec approbation et privilège de ce roi qui le protégeoit : rien là-dessus n'est empiré.
Mais parceque les personnages d'une pièce s'y montrent sous des moeurs vicieuses, faut-il les bannir de la scène .^ Que poursuivroit-on au théâtre.^ les travers et les ridicules! cela vaut bien la peine d'éecire I ils sont chez nous comme les modes j on ne s'en corrige point, on en change.
Les vices,. les abus , voilà ce qui ne change point, mais se déguise en mille formes sous le masque des mœurs dominantes : leur arracher ce masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche
148 FUÉFACE.
de l'homme qni se voue au théâtre. vSoit qu'il moralise en riîinl . soit qu'iJ pleure en moralisant; Heraclite on Démoeriie, il n'a pas un autre devoir: malheur à lui , s'il s'en écarte ! On ne peut corriger les hommes qu'en les faisant voir tels qn ils sont. La comédie utile et véridique n'est point un éloge menteur . un vain discours d'académie.
Mais gardons-nous bien de confondre celte critique générale , un des jdus nobles bats de l'art , avec la satire odieuse et personnelle : l'avantage de la première est de corri^jer sans blesser. Faites prononcer au théâtre par Thorame juste , aigri de l'horrible abus des bienfaits, tous les hoinines sont des ingrats: quoique chacun soit bien près de penser comme lai, personne ne s'offensera. Ne pouvant y avoir un ingrat, sans qu'il existe un bienfaiteur; ce reproche même établit une balance égale entie les bons et mauvais coeurs ; on le sent, et cela console. Que si l'humorisle répond qu'un bierfaitenr fait cent ingrats; on répliquera justement, qu'// ny a peut-être pas un ingrat qui n'ait été plusieurs fois bienfaiteur: cela console encore. Et c'est ainsi qu'en généralisant, la critique la plus araere porte du fruit , sans nous blesser ; quand la satire personnelle , aussi stérile que funeste, blesse toujours et ne produit jamais. Je hais par-tout cette dernière, et je la crois un si punissable abus , que j'ai plusieurs fois d'office invoqué la vigilance du magistrat pour empêcher que le théâtre ne de-\-int une arène de gladiateurs , on le puissant se criit en droit de faire exercer ses vengeances parles plumes vénrdes , et malheureusement trop coinraunes ,qui mettent leur bassesse à l'enchère.
rs 'ont-ils donc pas assez , ces grands , des mille et un feuiiliste.s. faiseurs de bulletins, afficheurs pour
et dénigrer qui les offusque? On tolère un si léger mal , parce qu'il est sans conséquence, et qi>e Ja vermine épliémere démange un instant et périt ; mais le llieàtre est un géant qui Liesse à mort tout ce qui] frappe. On doit reserver ses grands cou])s pour les abus et pour les maux publics.
Ce n'est donc ni le vice ni les incidents qu'il amené qui font l'indécence théâtrale, mais le défaut de leçons et de moralité. Si l'auteur, ou foible on timide , n'ose eu tirer de son sujet , voilà ce qui rend sa pièce équivoque ou vicieuse.
Lorsque je mis Eugénie ao, théâtre ( et il faut bien que je me cite , puisque c'est toujours moi qur'ou attaque ) ; lorsque je mis Eugénie au théâtre , tous nos jnrésrcrieurs à la décence, jetoient des flammes dans les foyers sur ce que j'avois osé montrer un seigneur libertin , habillant ses valets en prêtres, et feignant d'épouser une jeune personne qui paroît enceinte au théâtre, sans avoir été mariée.
Malgré leurs cris , la pièce a été jugée, sinon le meilleur , au moins le plus moral des drames , constamment jouée sur tous les théâtres, et traduite dans toutes les langues. Les bons esprits ont vu que la moralité, que l'intérêt, y naissoient entièrement de l'abus qu'un homme puissant et vicieux fait de son nom, de son crédit, pour tourmenter une foible fille, sans appui, trompée , vertueuse, et délaissée. Ainsi tout ce que l'ouvrage a d'utile et de bon nait du couiage qu'eut 1 auteur d'oser porter la disconvenance sociale au plus haut point de liberté.
Depuis, j'ai fait les Deux Amis, pièce dans laquelle un père avoue à sa prétendue nièce qu elle est sa fille illégitime ; ce drame est aussi très-moral : parce qu'à travers les sacrifices de la plus parfaite amitié, l'uUteur s'attache à v montrer les devoirs qu'im-
iDo PREFACE,
pose la nature snr les fruits d'un ancien amonr, que la ricfourease dureté des convenances sociales , ou plutôt leur abus, laisse trop souvent sans appui.
Entre autres critiques de la pièce, j'entendis dans nne loge, auprès de celle que j'oconpois, un jeune important de la cour , qui disoit gaîment à des dames: t L'auteur, sans doute, est un garçon fripier, « qui ne voit rieu de plus élevé que des comrais des a ferines,et des marchands d'étoffes ; etc'estaufond « d'un magasin qu'il v.i chercher les nobles amis, « qu'il traduit à la scène franfeoise ! « Helas ! monsieur, lui dis-je en m'avancant , ila fallu du moins les prendre où il n*est pas impossible de les supposer. Vous ririez bien plus dç l'auteur, s'il eût tiré deux vrais amis de l'œil de bœuf, ou des carrosses? ïl faut un peu de vraisemblance, même dans les actes vertueux.
Me livrant à mon f^MÏ caractère, j'ai depuis tenté, dans le Barbier de Seville, de ramener au théâtre l'ancienne et franche gaité , en l'alliant avec le ton léger de notre plaisanterie actuelle; mais comme cela même étoit une etpece de nouveauté, la pièce fut vi-vement poursuivie. Il semblait que j'eusse ébranlé l'éiat; l'excès des précautions qu'on prit et il'es cris qu'on fit contre moi, déceloit sur-tout la frî^veûr que certains vicieux de ce teiups avoient de s'v voir démasqués. Lapiece fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur l'affiche , à l'instant d'être jouée, dénoncée même au parlement d'alors , ^ moi, frappé de ce tumulte, je persistois à demander que le public restât le juge de ce que j'avois destiné à l'anjusement du public.
Je l'obtius au bout de trois ans. Après les, clameurs , les éloges ; et chacun me disoit tout bas : faites-nous donc des pièces de ce genre, puisqu'il n'y a plus que vous qui osiez rire en face.
PREFACE. i5i
Un anteur désolé par la cabale et les criards , mais qui voit sa pièce marcher, reprend courage .et c'est ce que j'ai fait. Feu M. le prince de Conti , de patriotique méuioire ( car en frappant l'air de soti nom , l'on sent vibrer le vieux mot patrie ) , feu M. le prince de Conti, donc, me porta le défi public de mettre au théâtre ma préface du Barbier, plus gaie, disoit-il , que la pièce , et d'y montrer la famille de Figaro, que j'indiquois dans cette préface. Monseigneur, lui répondis-je, si jemettois une seconde fois ce caracteie sur la scène , comme je le montrerois plus âgé, qu'il en sauroit quelque peu davantage, ce seroit bien un autre bruit, et qui sait s'il verroit le jour! Cependant, par respect, j'acceptai le défi : je composai cette Folle Journée , qui cause aujourd hui la rumeur. Il daigna la voir le premier. C'étoit un homme d'un grand caractère , un prince auguste, un esprit noble et fier: le diraije.''il tn fut content.
