A L'ABBÉ DE GUASCO
Tout ce que je puis vous dire, c'est que je pars au premier jour pour Bordeaux, et que là j'espère avoir le plaisir de vous voir. Je sais que je vous dois des remercîments pour les deux petits chiens de Bengale , de la race de l'infant don Philippe , que vous me menez; mais, comme les remercîments doivent être proportionnés à la beauté des chiens , j'attends de les avoir vus pour former les expressions de mon compliment. Ce ne seront point deux aveugles comme vous et moi qui les formeront, mais mon chasseur, qui est très-habile, comme vous savez.
J'ai envoyé mon roman 2 à M. le Nain, et je trouve fort extraordinaire que ce soit un théologien qui soit le propagateur d'un ouvrage si frivole. Je vais aussi envoyer un exemplaire de la nouvelle édition de la Décadence des Romains au prince Edouard, qui, en m'envoyant son manifeste, me
mais en l'année 1739 ou 1740, puisque Montesquieu conta l'accident qui lui était arrivé à un de ses amis, à l'occasion de Y Histoire de Louis AT par Ducios , qui parut quelque temps après, l'an 1740.
1 Élant à Bordeaux l'abbé de Guasco avait prolité de l'absence de Montesquieu pour parcourir en détail les provinces méridionales de France d'une mer à l'autre, et jusqu'au centre des Pyrénées, pour y connaître les savants, les académies , les bibliothèques, les antiquités, les ports de mer, les productions propres à chaque province, et l'état du commerce et des fabriques.
2 Le Temple de Guide.
dit qu'il fallait de la correspondance entre les auteurs, et me demandait mes ouvrages.
Je fais bien ici vos affaires , car j'ai parlé de vous à madame la comtesse de Sénectère , qui se dit fort de vos amies. Je n'ai pas daigné parler pour vous à la mère , car ce n'est pas des mères dont vous vous souciez. Bien des compliments à madame la comtesse de Pontac : quoi que vous puissiez dire de sa fille, je tiens pour la mère; je ne suis pas comme vous.
Dites à l'abbé Venuti que j'ai parlé à l'abbé de Saint-Cyr, et qu'il fera une nouvelle tentative auprès de M, l'évêque de Mirepoix. Je n'ai jamais vu un homme qui fasse tant de cas de ceux qui administrent la religion, et si peu de ceux qui la prouvent.
M. Lomelini m'a conté comme , pendant votre séjour en Languedoc , vous étiez devenu citoyen de Saint-Marin «, et un des plus illustres sénateurs de cette république : je m'en suis beaucoup diverti. Ce n'est pas cette qualité sans doute qui donnait envie au maréchal de Belle-rlsle de vous avoir sur les bords dii Var : c'est qu'il vous savait bien d'un autre pays ; et je crois que vous avez bien fait de ne point accepter son invitation. Dieu sait comment on aurait interprété ce voyage dans votre pays.
Je souhaite ardemment de vous trouver de retour à Bordeaux quand j'y arriverai , d'autant plus que je veux que vous me disiez votre avis sur quelque chose qui me regarde personnellement. Mon fils ne veut point de la charge de président à mortier que je comptais lui donner. Il ne me reste donc que de la vendre , ou de la reprendre moi-même. C'est sur cette alternative que nous conférerons avant que je me décide; vous me direz ce que vous pensez, après que je vous aurai expliqué le pour et le contre des deux partis à prendre ? tâchez donc de ne vous pas faire attendre longtemps. Adieu.
De Paris , ce 28 mars 1748.
31, —A Msr CERATI.
J'ai reçu, monseigneur, non-seulement avec du plaisir, mais avec de la joie , votre lettre par la voie de M. le prince de Craon.
* Plaisanterie fondée sur Ce que ce voyageur, étant arrivé en Languedoc précisément dans le temps que les Autrichiens et les Piémontais avaient passé le Var, à la question que quelqu'un lui fit de quelle partie de l'Italie il était, répondit en plaisantant : « De la république de Saint-Marin , qui n'a rien « à démêler avec les puissances belligérantes. » Cette réponse avait été prise au sérieux par quelques personnes , conjecturant qu'il était venu sans doute en France pour négocier en faveur des intérêts de sa-république.
Comme vous ne me parlez point du tout de votre santé, et que vous écrivez, cela me fait penser qu'elle est bonne, et c'est un grand bien pour moi. M. Gendron x n'est pas mort, et je compte que vous le reverrez encore à Paris , se promenant dans son jardin avec sa petite canne, très-modeste admirateur des jésuites et des médecins. Pour parler sérieusement , c'est un grand bonheur que cet excellent homme vive encore , et nous aurions perdu beaucoup vous et moi. Il commence toujours avec moi ses conservations par ces mots : « Avez-vous des nouvelles de M. Cerati ? » L'abbé de Guasco est de retour de son voyage de Languedoc ou de Provence : vous l'avez vu un homme de bien ; il s'est perdu comme David etSalomon. Le prince deWurttemberg m'a dit qu'il avait vingt et une femmes sur son compte : il dit qu'il aime mieux qu'on lui en donne vingt et une qu'une; et il pourrait bien avoir raison. Au milieu de sa galanterie vagabonde , il ne laisse pas de remporter des prix à l'académie de Paris : il a gagné le prix de l'année passée , et il vient de gagner celui de cette année.
