DRAMATIQUE SÉRIEUX
autant de mal en y pleurant de bonne grâce. Cette contradiction apparente a cela de bon , qu'elle ne peut faire Ja critique du drame sans faire en même temps réloge du genre, et c'est ce que je vou'ois sur-tout établir.
Un intérêt vif et soutenu, dit-on, a fait seul le succès d'Eugénie. D'accord; mais cet intérêt n'est ni l'effet du basard ni relui d'une boutade beureuse, comme on m'a f.jit l'bonneur de le penser; il est Ja conséquence naturelle de principes vrais, qui n'ont pas besoin , comme les modek-s de convention , d'être aperçus pour être sentis , parceqn ris sont puisés dans la nature, qui ne trompe pas plus les ignorants que les savants. En les analysant avec moi, le lecteur verra bien que si mon drame n'est pas mieux fait, c'est moins parceque j'ai marché eu aveugle dans un pays perdu , que pour avoir mal exécuté ce que j'avois beaucoup combiné. Le drame lui-même suivra cette analyse ; ainsi mes moyens et mes fautes étant sous les yeux de tout le monde , et montrant que le bien appartient à la chose, et le mal à moi seul, serviront également à ceux qui voudront essayer de moissonner ce nouveau cbarap d honneur.
Le sujet de mon drame est le désespoir où l'imprudence et la méchanceté d'autrui peuvent conduire une jeune personne innocente et vertueuse , dans l'acte le plus important de la vie humaiue. .î"ai chargé ce tableau d'incidents qui pouvoient encore en augmenter l'intérêt. Mais j'ai serré l'intrigue de telle sorte que le moins d'acteurs possibles accomplissent tous les événements de ce jour, afin de réunir le double avantage, essentiel au genre sérieux, d'être fort dans les choses , et simple dans la manière de les traiter. J'ai donné à tous mes personnages des caractères , non pris au hasard , ni propres à con-
i4o ESSAI SUR LE GENRE
traster ensemble (ce moyen, comme l'a très bien prouvé M. Diderot , est petit, peu \rai , et ccmvient tout an plus à la comédie gaie ) ; mais je les ai choisis tels, qu'ils concourussent de la manière la plus naturelle à renforcer l'intérêt principal qui porte sur Eugénie ; et , combinant ensuite le jeu de tous ces caractères avec le fond de mon roman, j'ai trouvé, pour résultat, le iil de la conduite que chacun y devoit tenir, et presque ses discours.
J'avois dit, ce n'est pas assez que mon héroïne soit graduellement tourmentée dans cette soirée jusqu'à l'excès de la douleur et du désespoir, je dois , pour la rendre aussi intéressante qu'elle est malheureuse , en faire un modèle de raison, de noblesse, de dignité, de vertu, de donccur, et de coarage. Je veux qu'elle soit seule , et ne tire sa force que d'ellemême; je vais donc tellement l'entourer, que sou père, son amant, sa tante, son frère, et jusqu'aux étrangers, tout ce qui aura quelque relation avec cette victime dévouée, ne fasse pas un pas . ne dise pas un mot qui n'aggrave le malheur dont je veux l'àccabler aujourd'hui.
J'avois (Lit encore , ce n'est pas assez que la masse des incidents pesé sur cette infortunée ; poui accroître le trouble et l'intérêt, je veux que la situation de tous les personnages soit continuellement en opposition avec leurs désirs et le caractère (jue )e leur ai donné , et que l'événement qui les rassemble ait toujours des aspects aussi douloureux que dilférenfs pour chacun d'eux. Ainsi Eugénie, toute remplie de sa faute, voudra la diminuer en l'avouant à son pcre , elle en sera détournée par sa tante et sou époux. Aussitôt qu'elle aura préféré son (ievoir à toute antre considération , des lumierer, afireuses , des incidents funestes suivront cet «■■ ea , et la mettront , avant Lt tin du draïae , en un tel état, que l'on
DRAMATIQUE SERIEUX. i.'.i ne puisse s'empêcher de trembler pour sa raison et pour sa vie.