Mais quel piège, hélas! j'ai tendu au jugement de nos critiques en appelant ma comédie du vain nom de Folle Journée ! mon objet étoit bien de lui ôter quelqu'iraportance ; mais je ne savois pas encore à quel point un changement d'annonce peut égarer tous les esprits. En lui laissant son véritable titre , on eût lu l'Epoux saboraeur. C'étoit pour eux une autre piste ; on me couroit différent ment. Mais ce nom de Folle Journée les a mis à cent lienes de moi: ils n'ont plus rien vu dans l'ouvrage, que ce qui n'y sera jamais ; et cette remarque un peu sovere sur la facilité de prendre le change a plus d'étendue qu'on ne croit. Au lieu du nom de George Dandin, si Molière eût appelé sou drame la Sottise des ali iances , il eût porté bien plus de fruit ; si Reguard eût uommé son Légataire , la Punition du célibat, la pièce nous eût fait frémir. Ce à quoi il ne songea
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pas ; je l'ai fait avec réilexion. Mais qu'on feroit uu beau chapitre sur tous les jugements des hommes, et la morale du théâtre, et qu'on pourroit intituler. De rinfkience de l'Affiche !
Quoi quil en soit , la Folle Tournée resta cinq ansau porte-feuille; les comédiens ont su ([ue je 1 avois , ils me l'ont enfin arrachée. S'ils ont bien ou mal fait pour eux, c'est ce qu'on a pu voir depuis, ^it que la difficulté de la rendre excitât leur émulation; soit qu'ils sentissent avec le public, que pour lui plaire en comédie , il falloit de nouveaux efforts; jamais pièce aussi difficile n'a été jouée avec tant d'ensemble ; et si l'auteur ( comme on le dit ) est resté au-dessous de lui-même; il n'y a pas un sfui acteur , dont cet ouvrage n'ait établi , augmenté ou confirmé la réputation» Mais revenons à sa lecture , à 1 adoption des comédiens.
Sur réloge outre qu'ils en lireut, toutes les sociétés voulurent le connoître, et dès-lors il fallut me faire des querelles de toute espèce, ou céder aux instances universelles. Dès-lors aussi les grands ennemis de l'auteur ne manquèrent pas de répandre à la cour quïlblessoit dans cet ouvrage,d'ailleurs ?/« tissu de bêtises, la religion, le gouvernement, tous les états de la société, les bonnes moeurs ; et qu'enfin la la vertu y étoit opprimée, et le vice triomphant ; comme de raison, ajoutoit-on. Si les graves messieurs qui Tont tant repété me font 1 honneur de lire cette préface, ils y verront au moins que j'ai cité bien juste ; et la bourgeoise intégrité que je mets à mes citations n en fera que mieux ressortir la uoble infidélité des leurs.
Ainsi dans le Barbier de Séville je n'avois qu'ébranlé l'état; dans ce nouvel essai, plus infâme et plus séditieux, je le renversai de fond en comble. y trier les plus mauvais, en choisir un bien lâche,
PRÉFACÉ. i53
Il n'y avoît plus rien de sacré si l'on permettoit cet ouvrage. On abusoit l'auiorité par les plus insidieux rapoorts ; on cabaloit auprès des corps puissants ; on alarmoit les aines timorées ; on me faisoit dt'S eauemis sur le prie-Dieu des oratoires : et moi , selon les hommes elles lieux, je repoussoir la basse intrigue par mou excessive patience, parla roideur de mon respect, lobsîiua^ion de ma docilité ; par la raison , quand on vouloit l'entendre.
Ce combat a <]aré quatre ans. Ajoutez-les aux cinq du porte-feniile ; que reste-t-ii des allusions qu'on s'efforce avoir dpus l'ouvrage ? Hela.s ; quand il fut ccmpo^é , tout ce qui fleurit aujourd'hui n'avoit pas même encore germé. Ç'etoit tout un autre univers.
Pendant ces quatre ans de débats je ne demandois qu'un censeur: on m'en accorda cinj ou six. Que viretit-ils dansTouvraj^Cjobjet dunîel déchaînement? la plus badine des intrigues ; un ';r.iu':1 seigneur espagnol, amou reu \ d'une j eune lîile qu'il veut séduire, €tles efforts quecett^fiaacée, celuiqa'elh- uoitépouser , et la femme du seigneur . renaissent pour faire échouer da'is son dessein un maître aiisoiu , que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent toutpuissant pourraccomjîlir. Voilà tout , rien de plus. La pièce est sous vos yeu.i.
D où naissent donc ces cris perçants ? De ce qu'au lieu de poursuivre un seul laractere vicieux .comme le joueur, l'ambitieux , l'avare, ou l'hypocrite , ce qui ne lui eut mis sur les bras qu'une stule classe d'ennemis ., l'ant^^ur a profité d'une composition légère, ou plutôt a f^oriaé son plan de façon a y fa;re entrer la critique d'une fou'e d'abus qui désolent la société. Mais comme ce n'est pas là ce qui gâte un ouvrage aux yeux du censeur éciairé, tous , en
l'appronvant . lont réclamé pour le tliéàtre. Il a donc fallu l'y souffrir: alors les grands dn monde ont vu jouer avec scandale ,
Cette pièce où l'on peint un iusolent valet Disputant sans pudeur son épouse à son maître.
M. GuDi.x.
■ Oh ! que j'ai de regret de n'avoir pas fait de ce sujet moral nne tragédie liien sangniuaii-e ! mettant nn poifjnard à la main de l'époux outragé , que je n'aurois pas nomme Figaro; dans sa jalouse fureur je lui aurois fait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il au'oit venyé son honneur dans des vers carrés, lo^eii ronlîa.iTs, et que mon jaloux, tout au moin' gérér-al d'année . aoroit eu pour rival quelque t\ran Lico horrible, et régnant au plus mal sur un peuple désole ; tout cela, très loin de nos mceur-; , n'auroit, \e crois, blesse personne: on eût crié brcu'o! ouvrage b.en moral. Nous étions sauvés, moi et mon Figaro sauvage.
-Niais ne voulant qu amuser nos François et non faire ruisseier les larmes de leurs épouses, de mon coupable amant j'ai fait un jeune seigneur de ce temps-là; prodigue, as^ez galant, même ira peu libertin , a i;eu près comme les autres seigneurs de ce temps-là. Mais qu'oseroit-on diie au théâtre d'un seigneur , sans les offenser tous , sinon de lui reprocherson trop de galanterie! M'est-cepTS là le défaut le raojf.s conU'sté par eux-mêmes? J'en vois beaucoup d'ici rougir modestement ( et c'est ua noble eftort ) en convenant que j'ai raison.
Toulant donc ^airp le mien coupable , j'ai en le restiect généreux d'=' ne lui prêter aucun des vices du peu])le. Direz-vous que je ne lepouvois pas , que c'eût été blesser toutes les vraisemblances? Concluez
PRÉFACE. i55
donc en faveur de ma pièce , puisqu'enfîn je ne 1 ai jKJS fait.
Le défaut m«ne dont je l'accuse n'auroit pi'oduit aucun mouvement comique, si je ne lui avois gaiinent opposé l'homme le plus dégourdi de sa nation, le véritable Figaro, qui tout en défendant Susanne, sa propriété, se moque des projets de son maître, et s'indigne très plaisamment qu'il ose jouter de ruse avec Jni, maître passé dans ce genre d'escrime.
