‹ vres complètes de Montesquieu avec des notes de Dupin, Crevier, Voltaire, Mably, Servan, La Harpe, etc., etcChapitre 1034 sur 1131 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

J'ai lu, docte abbé, votre dissertation avec plaisir; et je suis sûr que je vous mettrai sur la tête un second laurier1 de mon jardin, si vous êtes à la Brède, comme je l'espère, lorsqu'il vous aura été décerné par l'académie. Le sujet est beau , vaste, intéressant, et vous l'avez fort bien traité. Je suis bien aise de vous voir, vous , chasser sur mes terres. Il y a deux choses dans votre dissertation que je voudrais que vous éclaircissiez : la première, c'est qu'on pourrait croire que vous mettez Carthage, après la seconde guerre punique , au rang des villes autonomes soumises à l'empire romain; vous savez qu'elle continua d'être un État libre et absolument indépendant; la seconde remarque regarde ce que vous dites du titre d'éleuthérie. Vous n'indiquez point de différence entre les villes qui prenaient ce titre et celles qui prenaient celui d'autonomes. Vous n'avez fait que toucher ce point, et il mériterait d'être éclairci. Vous savez qu'on dispute là-dessus, et que des savants prétendent que Yéleuthérie disait quelque chose de plus que Yautonomie. Je vous conseille d'examiner un peu la chose, et de faire à ce sujet une addition à votre dissertation.

J'ai fait faire une berline, afin que je vous mène plus commodément à Clérac , que vous aimez tant. Nous ne disputerons plus sur l'usure2,

1 Ayant appris de Paris que l'Académie avait décerné le prix a la dissertation de l'abbé de Guasco , Montesquieu lit faire une couronne de laurier ; et , pendant qu'on était à table , il la fit mettre par sa fille sur la tête du vainqueur, qui ne s'attendait point à cette surprise.

2 L'abbé de Guasco avait composé autrefois un traité sur l'usure, suivant le système des théologiens , système contraire a celui de l'auteur de Y Esprit des Lois, et impraticable dans les pays de commerce.

et vous gagnerez deux heures par jour. Mes préi ont besoin de vous. L'Éveillé1 ne cesse de dire : « Oh ! si M. l'abbat était ici ! » Je vous promets qu'il sera docile à vos instructions : il fera tant de rigoles que vous voudrez2. Mandez-moi si je puis me flatter que vous prendrez la route de la Garonne, parce qu'en ce cas je profiterai d'une occasion qui se présente pour envoyer directement mon manuscrit3 à l'imprimeur. Pour vous avoir, je vous dégage de votre parole; aussi bien l'impression ne doit point être faite en Hollande, encore moins en Angleterre, qui est une ennemie avec laquelle il ne faut avoir de commerce qu'à coups de canon. Il n'en est pas de même des Piémontais, car il s'en faut bien que nous soyons en guerre avec eux; ce n'est que par manière d'acquit que nous assiégeons leurs places, et qu'ils prennent prisonniers tant de nos bataillons 4. Vous n'avez donc point de raisons de nous quitter ; vous serez toujours reçu comme ami en Guienne. Nous nous piquerons de ne pas céder au Languedoc et à la Provence. Je vous remercie d'avoir parlé de moi al serenissimo , très-flatté qu'il se soit souvenu que j'ai eu l'honneur de lui faire ma cour à Modène. Je vous enverrai mon livre que vous me demandez pour lui. Vous trouverez ci-joints les éclaircissements5 peu éclaircissants que vous envoie le chapitre de Comminges. L'abbé , vous êtes bien simple de vous figurer que des gens de chapitre se donnent la peine de faire des recherches littéraires; ce n'est pas moi, c'est mon frère, qui est doyen d'un chapitre, qui vous dit de vous mieux adresser. Que cela ne vous fasse cependant pas suspendre votre histoire de Clément V : vous l'avez promise à notre académie. Revenez , et vous y travaillerez plus à l'aise sur le tombeau6 de ce pape. Je prétends que vous ne laissiez pas l'article de Brunissende, car je crains que vous ne soyez trop timoré pour

1 Chef des manœuvres de la campagne de Montesquieu.

2 II avait eu bien de la peine à persuader à ses paysans de faire aller l'eau dans un pré attenant au château de la Brède , qu'il avait entrepris d'améliorer ; les paysans s'y opposant par la grande raison banale que ce n'était pas la coutume dans leur pays.

3 L'Esprit des Lois.

* Il s'agit ici de l'affaire d'Asti , ou neuf bataillons français furent faits prisonniers par le roi de Sardaigne.

5 Ils étaient relatifs à l'histoire de Clément Goût, qui fut évèque de Comminges , archevêque de Bordeaux, et ensuite pape sous le nom de Clément V. C'est ce pontife qui étabbt à Avignon le siège de la cour de Rome , et qui travailla , de concert avec Philippe le Bel , à l'abolition de l'ordre des templiers.

6 Le tombeau de ee pape est dans la collégiale d'Useste , près de Bazas , où il fut enterré dans une seigneurie de la maison de Goût.

LETTRES

nous en parler r ; je ne vous deman de que de mettre une note. Vos recherches vous feront lire des savants ; et un trait de galanterie vous fera lire de ceux qui ne le sont pas. J'ai envoyé votre médaille à Bordeaux, avec ordre de la remettre à M. de Tourni, pour la remettre à M. l'intendant de Languedoc. Mon cher abbé, il y a deux choses difficiles, d'attraper la médaille, et que la médaille vous attrape. Adieu; je vous attends, je vous désire , et vous embrasse de tout mon cœur.

De Paris. . . . I74C.

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