Le comte de Clarendon , amoureux d'Eugénie , mais emporté par l'ambition , désirera cacher, sous des apparences trompeuses , la perlîdie que cette passion lui fait faire à sa maîtresse; son amour prêt à le trahir, et les incidents de cette soirée, le mettront sans cesse au poijit d'être démasqué. Lorsque la tendresse, le repentir et l'honneur le ramèneront anx pieds d'Eugénie, il ne rencontrera par-tout que hauteurs, duretés, et refus; ainsi sa situation, toujours opposée à son caractère et à son intérêt , le troublera sans relâcLe d'un bout à l'antre du roman.
Le baron Hartley, bon père, mais homme violent, voudra faire approuver à madame Murer l'éta- Llissement quil a projeté pour Eug.'nie; mais il ne trouvera dans sa lille, que silence et douleur, dans sa sœur, qu'aigreur et emportements. Aussitôt qu'il saura qu'Eugénie est femme du comte de Clarendon , aussitôt que son amour j)0ur elle l'aura porté à lui pardonner son mariage . à le ratifier même, il apprendra que tout n'est qu'une horrible fausseté : furieux , il voudra se venger ; ses mesures seront rompues ; il confiera cette vengeance à son lîls , lève-, nement du combat le rendra plus malheureux qu'il n'étoit : ainsi, le faisant passer sans cesse de la colère à la douleur, et de la doiileur au désesiioir, j'aurai rempli à son égard la tâche que je me suis imposée sur tous les personnages.
Madame Murer, fiere, despotique, imprudente, et croyant avoir tout fait pour assurer le bonheur de sa nièce, éprouvera , par les soupçons d'Eugénie, par l'éloignement obstiné de son frère, et par les discours peu mesurés du Capitaine , une contrariété mortifiante pour son orgueil. A peine l'aveu d'Eu^
génie à son père , et la paix rétablie aaronl-ils renii/^ son amour-propre à l'aise, que la certitude d'avoir été jouée la jetttra dans une fiuenr incroyable. Elle combinera sa vengeance et s'en croira certaine ; l'arrivée de son neveu renversera ce nouvel édifice ; enfin, l'état affreux d'Eugénie , les reprocbes de cette infortunée, et les siens propres porteront la mort dans sou ame ; plus malheureuse encore de les avoir mérités, que de s'en voir accablée.
Sir Charles, frère d'Eugénie, ne jiaroîira qu'avec un homme qui vient de lui sauver la vie, et' auqiiel il se flattera d'aNoir bieniôt d'antres obligalions aussi importciutes ; dans l'iustaiit il apprendra que cet homme a déshonoré et trahi lâchement sa sœur. L'honneur le forcera tout à la fois d'être ingrat envers sou bienfaiteur, de détester celui qu'il alloit aimer de toute son ame, et de sauver, contre soa intérêt, un monstre qu'il ne peut plus qu'avoir en horreur. Bientôt il voudra s'en venger d'une manieie honorable , le sort des armes trompera son espoir. Il ne sera pas moins à jilaindre que les autres : ainsi le trouble général se fortifiant par le concours «les troubles particuliers , et l'événement principal devenant de plus en jilus affreux pour tout le monle , l'intérêt du drame pourra s'accroître jusqu'à un degré infini.
C'est ainsi que j'ai raisonné mon plan. Une autre cause principale, mais plus cachée, de l'intérêt de ce drame , est l'attention scrupuleuse que j'ai eue d'instruire le spectateur de l'état respectif et des desseins de tous les personnages. Jusqu'à présent les auteurs avoient souvent pris autant de peines pour nous ménager des .surprises passagères , que j'en ai mis à faire précisément le contraire. Ecrivain lie feu, philosophe potte, à qui la nature a proiUgné la sensibilité, le génie et les lumières, célèbre
DRAMATIQUE SERIEUX. 143 Diderot, c'est vous qui le premier avez fait une règle dramatique de ce moyen sûr et rapide de rejnuer l'aine des spectateurs. J avois osé le {)révoir dans mon plan ; mais c'est la lecture de votre immortel ouvrage qui m'a rassuré sur son eiïet. Je vous ai Tohli^atiou d'en avoir osé faire la base de tout l'iaterêt de mon ilrame. Il pouvoii èlrepliis adroitement mis en oeuvre ; mais la foiblesse de l'application n'en jirouve que mieux reflicacilé du moyeu.