Ainsi , d'une latte assez vive entre l'abus de la puissance, l'oubli des principes, la prodigalité, l'occasion , tout ce que la séduction a de plus entraînant , et le feu , l'esfirit. les lessources que l'infériorité piquée au jeu peut opposer à cette attaque, il naît dans ma pièce un jeu plaisant d'intrigues, où V époux siihoîneiir , contrarié, lassé, harassé , toujours arrêté dans ses vues . est obligé trois lois dans cette journée de tomber aux jrteds de sa femme , qui bonne , indulgente et sensible finit par lui pardonner : c'est ce qu'elles font toujours. Qu'a donc cette moralité de blâmable, messieurs?
La trouvez - vous un peu badine })uur le ton grave que je prends ? accueillez-en une plus sévère qui blesse vos yeux daus l'ouvrage, quoique vous ne l'y cherchiez pas : c'est qu'un seigneur assez vicieux pour vouloir prostituer à ses c.iprices tout ce qui lui est subordonne, pour se jouer, dans ies domaines, de la pudicité de toutes ses jeunes vassales, doit finir comme celui-ci , par être la risée de ses valets ; et c'est ce que l'auteur a très fortement prononcé, lorsqu'on fureur au cinquième acte, Almaviva, croyant confond: e une fcuime infidèle , montre à son jardinier un cabinet , eu lui crianl : « Eu- ^ « tre-s-y toi , Antonio ; conduis devant son juge « l'infame qui m'a déahoaoré ; » et que celui-ci lui
i56 PR.ÉFACE.
répond : « Il y a par^tienne , une bonne providence I « vous en avez tant fait dans le pays . qu'il faut bien f aussi qu'a voire tour... »
Cette profonde moralité se fait sentir dans tout l'ouvrage; et s'il convenoit à l'auteur de déiuonfrer ans. adversaires qu'à travers sa forte leçon il a j)Orté la considération pour la dif:^ité du coapable, plus loin qu'on ne devoit lattendie de la fermeté de son pinceau ; je lenr ferois remarquer que , croisé dans tous ses projets , le Comte Almaviva se voit toujours humilié . sans être jamais avili.
En effet, si la Comtesse usoit de ru^e pour aveui^ler sa jalousie dans le dessein de le trahir , devenue coupable elle-même , elle nf pourroit mettre à .ses pieds son époux, sans le dégrader à nos yeus ; la vicieuse intention de l'épouse , brisant un lien respecté ; l'on rei'iocheroit justement à l'auteur d'avoir Tracé des moeurs blâmables : car nos j agements sur les mœurs se rapportent toujours aux femmes ; on n"eslime pas assez les hommes pour tant exiger d'eux «■ur ce point délicat. IMais loin qu'elle ait ce vil projet , ce qu'il v a de mieux établi dans rouvra:,'e , est que nui ne veut faire une tromperie au Comte, mais seulement lerapècher d'en faire à tout le monde. (7est la pureté des motif-, qui sauve ici les nioveos , du reproche; et de cela .seul, que la Comtesse ne veut que raiiiener son mari , toutes les confusions qu'il éprouve sont certainement très morales; aucune n'est avilissante.
Pour que cette vérité vous frappe davantage . l'auteur oppose à ce mari peu délicat . la plus vertueuse des femmes par çoùt et par principes.
Abandonnée d'un époux trop aimé, quand l'expose-t-on à vos regards.^ dans le moment critique où sa bienveillance pour un aimable enfant, son iilleal , peut devenir un goût dangereux, si elle per-
PREFACE. lô-;
met au ressentimeut qui l'appaie, de prendre trop d'empire sur elle. C'est pour faire mieux sortir l'attrait du devoir , que l'auteur la met un moment aux prisés avec un goût naissant qui le combat. Oh ! combien on s est étayé de ce léger mouvement dramatique , pour nous accuser d'indécence ! on accorde à la iragtdie , que toutes les reines , les princesses aient des passions bien allumées qu'elles combattent plus ou moins ; et l'on ne souffre pas que dans la comédie, une femme ordinaire puifse lutter contre la moindre foiblfesse ! O grande influence de i'aj'fiche / jugement sur et conséquent 1 avec Ja différente du genre , on blâme ici ce qu'on approuvoit là. Et cependant en ces deux cas c'est toujours le même principe; j)oint de vertu sans sacrifice.
J'ose en appeler à vous, jeunes infortunées , que Votre malheur attache à des .Vimaviva I Dislingueriez-vous toujours votre vertu de vus chagrin.s, si quelque intérêt importun tendant trop à les dissi^ per ue vous avertissoit enfin qu il est temps de combattre pour elle? le chagrin de perdre un mari n'est pas ici ce qui nous touche ; un regret aussi personnel et trop loin d'être une vertu! Ce qui nous plait dar.s la Comtesse , c'est de la voir lutter franchement contre un goiit naissant qu'elle blâme , et des ressentiments légitimes. Les efforts qu elle fait alors pour ramener son infidèle époux, mettanî dans le plus heureux jour les deux sacrifices pénibles de son goût et de sa colère , on n'a nul besoin d'y penser pour applaudira son triomphe : elle est un modèle de vertu , l'exemple de son ssilg et l'amour du nôtre.
Si cette métaphysique de l'honnêleté des scènes -
si ce principe avoue de toute décence théâtrale n'a
point frappe nos juges à la représentation . c'est va;-
iif ment que j'en étendrois ici le déveloj penient , le-
BEAUMAPXHAIS, 2. I '}
( uuséqaence.s ; un tribunal d'iniquité n'écouiR point les défenses de l'accusé qu'il est charg^é de perdre ; et ma Comtesse n'est point traduite an parlement de la nation: c'est une commission qui la juge.
On a vu la lé^jere esquisse de son aimable caractère, dans la charmante pièce d'Heureusement. Le £foùt naissant que la jeune femme éprouve pour son petit cousin l'ofliciern'y parut blâmable àpersonne; quoique la tournure des scènes put laisser à pecser que la soirée eût lîni daotje manière, si l'époux ne tut pas rentre, coraïue dit l'auteur, heureusement. Heureusement au.- si ion navoit pas le projet de calomnier cette auteur : chacun se livra de bonne ioi à ce doux intérêt qu'inspire une jeune femme iionnèteet sensible , qui réprime ses premiers goûts ; et notez que , dans cette pièce . i'époux ne paroît qu'un peu sot; dans la mienne ,ii est infidèle; ma Comtesse a plus dcTnérite.
Aussi dans 1 uuvrape que je défends, le plus véritable intérêt se porte-t-il sur la Comtesse! le reste est dans le même esprit.
Pourquoi Suzanne la camariste , spirituelle, adroite et rieuse , a-t-elle aussi le droit de nous intéresser? Ci'est qu'attaquée par un séducteur puissant avec plus d'avantage qu'il n'en faudroit pour vaincre une fille de son état, elle n'hésite pas à confier les intentions du Comte aux deux personnes les plus intéressées à bien surveiller sa conduite ; sa maitresse et son fiancé. C'est que , dans tout son rôle , presque le plus long de la pièce , il n'y a pas u.ie phrase , un mot, qui ne respire la sagesse et l'att.icîiement à ses devoirs; la seule ruse qu'elle se permette est en f^iveur de sa maitresse, à qui son dév"0"'îinent est cher, et dont totis les Aoeux sont honnêtes.