Je dois quitter Paris dans une quinzaine de jours , et passer quatre ou cinq mois dans ma province ; et je mènerai ll'abbé de Guasco à la Brède », faire pénitence de ses dérèglements. Madame Geoffrin*
1 Ancien médecin du régent, et le meilleur oculiste qu'il y eût en France. Il s'était retiré à Auteuil, dans la maison de Despréaux son ami , qu'il avait achetée après sa mort C'est par allusion à ces deux hôtes que Montesquieu, se promenant un jour avec M. Gendron , fit ces deux vers , qu'il faudrait mettre , dit-il en badinant , sur la porte :
Apollon , dans ces lieux prêt à nons secourir, Quitte l'art de rimer pour celui de guérir.
Voltaire avait fait quatre vers sur le même sujet *. Ce médecin n'exerçait plus sa profession que pour quelques amis. Il n'aimait pas à parler de médecine , et il avait une très-médiocre idée des médecins en général. Il vivait d'une honnête rente viagère , faisant beaucoup d'aumônes aux pauvres , aux malades indigents qu'il voyait tous les jou rs , et aux persécutés pour cause de jansénisme.
2 II était allé à Bordeaux pour y passer un hiver, et la compagnie de Montesquieu l'y retint trois ans , l'un et l'autre s'occupant beaucoup à l'étude et s'amusant à l'agriculture.
3 Femme de M. Geoffrin, entrepreneur des glaces, qui parle caractère de son esprit et par l'état de sa fortune , était parvenue à attirer chez elle une société de beaux-esprits, de gens de lettres, et d'artistes, auxquels elle donnait à diner deux fois par semaine, s'arrogeantpar là une sorte de dictature sur l'esprit, lestalents, le mérite , et la bonne compagnie. Sa maison était aussi le rendez-vous de plusieurs seigneurs et dames , qui s'arrangeaient pour aller souper chez elle. La société que l'on trouvait dans
* Voici ces quatre vers , qui , du reste s Voltaire :
ont été désavoués par
C'est ici le vrai Parnasse
Des vrais enfants d'Apollon : Sous le nom de Boileau , ces lieux virent Horace j Esculape y paraît sous le nom de Gendron.
LETTRES
a toujours très-bonne compagnie chez elle, et elle r un peu de part dans votre amitié, et de ne pas ouvoudrait fort bien que vous augmentassiez le cercle , et moi aussi. Vous me feriez un grand plaisir si vous vouliez faire un peu ma cour à M. le prince de Craon , et lui dire combien je serais content de la fortune si elle m'avait par hasard, dans quelque moment de ma vie, approché de lui : en attendant, je fais ma cour à un homme qui le représentera bien; c'est M. le prince de Beauvau : soyez sûr qu'il y a en lui plus d'étoffe qu'il n'en faut pour faire un grand homme. Je me pique de savoir deviner les gens qui iront à la gloire ; et je ne me suis pas beaucoup trompé.
A l'égard de mon ouvrage , je vous dirai mon secret : on l'imprime dans les pays étrangers. Je continue à vous dire ceci dans un grand secret : il aura deux volumes in-4° , dont il y en a un d'imprimé ; mais on ne le débitera que lorsque l'autre sera fait ; sitôt qu'on le débitera, vous en aurez un, que je mettrai entre vos mains comme l'hommage que je vous fais de mes terres. J'ai pensé me tuer depuis trois mois , afin d'achever un morceau que je veux y mettre, qui sera un livre de l'origine et des révolutions de nos lois civiles de France. Cela formera trois heures de lecture; mais je vous assure que cela m'a coûté tant de travail , que mes cheveux en sont blanchis. Il faudrait , pour que mon ouvrage fût complet, que je pusse achever deux livres sur les lois féodales. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons, qui est pourtant une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois , je compte que je donnerai la dernière main à ces deux livres, sinon mon ouvrage s'en passera. La faveur que votre ami M. Hein me fait de venir souvent passer les matinées chez moi fait un grand tort à mon ouvrage, tant par la corruption de son français que par la longueur de ses détails : il vient me demander de vos nouvelles ; il se plaint beaucoup d'une ancienne dysurie que M. le Dran a beaucoup de peine à vaincre , et il ne me paraît guère plus content du stathouder. Je vous prie de me conserver toujours
cette maison faisait que les étrangers cherchaient à y être intro duits. La maîtresse du logis ne négligeait pas d'attirer ceux qui pouvaient lui donner du relief. Elle était très-officieuse pour ceux qui lui convenaient , et sans miséricorde pour ceux qui ne lui plaisaient pas. Elle disait qu'elle tenait toujours sur sa table une aune pour mesurer ceux qui se présentaient chez elle pour la première fois ; et c'était par cette aune qu'elle jugeait, disaitelle, à l'oeil, s'ils pouvaient devenir des meubles qui convinssent à sa maison. On prétend néanmoins que cette aune était quelquefois fautive. Tout cela lui mérita déjouer, dans la comédie des Philosophes, un rôle dont on dit qu'elle ne fut pas fort flattée.
blier celui qui vous aime et vous respecte.
De Paris, ce 18 mars 1748.