En effet, dès qu'on sait qu'Eugénie est enceinte ; qu'elle se croit cl n'est pas la femme de Clarendon; qu'il doit en épouser une autre demain ; que le frère de cette infortunée est à Londres secrètement et peut arriver duu moment à l'autre ; que son père ignore tout, et va peut-être l'ajïprendre à l'instant ; ou jiievoit qu'une catastrophe affieuse se:a le fruit du premier C')up de lumière qui éclairera les personnages. Alors le moindre mot qui tend à les tirer de l'ignorance oii ils sont les uns à i'égard des autres jette le spectateur dans un trouble dont il est surpris lui-mèine. Coiume le danger qu'ils ignorent est toujours présent à ses yeux, qu'il espeie ou craint long-leiups avant eux, il approuve ou blâme leur conduite. 11 voudroit avertir celle-ci , arrêter celuilà. .l'ai vu des gens sensibles et naïfs, .'lux représentations de cette pièce, s'écrier dans les instants oii Eugénie, abusée, trahie, est en pleine scc'urité , Ah! la pauvre malheureuse! Dans ceux ou le lord éJude les questions qu'on lui fait, échappe aux soupçons , et emporte l'estime et l'amour de ceux qu'il trompe, je les ai entendus crier, V'i-t'vn ^scé- IcTut ! La vérité qui presse , arrache ces expressious involontaires, et voilà l'éloge qui plaît à l'auteur et le paie de ses peines. L'on doit sui-tout rei;i.;rf;uer . que les morceaux qui ont déchire l'ame dans cette I. }
144 ESSAI SUR LE GENRE pièce ne sont ni des plir.iscs plus fortes , nî des choses imprévues ; ils n'offrent que l'expressioa simple et vraie de la nature , à l'iustant d'une crise d'autant plus pénible pour le spectateur, qu'il l'a vue se former lentement sous ses yeux , et jiar des moyens communs et fvibles en apparence. Ceux qui liront Eugénie d.ms le a ëritable esprit où ce drame a été composé sentiront souvent que l'auteur a plus réfléchi qu'on ne croit, lorsqu'il a préféré de dire plus en peu de mots , que mieux en beaucoup de paroles. Alors le premier acte, qu'ils avoient peut-être trouxé lonj:; et froid, leur paroîtra si nécessaire , qu'il seroit impossible de prendre le moindre intérêt aux autres, si l'ou u'avoit pas vu celui-là. C'est lui qui nous incorpore à celte malheureuse famille, et nous fait prendre, sans nous eu aperce- •\T)ir , un rôle d'ami dans la pièce. Plus il y a de choses fortes ou extraordinaires dans un drame, et plus on doit les racbeter par des incidents communs, qui seuls fondent la vérité. ( C'est encore M. Diderot'qui dit cela. ) Que ne dit-il pas , cetbomiiie étonnant! tout ce qu'on peut jienser de vrai, de philosopbi(pie et d'excellent sur l'art dramatique , il l'a renfermé dans le quart d'un in-12... J'aimerois mieux avoir fait cet ouvrage Revenons au
mien.
Après avoir décidé le caractère et la conduite de cbaque personnage, j'ai cherché s'il y a voit quelque principe certain pour les faire parler convenablement à leur rôle. Dans un plan bien disposé, le fond des choses à dire est toujours donné par celui des choses à faire; mais le ton de chacun n'en reste pas moins subordonné au génie et aux lumières de l'auteur, qui peut se tromper, soit en voyant mal ces rapports qu'il a dû combiner, soit en exécutant foiblemeut ce qu'il a bien préconçu. J'ai dit , ceux
DIIAMATIQLE SERIEUX.. 34,
(ju'un grand intérêt occn[>e ne reclierohent point leurs phrases , ils sont simples comme la n.jiure ; lorsqu'ils se uassioiment, ils peuvent de\eisir foils, iueij;ifjues : mais ils n'ont Jamais ce qu'on appelle dans le monde de l'esprit. J'écrirai donc le fond du dranie le plus simplement qu'il me sera poss ble. Le seul Clarrndon pourra montrer de l'esprit , c'est-àdire de l'affertation .quand il voudra tromper ; lorsqu'il sera de bonne foi , il n'aura dans la bouche qua les clio:ses natufelles el fortes que je Irouverois dan* mon cœur si j'étois à sa place.