PRKFACK. 1%'
Ponrquoi dans ses liber Jés sur soniuailre-, Figaro m'amuse-t-il , au lieu de in'indigner? C'est que, l'opposé des valeis . il n'est pas , et vous le save? , le lualtiounète homme delà pièce: en le voyant forcé par son état de repousser l'insulte avtc adresse , on lui pardonne tout, dès qu'on sait qu'il ne ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu'il aime . et sauver sa propriété.
Donc , hors le Comte et ses agens , chacun fait dans la pièce à peu près ce qu'il doit. Si vous les croyez malhonnêtes , parce qu'ils disent du mal les uns des autres , c'est une règle très fautive. Voyez r.os honnête» gens du siècle; on passe la vie à ne faire autre chose ! il est même tellement reçu île déchirer sans pitit les absents, que moi, qui les défends toujours , j'entends murmurer très souvent: quel diable d'homm.e , et qu'il est contrariant ! il dit du Lieu de tout le monde !
Est-ce mon page, enfin , qui vous scandalise , et l'immoralité qu on reproche au fond de l'ouvrage seroit-elle dans l'accessoire .'* O censeurs délicats! beaux espr.ts sans fatigue! inqiiisiteur pour la morale , qui condamnez en un clin d'ceil les réflexions de cinq années ! soyez justes une fois , sans tirer à conséquence. Un enfant de treize ans , aux premiers battements du cœur ; cherchant tout, sans rien démêler; idolâtre , ainsi qu'on l'est à cet âge heureux, dun objet céleste pour lui, dont le hasard fit sa. maraine , est-il unsujet de scandale? Aimé de tout le monde au château; vif, espiègle et brûlant» comme tous les enfants spirituels ; par sou agiîation extrême, il dérange dix fais, sans le vouloir, les coupables projets du Comte. Jeune adepte de la nature ! tout ce q^u'il voit a droit de l'agiter : peut-être il n'est plus un enfant ; mais il n'est pas encor un homme; et c'est le moment que j'ai choisi , pour
i6o PREFACE,
qu'il obtînt de l'intérêt , sans forcer personne à rougir. Ce qu'il éprouve innocemment , il l'inspire par-tout de même. Direz-vous qu'on l'aime d'amour.' Censeurs ! ce n'est pas là le mot : vous êtes trop éclairés pour ignorer que l'amour , même le plus pur , a un motif intéressé: on ne l'aime donc pas encore ; on sent qu'un jonr on l'aimera. Et c'est ce que l'auieur a m;s avec gaîté dans la bouche de Suzanne quand elle dit à son enfant : " Oh ! dans trois " ou quatre ans, je prcdis que vous serez le plus « grand petit A-aurien...! »
Pour lui impriiuc-r plus fortement le caractère de lenfance , nous le faisons exprès tutoyer pur Figaro. Supposez-lui deux ans de plus, quel valet dans le château prendroit ces libertés ? Voyez-le à la fin de son rôle , à peine a-t-il un habit d'officier , qu'il porte la main à 1 épée aux premières railleries du Comte , sur le quiproquo d'un soufflet. Il sera fier, notre étourdi î mais c'est un enfant, rien de plus. N'ai-je pas vu nos dîimes dans les loches aimer mon pag*» à la folie ? que lui vouloient-elles ? hélas ! rien : c'étoit de l'intérêt aussi ; mais , comme celui de la Comtesse , un pur et naïf intérêt :un intérêt... sans intérêt.
Mais est-ce la personne (\\\ page on la conscience da seigneur qui fait le tourment da dernier , tontes les fois que l'acteur les condamne à se rencontrer dans la pièce ! Fixez ce léger aperçu . il peut vous mettre sur sa voie, ou plutôt apprenez de lui . que cet enfant n'est amené que pour ajouter à la moralité de l'ouvrage, en. vous montrant que l'homme le plus absolu chez lui , dès qu'il suit un projet coupable , peut être mis au désespoir par l'être le moins iuvportant , par celui qui redoute le plus de se rencontrer sur la route.
'/'lia ud mon page aura dix-huit ans, avec le ca-
PREFACE. i(h
ractere vif et bouillant que je lui ai donné , je serai coupable à mon tour, si je le montre sur la scène. jMais à treize ans qu'inspire-t-il? quelque chose de sensible et doux , fjui n'est ni amitié ni amour, et qui tient un peu de tous deux.
J'aurois de la peine à faire croire à rinHOoence de ces impressions, si nous vivions dans un siècle moins chaste , dans un de ces siècles de calcul , où , voulant tout prématuré , comme les fruits de leurs serres chaudes , les grands mariaient leurs enfants à douze ans , et faisoient plier la nature, la déceucc et le goût aux plus sordides convenances , en se hàt.vnt sur-tout d'arracher de ces êtres non formés , des enfants encore moins formables , dont le bonheur u'occupoit personne , et qui n'éloient que le prétexte d'un certain trafic d avantages , qui u'avoit nul rapport à eux, mais uiiiquemt-nt à leur nom. Heureusement nous en sommes bien loin : et le caractère de mon page , sans conséquence pour luimême , en a une relative au Comte , que le moraliste aperçoit, mais qui n'a pas eucore frappé le giand commun de nosjugeurs.
Ainsi , dans cet ouvrage , chaque rôle important a quelque but moral. Le seul qui semble y déroger , est le rôle de Marceline.
Coupable d'un ancien égarement , dont son Figaro fut le fruit, elle devroit , dit-on , se voir au moins punie par la Goniusion de sa faute , lorsqu'elle reconnoît sou fils. L'auteur eût du même en tirer une
moralité plus profonde : dans les mœurs qu'il veut corriger, la fauto d'uue jeune fiile séduite est c( lie «les hommes , et non la siejine. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait.»*
Il Va fait , censeurs raisonnables ! étudiez la scène
s.iivante , qui faisoii le neif du troisième acte, et
.que les comédiens m'ont prié de retrancha, crai-
ir,2 PRÉFACE.
gnaut qu'un morceau si sévère n'obscurcit la gaîté
de l'actiou.
Quand Molière a bien humilié la coquette , ou coquine du Alisantlirope , par la lecture publique de se» lettres à tons ses amants , il la laisse avilie sous les coups qu'il lui a portés ; il a raison : qu'en feroitil ? viciecse par goût et par choix , veuve aguerrie , femme de cour, sans aucune excuse d'erreur, et fléau d'un fort honnête homme , il l'abandonne à nos mépris ; et telle est sa moralité. Quant à moi, saisissant l'aveu naïf de Marceline au moment de la reconnoissance .je montrois cette femme humiliée, et Barlholo qui la refuse , et Figaro leur fils commun dirigeant l'attention publique sur les vrais fauteurs du désordre où l'on cntraice sans pitié toutes les jeuiies filles du peuple , douées d'une jolie figure.
Telle est la marche de la scène.
brid'oisos:.
( Parlant de Figaro qui vieut de reconnoître sa mcrc en Marceline y.
C'est clair : i - il ne Tépousera pas.*'
EARTHOrO.
rsi moi non plus.
JIARCELiyE.
Ni vous 1 et votre tils.-* Vous m'aviez juré...
BARTHOLO
J"étois fou. Si pareils souvenirs engagoient , on seroit tenu d épouser tout le monde.
BRin'oisoîf.
E - Et si l'on V regardoit de si près , pe - ersonne n'épouseroit personne.
■ I)t& fautes si connue» ! une jeunesse déplorable ' rdARCEUK E, ■^'pchauffant par degré*.
Gai , déplorable, et plus qu'on ne croit ! Je n'en-
PREFACE. i63
tends pas nier mes fautes; ce jour les a trop Lien prouvées! mais qu'il est dur de les expier aprts trente ans d'une vie modeste ! J'étois née , moi , pour être sage , et je la suis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison. Mais dans 1 âge des illusions , de l'inexpérience et des besoins , où les séducteurs nous assiègent , pendant que la misère nous poignarde ; que peut opposer une enfant à tant d'eanemis rassemblés? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées.
Les plus coupables sont les moins généreux ; c'est la règle.
MjLR CEXi?fE vivement.
Hommes plus qii'ingrats , qui flétrissez par leniépris les jouets de vos passions , vos vicliines ! c est \ous qu'il faut punir des erreurs de notrejeunesse, vous, et vos magistrats si vains du droit de nous juger , et qui nous laissent enlever , par leur coupable négligence , tout bounète moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles.^ elles avoient un droit naturel à toute la parure des femmes ; on y laisse former mille ouvriers de l'autre sexe.
FIGARO
Ils font broder jusfju'aux soldats !
MARCELINE ex.ilfée.
Dans les rangs même plus élevés , les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents , dans une servitude réelle , traitées en mineures pour nos biens , punie^ en majeures pcmr nos fautes : ah ! sons tous les aspects , votre conduite avec nous fait liorreur on pitié.
FIGARO
Elle a raison.
if>4 PP>.iiFACE.
LE COMTE a pjrt.
Que trop raison 1
BRIB'OISO^?.
Elle a , mon - on Dieu I raison.
M^RCELI>'E.
IVIais que nous font, mon fils, les 'rêfas duet komme inju'^te ? ne l'egarde pas d'où tu viens , vois oà tu vas; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d'ellemême ; elle t'acceptera, j'en réponds : vis entre une épouse , une mère , tendres, qui te chériront à qui mieux mieux : sois indulgent pour elles, heureux j)onr toi , mon fils : gai , libre et bon pour tout le monde , il ne manquera rien à ta mère.
FIGARO
Tu parles d'or^ maman, et je me tiens à ton avi.s. Qu'on est sot en effet I ii y a des mille mille ans que le monde roule , et dans cet océan de durée , où j'ai par hasard attrappé quelque ohétifs trente ans qui ne reviendront plus, j'irois me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! tant pis pour qui s'en inquiète. Passer ainsi la vie à chaniiiiller, c'est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevauxde la remonte des fleuves , qui ne reposent pas, même quand ils s'arrêtent, et qui tiient toujours, quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons.
J"ai bi^n regretté ce morceau : et maintenant que la pièce est connue , si les comédiens a voient le courage de le restituer à ma prière , je pense que le pa- Llic leur en sauroit beaucoup de gré. Ils n'auraient plus même à répondre, comme je fus forcé de le iaire à certains censeurs du beau monde, qui me reprochoient à la lecture , de les intéresser pour une femme de mauvaises mœurs — Non , Messieurs , je n'eu parle pas pour excuser ses moeurs, mais pour
PRÉFACE. - i65
\oui faire rougir des vôtres sur le point le plus destructeur de toute honnêteté publique. la corruplffin df'S jeunes persoimes ; et j'avois raison de le dire que vous trouvez ma pièce trop gaie , parce qu'elle est souvent trop sévère. Il n'y a que façon de s'entendre. — Mais votre Figaro est un soleil tournant , qui brûle, en Jaillissani , les manchettes de tout le monde. — Tout le monde est exagéré. Qu'on me sache gré du moins s'il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qai croient s'y reconnoître : au temps qui court on a beau jeu sur cette matière au théâtre. M'est-il permis de composer en auteur qui sort du collège, de toujours faire rire des enfants, sans jamais rien dire à des hommes .•' Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale , en faveur de ma gaité ; comme on. passe aux François un peu de folie, en faveur de leur raison.
Si je n'ai versé sur nos sottises qu'un peu de critique badine , ce n'est pas que je ne sache en former de plus sévères : quiconque a dit tout ce qu'il sait, dans son ouvrage , va mis plus que moi dans le mien. Mais je garde une foule d idées qui me pressent , pour un des sujets les plus moraux du théâtre, aujourd'hui sur mon chantier, la Mère Coupable ; et si le dégoût dont on m'abreuve me permet jamais de l'achever, mon projet étant d'y faire verser des larmes à toutes les femmes sensibles , j'élèverai mon langage à la hauteur de mes situations ; j'y prodiguerai mes traits de la plus austère morale, et je tonnerai fortement sur les vices que j'ai trop ménagés. Apprètez-vousdonc bien , messieurs , à me tourmenter de nouveau; ma poitrine a déjà grondé ; j'ai noirci beaucoup de papier au service de votre colère. Et voushonnétes indifférents , qui jouissez de tout s.ins prendre parti sur rien ; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez à ma Folle Jour-
i6G PRÉFACE.
née ( et je n'entreprends sa défense que pour joafifier votre goût ) , lorsque vous verrez dans le monde lia de ces hommes tranchants critiquer vaguement la pièce, tout blâmer sans rien désigner, surtout la trouver indécente; examinez bien cet homme-là ; sachez son rang , son état , son caractère , et aous connoitrez sur-k-jhamp le mot qui l'a blesse dans l'ou-
vrage.
On sent bien que Je ne parle pas de ces écnnieu-rs littéraires, qui vendent leurs builetins ou leurs affiches à tant de liaras le paragraphe. Ceux-là , comme l'abbé Bazile , peuvent calomnier; ils médiroient qu'on ne les croiroit pas.
Je parle m ')ins encore de ces libellistes honteux qui n'ont trouvé d'autre moyen de satisfaire leur rage .l'assassinat étant trop dangereux, que de lancer du cintre de nos salles , des vers iufames contre l'auteur, pendant que l'on jouoit sa pièce. Ils savent que je les connois : si j'avois eu dessein de les nommer , c'auroit été au ministère public ; leur supplice est de l'avoir craint, il suffit à mon ressentiment. Mais on ne s'imaginera jamais jusqu'où ils ont osé élever les soapcous du public sur une aussi lâche épigramnic! semblables à ces vils charlatants du Pont- Neuf . qui, pour accréditer leurs drogues, farcissent d'ordres , de cordons, le tableau qui leur sert d'en-
seigne.
Non , je cite nos importants , qui, blessés, on ne sait pourquoi, des critiques semées d;<ris l'ouvrage , se chargent d'en dire du itwl , sans cesser de venir aux noces.
C'est un plaisir assez piquant de les voir d'en bas au sj)ectacle , dans le très plaisant embarras de n'o*ser montrer ni satisfaction ni colère; "s'avancant sur le bord des loges , prêts à se moquer de l'auteur, et se retirant aussitôt pour celer un peu de grimace i
emportés par un mot de la scène, et soudainement rembrunis par le pinceau du moraliste : au plus léger trait de gaîté, jouer tristement les étonnés , prendre un air gauche ea faisant les pudiques, et regardant les femmes dans les yeux, comme pour leur l'eprocher de soutenir un tel scandale; puis, aux grands applaudissements , lancer sur le public un regard méprisant , dont il est écrasé : toujours prêts à lui dire , comme ce courtisan dont parle Molière , equel, outré du succès de l'Ecole des Femmes, crioit des balcons au public . Ris donc , public , ris donc ! En vérité c'est un plaisir, et j'en ai joui bien des fuis.