Aux premiers actes, Eugénie sera noble, tendre et modeste dans ses discours ; ensuite touchante dans [a douleur, et presque muetle dans le désespoir, comme toutes lésâmes extrêmement sensible;. L'excès du mallieur lui fera-t-il regarder la mort comme un refuge désirable et certain, alors son .style , aussi exalté que son ame, sera modèle sur il situation , et uu peu plus grand que nature.
Le Baron , homme juste et simple dans ses mœurs , en aura constamment la tournure et le style ; mais aussitôt qu'une forte passion l'animera, il jettera feu et flamme . et de ce bi-asler sortiront des choses vraies , brûlantes et inattendues.
Le ton de ?>îadame Aîurer sera le plus constant de tous. Le fond de son caractère étant de ne douter de rien ; la bonté, l'aigreur, la contradiction , la fureur, en un mot , tout ce qu'elle dira portera l'empreinte de l'orgueil, qui est toujours aussi conliant et superbe en paroles qu'imprudent et mal-adroit en actions.
Sir Charles doit être uni , reconjioissant dans sa première scène avec le comte de Glarendon; furieus, horsde lui, mais sublimes'ilsepeut, lorsque des ressentiments légitimes l'arracheront à sa tranquillité Si l'on me blâme d'avoir écrit ce drame trop sim- BEAUMARCHAIS. l. lî
pleiufut, j'avoue que je suis inexcn-able, car je me suis donné beaucoup île peine féuT l'écrire ainsi. Telle ré|>onse qui paroît négligée a élé mbstiluée à une réplique plus travaillée qu'on y voyoit d abord. Mais qu'il esl difficile d'être simple ! Je me ra])pelle à ce sujet une lecture que je fis de l'ouvr.ige , il y a deux ou trois ans, à plusieurs geus de lettres. Après l'avoir attentivement écouté , l'uu d'eus, me dit avec une francbise csliiuable . qui fut uu coup de lumière pour moi : « Toule/.-vous imprimer ce drame ou le « faire jouer .•" — Pourquoi.' — C'est qu'il est bien n différent d'écrire pour être lu , ou d'écrire pour « être parlé. Si vous le destinez à l'nijiression , n'y « toucliez pas, il va bien. Si vous voulez le faire o jouer un jour, montez-moi sur cet aibre si bien a taillé , si touffu , si fleuri ; effeuillez , arracbez tout <> es qui montre la main du Jardinier. La nature ne « met dans ses productions ni cet apprêt , ni celle « profusion. Ayez la vertu d'être moin.s élégant , « vous en serez plus vrai ». Je n'besilai pas. Avec plus de génie je me serois rendu plus simple encore, sans cesser d'être intéressant. IMais quand le style plat, aussi voisin du naïf en poésie fjue le pauvre l'est du simple en sculpture , ni'auroit trompé , quand il me feroit échtuier dix fois de .suite, je maccuserois. sans cesser de croire que le genre sérieux et touchant doit être écrit très simplement.
Voiià les principes sur lesquels j'ai composé le drame d'Eugénie. Cette analyse du plau me paroît donner les véritables raisons de l'intérêt que la pièce a inspiré. La lecture de l'ouvrage qui suit cet expose . montrant combien l'exécution est restée au-dessous du prOjCt, justifiera de même les critiques qu'on en a faites. Eugénie cessera d'être un problème pour beaucoup de gens, qui ue conçoivent pas encore comment l'eatbousiasme et le dédain ont j)u ,