Celui-là m'en rappelle un autre. Le premier jour de la Folle Journée , on s'échauffoit dans le foyer ( même d'honnêtes plébéiens ) sur ce qu'ils nominoient spiritueîleuient mon audace. Un petit vieillard sec et brusque , impatienté de tous ces cris , frappe le plancher de sa canne, et dit en s'en allant : « JNos François sont comme les enfants qui braillent quand on les eberne ». Il avoit du sens, ce vieillard. Peut-être on pouvoit mieux parler: mais pour mieux penser , j en défie.
Avec cette intention de tout blâmer, on conçoit que les traits les plus sensés ont été pris en mauvaise ])art. N'ai-je jias entendu vingt fois nn murmure descendre des loges à cette réponse de Figaro ?
a Une réputation détestable! »
FIGARO
« Et si je vaux mieux qi-'elle I Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ? »
Je dis moi, qu'il;n'y en a point: qu'il ne sauroit
y en avoir, à moins^ d'une exception bien rare. Un
hoirnne obscur ou peu connu peut valoir m'ieux que
sa réputation , qui n'est que l'opinion d'autrui. iMuis
i68 PRÉFACE.
de même qu'un sot en place en paroît une fois pins sot, parcequ'il ne peut plus rien cacher : de même un grand seigneur, l'homme élevé en di:^nités, que la fortune et sa naissance ont placé sur ie grand théâtre, et qui, entrant dans le monde, eut toutes les préventions pour lui . Aaut presque toujours moins que sa réputation s il p;.rvient à la rendre mauvaise. Une assertix)n si simple et si loin du sarcasme de- Toit-elle exciter le murmure? Si son application paroît fâcheuse aux grands peu soigneux de leur gloire, en quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui méritent nos respects? et quelle maxime plus juste au théâtre peut servir de fiein aux puissants, et tenir lieu de leçon à ceux qui n'en reçoivent point d'autres?
Non qu'il fnille ouhliei (a dit un écrivain sévère; et je me plais à le citer, parce qae je suis de son avis. ) « Non qu'il faille oublier , dit-il , ce qu'on « doit aux rangs élevés ; il est juste au contraire que « l'avantage de la naissance soit le moins contesté « de tous: parce que ce bienfait gratuit de l'hérédité, « relatif aux exploits, vertus, ou qualités des aïeux de « qui le reçut, ne peut aucunement blesser l'amour « propre de ceux auxquels il fut refu é: parce que
• dans une monarchies! l'on ôtoit 'es rangs intermé- «diaires, il T auroit trop loin du monarque aux « sujets; bientôt on n'y verroit qu'un despote et des
• esclaves: le maintien d'une échelle graduée du lam boureur au potentat intéresse également les hom- « mes de tous les rangs . et peut-être est le plus ferme « appui de la constitution monarchique. »
Mais quel auteur parloit ainsi? qui faisoit cette profession de foi sur la noblesse , dont on me suppose si loin ? C'étoit Pierre-Augusti:?î Caro?* de Beaumar thaïs plaidantpar ecritau parlement d'Aix en 1778 ,une grande et sévère question, qui décida
PREFACE. i!'.î>
Lientot de rbomieur d'uu noble et du sien. Dans Touvrage que je défends on n'attaque point les états, mais les abus de chaque éfat: les gens seuls qui s'en rendent coupables ont intérêt à le trouver mauvais ; voilà les rumeurs expliquées: mais quoi donc ! les abus sout-ils devenus si sacrés, qu'on n'en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défenseurs?
Un avocat célèbre, un magistrat respectable, iront-ils donc s'approprier le plaidoyer d'un Bartbolo , le jugement d'un Rrid'oison? Ce mot de Figaro siir lindigne abus des plaidoiries de nos jours ( c'est dégrader le plus noble institut^ a bien montré le casque je fais du noble métier d'avocat; et mon respect pour la magistrature ne sera pas plus suspecte, quand ou saura dans quelle école j'en ai recbercbé la leçon., quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d'un moraliste, lequel parlant des magistrats, s'exprime en ces termes fonnels:
« Quel borame aisé voudroit, pour le plus modia que bonoraire , faire le métier cruel de se lever à n quatre heures , pour aller au palais tous les jours « s'occuper, sous des formes prescrites, d'intérêts qui « ne sont jamais les siens; d'éprouver sans cesse l'enn nui de l'importunité , le dégoût des sollicitations, « ie bavardage des plaideurs, la monotonie des au- « diences , la fatigue des délibérations, et la conten- « tion d'esprit nécessaire aux prononcés des arrêts , tt s'il ne se croyoit pas payé de cette vie laborieuse ;< et pénible , par l'estime et la considération publi- « que ? et cette estime est-elle autre chose qu'un ju- « gement , qui n'est même aussi flatteur pour les « bons magistrats , qu'en raison de sa rigueur exces- « sive contre les mauvais? «
Mais quel écrivain m instruisoitainsi par ses leçons? Yous allez croire encore que c'est Fierre-Aitgustin; vous l'avez dit, c'est lui , en i?;^, dans BEAUMARCHAIS. 2. I ">
170 PRLFACE.
.son quatrième mémoire en défendant jusqu àla nîort sa triste existence att^qnee par un soi-disant magistrat. Je respecte donc hautement ce que chacun doit honorer; et je blâme ce qui peut nuire.
— -Mais dans cette Folle Journée, au lieu de sapper les abus , vous vous donnez des libertés très répiéhensiblesau théâtre , votre monologue sur-tout contient, sur les gens disgracié.s, des traits qui passent la licence ! — Eh ! crovez-vous . messieurs , aae j'eusse un talisman pour tromper , séduire, enchaîner la censure et l'autorité, quand je leur soamis mon ouvrage? que je n'aie pas du ju.stifîer ce que j'avois oséécrire.-' Que fais-je dire à Figaro, parlant à l'homme déplacé.^ « Que les sottises imprimées « n'ont d'importance qu aux lieux oii l'on en gène -< le cours ». Est-ce donc là une vérité d'une conséquence dangereuse! Au lieu de ces inquisitions puériles et fatigantes et qui seules donnent de l'importance à ce qui n'en auroit jamais ; si, comme en Angleterre, on etuit assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mépris qui les tue ; loin de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y ponrriroient en germant . et ne se propageroient point. Ce qui multiplie les libelles . est la foiblesse de les craindre : ce qui fait vendre les sottises, est la sottise de les défendre.
Et comment conclut Figaro ? « Que sans la liberté « de blâmer, il n'est point déloge flatteur; et qu'il a n'y a que des petits hommes qui redoutent les T petits écrits ». Sont-ce là des hardiesses coupables, ou bien des aiguillons de gloire .■" des moiahlés insidieuses, ou des maximes réfléchies, aussi justes qu'encourageantes ?
Supposez-les le fruit des .souvenirs. Lorsque satisfait du pré-sent. lauteur veille pour l'avenir, dans la critique du passé , qui peut avoir droit
lie îî'en plaindre ? et si, ne désignant ai temps, ni lieu, ni personne, il ouvre la a oie au théâtre , à des reformes désirables ; n est-ce pas aller à son but ?
La Folie Journée explique donc comment dans un temps prospère, sous un roi juste, et des ministres modères, l'écrivain peut tonner sur les oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C'est pendant le règne d'un bon prince quon écrit sans danger l'histoire des méchants rois : et plus le gou- Teruemeiit est saa;e , est éclairé, moins la liberté de dire est eu presse : chacun y faisant son devoir, on n'y craint pas les allusions : nul homme en place ne redoutant ce qu'il est forcé d'estimer, on n'affecte point alors d'opprimer chez nous cette même littérature , qui fait notre gloire au dehors, et nous y donne une sorte de prijuaute que nous ne pouvons tirer d'ailleuis.
En effet, à quel titre y pritendrions-nous? Chaquepeuple tient à son culte , et chérit son gouvern<"> meut. Nous ne sommes pas restés plus braves que ceux qui nous ont battus à leur tour. Nos mœurs plus douces, mais non meilleures,^ n'ont rien qui nous élevé au-dessus d'eux. Noire littérature seule , estimée de toutes les nations . étend l'empire de la langue françoise, et nous obtient de l'Europe entière une prédilection avouée qui justifie , en l'honorant, la protection que le Gouvernement lui accorde.
Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui manque ; c'est alors qu'on peut voir dans nos académies l'homme de la cour siéger avec les gens de lettres; les t;»lents personnels, et la considération héritée, se disputerce noble objet , et les archives académ;<[ues se remplir presque également de papiers et de parchemins.
172 PrxEKACE.
Revenons à la Folle Journée.
Un monsieur de beaucoup d'esprit, mais qui réconomise un peu trop , me liisoit un soir au spectacle: expliqu^-z-moi donc , je vous prie .pourquoi, dans votre pièce , on trouve autant de phrases négligées qui ne sont pas de votre style ? — De mon style, monsieur ? Si par malheur j'en avois un. je ra'efforcerois de l'oublier quand je fais une comédie : ne connoissaut rien d'insipide au théâtre comme ces fades camaïeux où tout est bleu .où tout est rose, ou tout est lauteur, quel qu il soit.
Lorsque mon sujet me saisit, j'évoque tous mes personnages, et les mets en situation — Songe àtoi , Figaro , ton maître va te devjner. — Sauvez-\ous \îte. Chérubin; c'est le Comte que vous touchez. — Ah! Comtesse quelle impiudence avec un époux si violent? Ce qu'ils diront, je n'en sais rien; c'est ce qu ils feront qui m'occupe. Puis, quand ils sont bien animes, j'écris sous leur dictée lapide , sur qu ils ne me tiouiperout pas, que je reconnoitrai Bazile , lequel n'a pas l'esprit de Figaro , qui n"a pas le ton noble du Comte , qui n'a pas le sensibilité de la Comtesse, qui n'a pas la gaîté de Suzanne, qui n'a pas l'espièglerie du page , et sur - tout aucun d'eux, la sublimité de Rrid'oison : charnu y parle son langage: eh! que le Dien du naturel les préserve d'en parler d'autre! IVe nous attachons doue qu'à lexamen de leurs idées , et non à rechercher si j'ai dû leur prêter mon stvle.
Quelques malvaiiants ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de Figaro : « Sommes-nous a des soldats qui tuent et se fout tuer pour des in- « téréts qu ils ignorent .' je veux savoir , moi , pour- « quoi je me fâche » ! A travers le nuage dune conception indigeste ils ont feint d'apercevoir « que t je répands nne lumière décourageante sur Tétat
FRLIACE. i-i
" pénible du soldai ; ef il y a des cliosei qa'il ne « faut lamais dire ». Voilà d;ins toute sa force l'argument de la méchanceté ; reste à en prouver la bêtise.
Si , comparant l.i dureté du service à la modicité de la paye, ou discutant tel autre inconvénient ࣠la guerre, et comptant la gloire pour rien, je versois de la défaveur sur ce plus noble des affreux métiers , on me demanderoit justement compte d'un mot indiscrètement échappé. Mais, du soldat aa colonel , au général exclusivement, quel imbécille homme de guerre a jamais eu la prétention qu'il dût pénétrer les secrets du calnnet, pour lesquels il fait la campagne? C'est décela seul qu'il s'agit dans la phrase de î''igaro. Que ce fou-là se montre, s'il existe; nous l'enverrons étudier sous Je philosophe Babouc, lequel éclaircit diserfement ce point de discipiine militaire.
En raisonnant sur l'usage que l'homme fait de sa liberté dans les occasions difficiles, Figaro pouvoit également opposer à sa situation tout état qui exige une obéissance implicite; et le cenobile zélé , dont le devoir est de tout croire sans jamais rien examiner ; comme le guerrier valeureux, dont la gloire est de tout affronter sur des ordres non motivés, de tuer et se faire tuer pour des intérêts qu'il igiiorc. Le mot de l'igarone dit donc rien , sinon qu'un homme libre de ses actions doit agir sur d'autres principes que ceux dont le devoir est d'obéir aveuglément.
Qn'anroit-ce été, Lon Dieu! si j'avois fait usage d'un mot qu'on attribue au grand Coude, et que j'entends louer à outrance, par ces mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrasp. A les croire, le grand Coude montra Ja plu.^ nobJe^rcsence d'esprit, loisqu'airètiiut Loui^ \IT jirét à pou-iser son cheval
dans le Pvhin, il dit à ce monarque: f» Sire, avez-
» vons besoin du bàton-de maréchal ? »
Heurensenipn? en ne prouve nulle part cjue ce grand homme ait dit cette grande sottise. C'eut été dire au roi devant toute son armée: vous moquezvous donc, sire, de vous exposer dans un fleuve ? ])onr courir de pareils dangers , il faut avoir besoin d'avanceîueat ou de fortune.
Ainsi l'homme le plus vaillant, le plus grand général du siècle auroit compté pour rien l'honneur, le patriotisme et la gloire I un misérable calcul d'intérêt eût été, ^eion lui, le seul principe de la bravoure ! il eût dit là un affreux mot! et si j'en avojs pris le sens pour l'enfermer dans quelque trait, je mériterois le reproche qu'on fait gratuitement au mien.
Laissons donc les cerveaux f.imcnx louer ou blâmer au hasard , sans se rendre compte de rien ; s'extasier sui une sottise , qui n'a pu jamais être dite, et proscrire un mot juste et simple , qui ne montre que du bon sens.
Un au Ire reproche assez fort, mais dont je n'ai pu me laver, est d'avoir assigné pour retraite à la Comtesse un certain couvent d'Ursulines. Ursulines! H dit un seigneur joignant les mains avec éclat. Ursulines ! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune Anglais de sa loge. Ursulines ! ah , milord ! SI vous entendiez 1p françois...! Je sens, 'e sens beaucoup, msdatoe, dit le jeune homme en rougissant. — C est 'ju on I» a jamais mis au théâtre nucune femme aux Ursulines! Abbé, parlez-nous donc ! L'abbé ( toujours appuyée sur l'Anglais ) comment trouvez- vous Ursulines? Fort indécent, répor^ l i'abbé sans cesser de lorgner Suzanne; et tout ?e hjàu monde a «epeté, Uranines est fi*fC ind'^cen'. Piiurre auteur', on te croit jugé, quand chacun su:-gc
à son af'ah'p. En vun j'css.'iyols d'éfablir que, dans révénement de la scène, moins la Comtesse a dessein de se cloitrer , p!us elle doit le feindre et faire croire à son époux que sa retraite est bica. choisie : ils ont proscrit mes Ursulines !
Dans le plus fort de ^a rumeur, moi bon homme! j'avois été jusqu'à prier une des actrices qui font le charme de ma pièce , de demander aux mécontents , à quel antre couvent de lilles ils estimoient qu'il fnt c^éceni que l'on fit entrer la Comtesse? A moi, cela m'étoit égal ; je l'aurois mise où l'on aiiauroit voulu; aux Augustines , aux Célestines , aux Clairettes, aux Tisitandines , même aux petites Cordelières, tant je tiens peu aux Ursulines! Mais on agit si durement !
Enfin le bruit croissant toujours; pour arranger l'affaire avec douceur, j'ai laisse le mot Ursulines à la place où je Tavois mis : chacun alors content de soi, de tout l'esprit qu'il avoit montré, s'est apaisé sur Ursulines , et l'on a parlé d'autre chose.
Je ne snis point comme Ion voit , l'ennemi de mes ennemis. En disant bien du mal de moi iis n'en ont point fait à ma pièce ; et .s'ils sentoient seulement autant de joie à la déchirer , q :e j'eus de plaisir à la faire, il n'y aurott personne d'affligé. Le malheur est qu'ils ne rient point; et ils i e rient point à ma pièce , parce qu'on ne rit point à ia leur. .Te connois plusieurs amateurs , qui sont même beaucoup maigris depuis le succès du Mariage : excusons doue l'effet de leur colère.
A des moralités d'ensemble et de détail , répandues dans les flots d'une inaltérable gailé; à un dialogue assez vif, dont la facilité nous cache le travail , si l'auteur :i joint une intrigue asemerit filée , où Vart se dérobe sous, l'art, qui se noue et se dénoue sans ces^e , à travers uae foule de sitnaiious
comiques, de lableaux piquants et varies qui soutiennent, sans la fatiguer, l'attention du public pendant les trois heures et demie que dure le même spectacle ; ( essai que nul horam'i' de lettres n'avoit encore osé tenter .' ) que restoit-il à faire à de pauvres méchants , que tout cela irrite ? attaquer, poursui\Te l'autear par des injures verbales, manuscrites , imprimées ; c'est ce qu'on a fait sans relâche : ils ont mêaie epuiié jusqu'à la calomnie , pour lâcher de me pe;dre dans l'esprit de tout ce qui influe en France surlert-pos d'un citoyen. Heuleusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation, qui depuis dix grands mois, le voit , le jn:^e , et l'apprécie. Le laisser jouer tant qu'il fera plaisir, est la seule vengeance que je me sois permise. Te n'écris point ceci ])0ur les lecteurs actuels ; le récit d'un mal trop connu touche peu ; mais dans quatre-vingts ans il portera sou fruit. Les auteurs de ce temps-là compareront leur sort au nôtre; et nos enfants sauront a quel prix ^on pouvoit amuser leurs pères.
Allons au fait ; ce n'est pas tout cela qui Liesse. Le vrai motif qui se rache , el qui dans lei replis du cœur produit tous les autres reproches, est renfermé dans ce quatrain.
Pourquoi ce Figaro , qu'on va tant écouter, Est-il avec fureur déchiré par les <iOts ?
a Recevoir, prendre , et demauder;
» Voilà le secret en tr-ois mots. »
En effet , Figaro parlant du métier de courtisan . le delinit dans ces termes sévères. Je ne puis le nier, -jf l'ai dit : mais^reviendrai-je sur ce point.^ Si c'est ua mal', le reme;le seroit pire : il faudroit poser méthodiquement ce que je n'ai fait qu'indiquer, re-
venir à montrer qu'il n'y a point de synonyme en français , entre l'homme de la cour, t homme de cour^ et le courtisan par métier,
llfaudroit répéter qn'homme de /a co//r peint seulement un noble état; qu'il s'entend de Ihomme de qualité, vivant avec la noblesse et l'éclat que sou rang lui impose: que si cet homme de la cour aime le bien par goût, sans intérêt; si, loin de jamais nuire à personne, il se fait estimer de ses maîtres , aimer de ses égaux , et respecter des autres ; alors cette acception reçoit un nouveau lustre, et j'en connois plus d'un que je nommerois a^ec plaisir , s'il en étoit question.
Il faudroit montrer qn homme de cour, en bon français, est moins l'énoneé d'un état, que le résumé d'un caractère adroit , liant, mais réservé : pressant la main de tout le monde en glissant chemin à travers; menant finement son intrigue avec l'air de toujours servir; ne se faisant point d'ennemis, mais donnant près d'un fossé, dans roccision, de l'épaule au meilleur ami ; pour assurer sa chute et le remplacer sur la crête ; laissant à part tout préjugé qui pourroit ralentir sa marche ; souriant à ce qui lui déplaît, et critiquant ce qu'il approuve, selou les hommes qui l'écoutent : dans les liaisons utiles de sa femme, ou de sa maîtresse ne voyant que ce qu il doit voir ; enfin...
Prenant tont, pour le faire court, En véritable hornim de cour.
La Fontaine.
Celte accepiion n'est pas aussi défavorable que celle du courtisan par métier ^ et c'est l'homme dont parle Figaro.
Mais quand j'étendrois la dérinitionde ce dernier;
quand, parcourant tous les possibles, je le montrerois avec son maintien équivoque, haut et bas à la fois , rampant avec orgueil ; ayant toutes les prétentions sans en justifier une: se donnant 1 air du pi olé^ement Y^onx se faire chef de parti ; dénigrant tous les concurrents qui balanceroient son oiédit; faisant un métier lucratif de ce qui nedevroit qu'honorer ; vendant ses maîtresses à son maître , lui faisant payer ses plaisirs , etc. etc. et quatre pages detc. il faudroit toujours revenir au distique de Figaro. Recevoir, prendre et demander ; ^voilà le secret en trois mots.
Pour cenx-ci , je n'en connois point ; il y en eut, dit-on, sous Henri III, sous d'antres rois encore, mais c'est l'affaire de l'historien; et quant à moi , je suis d'avis que les vicieux du siècle en sont comme les saints; qu'il faut cent ans pour les canoniser. Ttlais puis que j'ai promis la critique de ma pièce, il faut entin que je la donne.
En général son grand défaut est « que je ne l'ai --< point faite en observant le monde ; qu'elle ne peint « rien de ce qui existe, et ne rappelle jamais l'image « de la société où l'on vit •, que ses mœurs basses et « corrompues n'ont pas même le mérite d'être vraies. » £t c'est ce qu'on lisoit dernièrement dans un beau discours imprimé , composépar un hommedebien , auquel il n a manqué qu'un peu desprit pour être un écrivain médiocre. Mais . médiocre ou non , moi qui ne fis jamais usag^ de cette allure oblique et torse avec laquelle un sbire, qui n'a pas lair devons regarder , vous donne du stilet au flanc, je suis de lavis de celui-ci. Je con% iens qu'à la vérité la génération pas>-ée re^senibloit beaucoup à ma pièce : que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi; mais que pour la génération présente , elle ne lui ressemble aucunement ; que je n'ai jamais rencontré
ni mari suborneur, ni seigneur libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionné, ni avocat injuriant, ni gens ujédiocres avancés , ni traducteur bassement jaloux; et que si des'anies pures, qui ne s'y reconnoissent point du tout, s'irritent contre ma pièce et la décbirent sans relâche, c'est uniquement par respect pour leurs grands-peres, et sensibilité pour leurs petits-enfants. Jespere , après cette déclaration, qu'on me laissera bien tranquille; ET j'ai fixi.